L’ Évangile selon Jésus-Christ, José Saramago. Éditions du Seuil, 377 pages.

Joseph est charpentier dans le village de Nazareth. C’est un homme très pieux, qui respecte à la lettre les règles strictes de sa religion et qui loue le Seigneur plusieurs fois par jour. Marie, sa très jeune épouse est enceinte. Elle sait que sa place est derrière son mari et qu’elle doit le servir avec humilité, car telle est la loi dictée par le Seigneur pour les siècles des siècles. C’est alors qu’un mendiant apparaît, à qui Marie donne une écuelle de soupe.

C’est ainsi que débute L’Évangile selon Jésus-Christ, de l’auteur portugais José Saramago. Dès les premières pages, l’auteur nous projette en Judée, plus précisément en Galilée, au début de notre ère. Une Galilée soumise à une occupation brutale par l’envahisseur romain et sur laquelle règne le roi Hérode, peu soucieux du bonheur de son peuple. Nous partageons le quotidien d’un peuple pétri de religiosité et dont la vie s’organise autour du temple de Jérusalem, au-dessus duquel s’élève la fumée des sacrifices.

Au premier abord, ce qui frappe dans cet évangile, c’est le souci de vérité historique qui le traverse de bout en bout. Cela paraîtra surprenant au regard des événements qui sont racontés, les interventions divines, les miracles, les entretiens avec Dieu et le diable, mais l’auteur attache une grande importance au « réalisme » de sa narration. Dans cet évangile, les pêcheurs pêchent, les bergers élèvent leurs moutons, les prêtres égorgent et brûlent les animaux qu’ils sacrifient, les femmes servent leur mari comme l’ont fait leur mère et comme le feront leurs filles, la terre est aride et brûle la plante des pieds, le voisin aide le voisin ou médit de lui, les Galiléens méprisent les Samaritains, parfois la tempête se lève sur la mer, et l’envahisseur romain crucifie de la manière la plus cruelle les zélotes qui harcèlent ses légions. Gare à ceux qui se trouvent sur leur passage par inadvertance !

Mais il ne suffit pas de faire une description réaliste, presque vériste, de la Palestine du Ier siècle pour faire de ce roman une œuvre tout à fait étonnante. Saramago ne se contente pas de faire une compilation des quatre évangiles canoniques en les agrémentant de scènes en costume d’époque. Ce qui fait la force de cet évangile, c’est l’humanité de ses personnages, loin des images pieuses du Nouveau Testament. À commencer par Joseph, le grand oublié de Mathieu, Marc, Luc et Jean, Joseph torturé par le remords de n’avoir pas sauvé les enfants de Bethléem et qui connaît une fin ignominieuse sur la croix, préfiguration du martyre de son fils. Marie également, qui apparaît en tant que femme, mère de neuf enfants, jeune veuve durement éprouvée par ses relations houleuses avec son fils, comme ce jour où elle le retrouve un jour de noce à Cana et qu’elle lui signale qu’il n’y a plus de vin. « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » lui répond-il.

Car c’est Jésus qui apparaît le plus humain, jeune homme fier, orgueilleux même, qui n’admet pas que sa mère ne l’ait pas cru après qu’il lui a annoncé avoir rencontré Dieu dans le désert. La vie lui enseignera le doute et l’humilité. Une autre Marie, Marie de Magdala, la prostituée, lui apprendra l’amour, le véritable amour, celui de la femme pour l’homme et de l’homme pour la femme. « Marie s’étendit à côté de lui, lui prit les mains, les attira vers elle el les passa lentement sur tout son corps, la chevelure et le visage, le cou, les épaules, les seins, qu’elle comprima doucement, le nombril, le pubis, où elle s’attarda à enrouler et désenrouler ses doigts » et sans doute est-ce cette découverte de l’amour qui en fera un homme véritable et non pas une simple incarnation de Dieu.

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Homme, il gardera jusqu’à la fin des doutes et des hésitations sur le rôle que lui a destiné son père. Car le Dieu de L’Évangile de Saramago n’est pas celui, infiniment miséricordieux, de notre catéchisme. C’est celui, ombrageux, de l’Ancien Testament, qui, pour se venger d’une faute commise par le roi David, n’hésite pas à envoyer la peste sur son peuple, à la suite de laquelle « il mourut soixante-dix mille hommes, sans compter les femmes et les enfants ». Le Seigneur n’accepta de retirer la peste qu’en échange d’un autel, « mais les morts étaient bien morts, car soit Dieu ne pensa pas à eux, soit leur résurrection était inopportune dès lors qu’un grand nombre d’héritages était en discussion. » Un Dieu d’une ambition démesurée qu’il dévoile à son fils, celle d’étendre son magistère à la Terre entière, faisant peu de cas des millions de morts que cela entraînera, et ce, malgré la proposition du Diable de se soumettre pour éviter le bain de sang. Mais le bien sans le mal n’existerait pas et Dieu disparaîtrait, n’est-ce pas ?

Lorsque le père entre en contact avec le fils, le Diable n’est jamais loin. Il joue parfois le rôle d’intermédiaire, endossant le rôle de l’ange annonciateur, et c’est lui qui forme Jésus au métier de berger. Jésus, qui ne manque pas de franchise, n’hésite pas à interroger son père au sujet de son grand rival. « Étant Dieu, tu dois être au courant de tout. » Jusqu’à un certain point, répond celui-ci, « seulement jusqu’à un certain point. Quel point ? Le point où il devient intéressant de faire semblant d’ignorer. » « Que peut-il y avoir que nous ne sachions pas entre le Diable et Dieu ? » se demande pensivement Jean Zébédée un soir à la veillée. À la suite de quoi Jacques, Jean et Simon « se regardèrent craintivement, car ils avaient peur de l’apprendre. »

Par-delà l’ironie sans cesse présente dans cet évangile, Saramago pose subtilement la question fondamentale du bien et du mal dans la religion, une question qui dépasse les myriades d’hommes qui mourront à cause du plan de conquête ourdi par Dieu. « Oui, mon fils, l’homme est du bois dont on fait toutes les cuillers, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, il est toujours disposé à obéir. L’homme, pour parler en termes généraux, est la meilleure chose qui pouvait arriver aux dieux. »

Je ne dévoilerai pas la fin de l’histoire. Vous la connaissez dans les grandes lignes, mais pas dans les détails. Je vous épargnerai aussi la trop facile plaisanterie selon laquelle « le diable est dans les détails », car il n’est cette fois plus question du diable, mais d’un homme qui refuse d’endosser la terrible responsabilité de l’interminable cortège de souffrances et de morts que Dieu lui a fait entrevoir. Mais qui mourra quand même, prisonnier de la terrible fatalité qui a conduit Joseph, son père aux yeux des hommes, au supplice.

Un très grand livre, servi par une écriture exigeante, mais qu’il faut avoir le courage d’affronter, car on ne ressort pas indemne d’une telle lecture. José Saramago a reçu le prix Nobel de littérature en 1998.

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