La Commune de Paris (Tout ça n’empêche pas Nicolas…)

Louis Panetier, l’un des personnages principaux du roman Belle Époque, Expositions universelles, a été durement affecté par le siège de Paris, au cours duquel il a perdu femme et enfant. L’élan de fraternité suscité par la Commune lui a permis de surmonter cette épreuve. L’occasion de revenir sur cette page tragique de notre histoire.

Les prémices

On a coutume de dater du 18 mars 1871 l’acte de naissance de la Commune. En réalité, les prémices du mouvement remontent au lendemain de la proclamation de la République, puisque c’est le 5 septembre 1870 qu’est créé le Comité central des vingt arrondissements, issu des comités de vigilance existant préalablement. Le comité appelle à des élections de municipalités d’arrondissement, programmées début novembre.

L’atmosphère est tendue dans la capitale. Parsi est en état de siège, mais le comité appelle à la lutte à outrance. On ne fait pas confiance au gouvernement de défense nationale, qu’on soupçonne de vouloir faire la paix en sous-main. Le 31 octobre a lieu une première journée insurrectionnelle. Les émeutiers prennent l’Hôtel de Ville, mais ils doivent l’évacuer dans la soirée. L’hiver 1870-1871 est terrible et le siège, imposé par les Allemands, meurtrier, autant du fait des bombardements que de la famine.

Des élections législatives sont organisées en février par le gouvernement de défense nationale. Les électeurs du département de la Seine envoient 36 députés républicains sur 43 à l’Assemblée nationale. Un résultat en opposition avec celui à l’échelle nationale. La majorité de l’Assemblée élue est en effet monarchiste, favorable à la restauration et à des négociations avec la Prusse. Cette assemblée se réunit à Bordeaux le 17 février et désigne Adolphe Thiers comme chef du pouvoir exécutif.

L’insurrection

Les relations se tendent très rapidement entre le Comité central et le gouvernement, qui décide l’abrogation du moratoire des loyers et des effets de commerce et supprime la solde des gardes nationaux. Le 17 mars, Thiers ordonne à l’armée d’enlever les canons, achetés par souscription par les Parisiens, qui se trouvent à Montmartre et à Belleville. Le 18, l’armée entre dans Paris. Les Parisiens se mobilisent et la troupe fraternise avec les insurgés. Les généraux Lecomte et Thomas sont arrêtés et fusillés à la suite d’une parodie de procès. Le gouvernement décide alors d’évacuer la capitale, dans laquelle il s’était réinstallé quelques semaines auparavant, et se réfugie à Versailles, tandis que le Comité central s’installe à l’Hôtel de Ville et appelle à des élections communales le 26 mars.

La phase utopique de la Commune

Le 29, l’assemblée communale se réunit et nomme dix commissions, qui prennent aussitôt des mesures très populaires, abolition de la conscription et de l’armée permanente, remise des trois derniers termes de loyers et suspension des ventes au Mont-de-piété. C’est le début de la phase euphorique de la Commune. Alors que les quartiers bourgeois se vident de leurs habitants, les quartiers populaires sont en ébullition. Des réunions publiques sont organisées un peu partout où l’on vote des pétitions adressées à la Commune. Suspension des poursuites pour impayés, réquisition des ateliers abandonnés et des logements vacants, interdiction du travail de nuit, interdiction des amendes et retenues sur salaire…

Les premiers déboires

Dans le même temps, Thiers organise la riposte. Sourd aux appels à la négociation lancés par les députés républicains (dont le jeune Georges Clémenceau), il a bien l’intention de reconquérir Paris… comme il l’avait fait lors des émeutes de 1834. Une reconquête marquée alors par le tristement célèbre massacre de la rue Transnonain. L’armée investit la ville et surprend à plusieurs reprises ses défenseurs. En réaction, la Commune vote le décret des otages et emprisonne plusieurs personnalités, parmi lesquelles Monseigneur Darboy, archevêque de Paris, ainsi que d’autres religieux et le président de la Cour d’appel.

Le Comité de salut public

La Commune prend conscience de la gravité de la situation. L’heure n’est plus à l’enthousiasme. Le 1er mai, elle crée un Comité de salut public. Comme en 1793, le mouvement se laisse gangréner par la suspicion. Les plus radicaux accusent les modérés de trahison. Les délégués à la Guerre se succèdent sans que la situation s’améliore. L’attention du comité se concentre sur la mise en défense des points névralgiques de la ville, tandis que la police, désorganisée par les défections et les révocations, est incapable de maintenir l’ordre.

Des groupes incontrôlables sillonnent la ville, procèdent à des arrestations et à des réquisitions. Inquiètes pour leur sécurité, des personnalités comme Émile Zola choisissent de quitter la ville. La belle unanimité des débuts a volé en éclats. Au sein même de la Commune, une minorité d’élus s’élève contre la dérive autoritaire du Comité de salut public. Parmi eux, Jules Vallès, qui condamne « une suprême dictature que son mandat ne lui permet pas de reconnaître ».

La semaine sanglante

Le 21 mai, après un siège de plusieurs semaines et d’intenses bombardements, les troupes versaillaises reçoivent l’ordre de pénétrer dans Paris. La résistance des communards est farouche, mais désespérée. Refusant de se rendre, beaucoup sont abattus sans jugement. En représailles, les otages les plus prestigieux sont fusillés le 24 mai dans la cour de la prison de la Roquette. Le 26, c’est le tour de 52 autres, dont 11 prêtres.

Les plus déterminés des communards s’en prennent aux symboles du « monde ancien » et incendient de nombreux monuments : Tuileries, Palais d’Orsay, Cour des comptes, Caisse des dépôts, Hôtel de ville, Préfecture de police, Palais de justice… Émile Zola a décrit dans La Débâcle l’ambiance crépusculaire des derniers jours de la Commune :
À mesure qu’ils descendaient la rivière, l’horreur semblait grandir, dans le recul de l’horizon. Quand ils furent au pont de Solférino, ils virent d’un regard les deux quais en flammes. À gauche, c’étaient les Tuileries qui brûlaient. Dès la tombée de la nuit, les communards avaient mis le feu aux deux bouts du palais, au pavillon de Flore et au pavillon de Marsan ; et, rapidement, le feu gagnait le pavillon de l’Horloge, au centre, où était préparée toute une mine, des tonneaux de poudre entassés dans la salle des Maréchaux. En ce moment, les bâtiments intermédiaires jetaient, par leurs fenêtres crevées, des tourbillons de fumée rousse […] Puis, à droite, c’était d’abord le palais de la Légion d’honneur, incendié à cinq heures du soir […] qui se consumait en une large flambée de bûcher dont tout le bois s’achèverait en un coup. Ensuite, c’était le palais du Conseil d’État, l’incendie immense, le plus énorme, le plus effroyable, le cube de pierre géant, aux deux étages de portiques, vomissant des flammes.

Quelques pages plus loin, il fait état de la répression aveugle qui s’intensifie :
Depuis la veille, deux cours martiales fonctionnaient, la première au Luxembourg, la seconde au théâtre du Châtelet. Les condamnés de l’une étaient passés par les armes dans le jardin, tandis que l’on traînait ceux de l’autre jusqu’à la caserne Lobau, où des pelotons en permanence les fusillaient, dans la cour intérieure, presque à bout portant. Ce fut là surtout que la boucherie devint effroyable : des hommes, des enfants, condamnés sur un indice, les mains noires de poudre, les pieds simplement chaussés de chaussures d’ordonnance ; des innocents dénoncés à faux, victimes de vengeances particulières, hurlant des explications sans pouvoir se faire écouter ; des troupeaux jetés pêle-mêle sous les canons des fusils, tant de misérables à la fois qu’il n’y avait pas de balles pour tous et qu’il fallait achever les blessés à coups de crosse. 

Le 27 mai, la fin est proche. Les communards ne tiennent plus que le Nord-est parisien. Les combats sont atroces. Deux cents communards se sont réfugiés au cimetière du Père-Lachaise où ils se battent à l’arme blanche entre les tombes. Cent quarante-sept fédérés sont fusillés le dos au mur qui porte maintenant leur nom.

La répression

On estime à vingt-cinq mille le nombre de communards morts pendant le mois de mai, la part entre ceux morts au combat et ceux purement et simplement exécutés étant impossible à établir. Une fois les combats terminés, quarante-trois mille personnes (hommes, femmes et enfants) sont arrêtées et internées au camp de Satory, dans des conditions sanitaires effroyables. Près de cent condamnations à mort sont prononcées, dont environ un quart seront exécutées. Trois mille huit cents d’entre eux (dont Louise Michel) sont déportés en Nouvelle-Calédonie. D’autres sont relégués en Algérie avec interdiction de revenir en métropole. Ils y feront souche. Ce n’est qu’en 1880 qu’une amnistie, défendue par les députés radicaux et Georges Clémenceau, sera adoptée par la Chambre des députés. 

Postérité de la Commune

Si l’on excepte Jules Vallès et Paul Verlaine, la plupart des écrivains (Théophile Gautier, Maxime Du Camp, Edmond de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert, George Sand…) eurent une position très critique envers la Commune. Certains la rejetèrent violemment, comme Alphonse Daudet, qui parlait ainsi des communards : 
Des têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les toqués, les éleveurs d’escargots, les sauveurs du peuple, les déclassés, les tristes, les traînards, les incapables…

George Sand n’eut pas plus d’indulgence :
Cette Commune est une crise de vomissements, les saturnales de la folie.

Émile Zola, on l’a vu, condamnait la dérive nihiliste des dernières semaines, mais s’élevait contre la répression aveugle qui suivit, déplorant la lutte fratricide qui se déroulait sous les yeux des occupants allemands, ravis de l’abaissement de la France. Victor Hugo se montra également critique envers la Commune, mais il défendra les communards en toutes circonstances et prendra position pour l’amnistie dès 1872.

Paris portera longtemps les stigmates des combats et, plus particulièrement, des incendies. Les ruines du palais des Tuileries ne seront détruites qu’en 1882. Le dimanche, lorsqu’on venait en famille prendre le frais au jardin des Tuileries, au voyait « au bout de l’allée, la carcasse sinistre du Palais des Tuileries, avec ses murs calcinés, ses fenêtres béantes et d’inutiles cheminées dressées çà et là ». La reconstruction de l’Hôtel de Ville ne sera terminée qu’en 1882.

Dans les premiers temps, l’opinion publique porte un jugement sévère sur l’insurrection. Il faut dire que le mouvement ouvrier est décapité. Il faudra attendre sa renaissance, vers le milieu des années 1880 (élection des premiers députés socialistes au Parlement en 1889), pour que la Commune acquière une valeur de symbole. Le récit officiel est alors contrebalancé par celui des communards graciés ou revenus de Nouvelle-Calédonie. C’est en mai 1886 qu’Eugène Pottier, l’auteur de l’Internationale, condamné à mort par contumace en 1873 pour sa participation à la Commune, écrivit la célèbre chanson Elle n’est pas morte :
On l’a tuée à coups d’chassepots,
À coups de mitrailleuses,
Et roulée avec son drapeau
Dans la terre argileuse !
Et la tourbe des bourreaux gras
Se croyait la plus forte.
Refrain :
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !

Jean-Baptiste Clément, l’auteur du Temps des cerises, a également composé une chanson à la mémoire de la Semaine sanglante :
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux mêmes sont tremblants.
La mode est aux conseils de guerre,
Et les pavés sont tout sanglants. 
Oui, mais
ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.

Au demeurant, les anciens communards ne vont pas tous grossir les rangs du mouvement socialiste en train de se structurer. Le polémiste Henri Rochefort, opposant farouche à Napoléon III, fondateur du journal La Lanterne et l’un des seuls à être parvenu à s’échapper du bagne de Nouvelle-Calédonie, sera un partisan zélé du général Boulanger, puis un antidreyfusard acharné. Signalons également le cas, dans un tout autre ordre d’idées, de Maxime Lisbonne, défenseur du secteur Panthéon pendant la Commune, condamné à mort une première fois puis envoyé au bagne, qui va ouvrir un établissement qui deviendra rapidement un lieu de rendez-vous des fêtards parisiens : La Taverne du Bagne. On y sert de la soupe canaque et des cocktails Nouméa en tenue de bagnard. La Taverne du Bagne, Paris 1893, est aussi le titre de l’un de mes romans, qui met en scène un groupe de jeunes anarchistes séduits par les discours d’un ancien communard.

Nota : Le mouvement n’a pas concerné que Paris. Il s’est s’étendu à plusieurs grandes villes (Lyon, Marseille, Narbonne, Toulouse, Saint-Étienne, Le Creusot), mais nulle part il n’a pu se maintenir au-delà de quelques jours.

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