« M… On va tous y passer, dit l’instit.
Joseph ne répondit pas. Il avait le nez dans la caillasse, le froid mortel de la terre gelée le mordait au travers de sa capote. Le canon tonnait sans discontinuer du côté de Beaune-la-Rolande, ça faisait une sorte de roulement, entrecoupé par le staccato d’une mitrailleuse et les claquements secs des fusils Dreyse. Les balles sifflaient comme un vol de guêpes affolées. Cloué au sol, à cent mètres des premières bâtisses de Juranville. Quelle connerie, cette attaque ! Sans artillerie, alors que les Pruscos pouvaient s’abriter derrière des murets ou tirer depuis le couvert des maisons ! Tout ça pour que le colonel puisse attacher une nouvelle breloque au revers de son uniforme ? »
On est le 28 novembre 1870, à quelques centaines de mètres au sud de Juranville, un village du département du Loiret. Joseph et l’instit font partie du 42e régiment de marche, chargé d’attaquer les lignes prussiennes pour forcer le verrou de Beaune-la-Rolande et venir au secours du Paris assiégé. L’histoire nous dit que, ce jour-là, les troupes françaises ont dû battre en retraite, laissant quatre mille morts et blessés sur le champ de bataille. Triste journée, que rappelle un monument à la mémoire de l’armée de la Loire dans le cimetière de la ville. Et si l’issue de la bataille avait été différente ? Et si l’armée de la Loire avait percé, ce soir-là, et culbuté les troupes commandées par Frédéric-François II de Mecklembourg-Schwerin ?
Uchronie
En littérature, imaginer que l’histoire ait pu suivre un autre cours porte un nom, c’est une uchronie. L’Académie française définit l’uchronie comme une « œuvre dans laquelle certains faits du passé sont volontairement modifiés, de façon à pouvoir envisager l’histoire non pas telle qu’elle a été, mais telle qu’elle aurait pu être, le plus souvent dans un but philosophique, politique ou moral ». Alors, ce soir-là…
« À 19 heures, on avait sonné le rassemblement. Revue ! Revue de quoi, merde ! Revue de gueux ! On avait tous l’air de gueux !
Les deux mille deux cents survivants du 42e régiment de marche se rangèrent en maugréant. Le colon passa rapidement devant eux pour rectifier l’alignement, puis il leur tourna le dos, avança de cinq pas et se figea au garde-à-vous, sabre au clair.
C’est alors qu’ils Le virent. Sortant des ténèbres pour entrer dans la clarté d’incendie des flambeaux. Il était revêtu de son uniforme de colonel des chasseurs de la garde, avec sa capote vert sombre, son gilet et sa culotte à pont blancs, ses épaulettes d’or et son mythique bicorne en peau de castor, orné d’une cocarde et barré d’une ganse de soie noire… »
Juillet 1889, premier étage de la tour Eiffel
Ainsi débute Victor Hugo et le dirigeable, mon nouveau roman. Enfin, ça, c’est la mise en bouche, ou plutôt la « bifurcation ». Parce que la véritable histoire démarre en juillet 1889, au premier étage de la tour Eiffel, que l’on vient d’inaugurer et où se pressent Parisiens et étrangers, fascinés par cette tour que l’on dit être la plus haute du monde.
« C’est quoi, le truc rond, là-bas ?
— Ça ? C’est le palais du Trocadéro.
C’est bizarre. On dirait un carton à chapeau.
Julien se tourna vers Aurélien.
Elle est plutôt rigolote, ma cousine ! Le palais du Trocadéro, un carton à chapeau !
Aurélien fit la moue. Un carton à chapeau ? Il pensait plutôt à un énorme oiseau enserrant la colline entre ses ailes déployées.
Un chapeau avec des cornes, précisa-t-il pour ne pas la contrarier.
Georgette, la petite amie de Julien, faisait la gueule et regardait ostensiblement vers l’ouest, en direction du bois de Boulogne et des hauteurs de Saint-Cloud. Les filles, c’était une énigme pour Aurélien. Elle n’allait tout de même pas être jalouse de la cousine de Julien ? »
Jusque-là, pas de changement avec ce qu’on nous a raconté à l’école, me direz-vous, ni de réflexion philosophique, politique ou morale sur l’Histoire avec un grand H. Non, sauf qu’au pied de la tour Eiffel se dresse « la statue équestre de Napoléon-Jérôme Bonaparte, en tenue de colonel de la garde, dont le bicorne en bronze [est] souillé par des fientes de pigeon » et, plus loin, « la réplique du dirigeable, construit par les ateliers de Chalais-Meudon selon les plans de l’ingénieur Joseph Spiess, dont le vol inaugural [est] prévu le 7 juillet depuis la commune du Bourget ». La voilà, la trace de l’inflexion du cours de l’histoire. La guerre n’a pas conduit à l’avènement de la IIIe République, mais à l’accession au pouvoir de Napoléon-Jérôme Bonaparte, proclamé président de la « Nation française » et qui gouverne le pays d’une main de fer. Accessoirement, la France s’est lancée dans le développement de dirigeables, ce qui aurait très bien pu être le cas : Joseph Spiess a déposé le brevet d’un dirigeable à coque rigide en 1873, un an avant Ferdinand von Zeppelin.
Aurélien
Dans la France de Napoléon-Jérôme Bonaparte, puis celle de Louis-Napoléon – le fils de l’empereur déchu, qui succède à Napoléon-Jérôme –, la presse est entre les mains d’un seul homme (toute ressemblance… etc…), les bibliothèques publiques ont été expurgées des ouvrages jugés subversifs ou immoraux et la diffusion des livres est sévèrement contrôlée, ceux de Victor Hugo et de Zola, en particulier, qui sont interdits et font l’objet d’une contrebande entre Amsterdam et Paris. Aurélien, le personnage principal du roman, n’a rien à voir avec tout ça. En 1889, il a dix-neuf ans et travaille comme agent d’entretien dans le cadre de l’Exposition universelle. C’est un jeune homme qui ne pense pas à la politique. Il veut vivre et s’amuser, et, si possible, rencontrer le grand amour. Pas facile quand on est timide.
Un événement tout à fait imprévu va le confronter à la réalité du régime autoritaire des Bonaparte. Une confrontation qui va lui coûter cher… Lorsqu’on le retrouve en 1902, la chance lui sourit enfin. Il a trouvé un poste de mécanicien dans une compagnie qui exploite des dirigeables sur des lignes régulières – Paris-Londres, Paris-Amsterdam, Paris-Bordeaux – et la question qui le préoccupe est la suivante : qui choisir, entre Alice, la chanteuse de cabaret, et Lucienne, l’honnête ouvrière. C’est à son corps défendant qu’il sera embarqué dans la résistance contre le régime et c’est au terme d’un long parcours que la question de son engagement se posera à lui.
Et l’imaginaire, dans tout ça ?
Victor Hugo et le dirigeable, un livre sur l’engagement contre toute dictature ? Pour la liberté d’expression ? Il y aurait de quoi faire, mais je ne suis pas assez sérieux pour ça ! L’écriture, pour moi, c’est d’abord l’imaginaire. C’est le plaisir de mettre en mots l’imaginaire pour que le lecteur ait envie de s’y plonger à son tour.
À mon sens, dans une uchronie, comme dans tout roman historique, d’ailleurs, l’arrière-plan philosophico-politico-moral (à vos souhaits !) ne doit pas prendre le pas sur l’intrigue. S’il lui sert de ressort, la nourrit, participe à sa dramaturgie, il ne doit surtout pas l’alourdir. On ne doit pas entendre résonner les gros sabots du moraliste ou du politologue, mais toujours la petite musique du romancier.
Alors, dans Victor Hugo et le dirigeable, je l’ai soigné, l’imaginaire. Vous ne traînerez pas longtemps sur le sol gelé du Loiret, vous aurez droit à une balade dans les sous-sols de l’Exposition universelle de 1889, je vous ferai découvrir une curiosité de la Belle Époque, le carrousel-salon, vous ferez du patin à glace sur le lac gelé du bois de Boulogne, vous assisterez à la représentation des Travaux d’Hercule, une opérette de Claude Terrasse, aux Bouffes Parisiens, vous irez en Espagne préparer l’installation d’un embarcadère pour la ligne Paris-Bordeaux-Madrid, vous danserez à en perdre haleine dans les bras de Lucienne, le jour de la visite du roi Alphonse XIII en France, vous prendrez le dirigeable pour traverser la Manche en compagnie de Nadia…
« Un léger grondement se fit entendre. Aurélien tendit l’oreille : on mettait en route les moteurs. Quelques minutes plus tard, il ressentit une légère secousse ; on venait de décrocher les élingues. Il se sentit enfin soulagé. Le dirigeable s’éleva lentement. Nadia continuait de discuter avec la vieille Anglaise, que sa dame de compagnie avait rejointe, et les joueurs de cartes les abattaient bruyamment sur la table en échangeant des plaisanteries qu’Aurélien ne comprenait pas. De l’autre côté du salon, un couple de jeunes se tenaient par la main en se jetant des regards énamourés, une mère lisait un livre à sa fille tandis que le père jouait aux dominos avec son fils. Dans le coin le plus éloigné, un prêtre lisait la Bible en marmonnant. Aurélien inspira longuement et se concentra sur le spectacle étonnant que présentait désormais le hublot. En contrebas, les rues du Bourget ressemblaient à des canaux de lumière jaune. Puis, à mesure qu’on s’élevait et qu’on s’éloignait, apparut le lac de points lumineux qui recouvrait La Courneuve et, plus loin encore, l’immense toison d’étoiles qui était jetée sur la capitale.
Le reflet diaphane du visage de Nadia se superposa à l’écran noir du hublot.
Tu restes là ? Je vais dans notre compartiment. »
Bien sûr, il faudra accepter quelques épisodes un peu… désagréables, dans les caves insonorisées de la Direction de la Sûreté générale, par exemple, ou lors d’un séjour sur l’Île des Pins, de sinistre mémoire. Et supporter l’attitude exécrable de Charles-Henri du Mornay, le protecteur d’Alice, avec les femmes.
Une ode à la littérature
On l’aura compris, Victor Hugo et le dirigeable est avant tout une fiction romanesque et je l’ai écrite comme telle, avec une dose de sentiment (de l’amouuur !), une pincée d’exotisme et un peu d’aventure. Je l’ai aussi construite comme une ode à la littérature, et c’est là qu’intervient l’uchronie, dans ce tableau d’une France où l’édition et la diffusion sont sévèrement règlementées.
« Ces gens-là haïssent les livres, [dit Nadia,] parce que les livres développent une approche plus complexe du monde, montrent qu’il peut y avoir plusieurs points de vue, que les choses ne sont pas aussi simples que ce qu’on peut lire à longueur de colonnes dans les journaux de M. ***. En agissant comme je le fais, en permettant de les diffuser, je suis un ennemi à abattre. Et quelle meilleure façon de m’abattre que de m’accuser de trahir les intérêts de mon pays ? »
J’espère avoir, dans ce domaine, fait également œuvre de fiction. Je n’en suis, malheureusement, pas aussi sûr.
À quand la sortie ?
La balle est dans le camp de mon éditeur, MVO éditions, le même que pour Le Chaudron des Illusions. Une maison sérieuse, avec laquelle j’ai plaisir à travailler. Le roman sera disponible sur le site de l’éditeur, sur commande chez votre libraire ou sur les principales plateformes de vente en ligne.
Ça vous tente ? Rendez-vous dans quelques semaines.



