Belle Époque, la fin de l’insouciance, concerts

Amande est la sœur de Pierre, le personnage principal du roman Belle Époque, la fin de l’insouciance. Elle joue au piano depuis son plus jeune âge et elle est très douée. Mme Sainte-Marie, l’amie d’enfance de la mère d’Armande et Pierre (qui est décédée, voir Belle Époque, Expositions universelles) a organisé un concert privé pour un cercle restreint d’amis. Pierre a invité Zélie, sa petite amie. Dans la salle, il y a également Héloïse de Chantenay, qu’il a rencontrée peu de temps auparavant, et dont il est tombé amoureux. On entendra aussi parle de Juliette, la marraine de Pierre, de Céleste, la fille de Mme Sainte-Marie, ainsi que de Louis, le père de Pierre et Armande. Extrait…


Zélie avait longtemps hésité. À venir, d’abord. Non pas tant à cause du piano. Elle n’était pas amatrice de musique classique et elle s’ennuierait très certainement. Mais ça durerait quoi… une heure, une heure et quart tout au plus. Elle pouvait supporter. Non, elle avait hésité, car le milieu dans lequel elle allait être plongée n’était pas le sien. Elle serait très certainement la seule dans ce cas. Qui d’autre qu’elle cette Mme Sainte-Marie aurait-elle pu inviter qui ne fasse pas partie de son monde ? De sa classe ? Mais Pierre avait insisté. Elle ne pouvait pas lui faire des remontrances quand il l’abandonnait un dimanche après-midi et refuser cette invitation.

Elle avait aussi hésité sur sa tenue vestimentaire. Elle avait d’abord pensé mettre une de ses chemises à carreaux qui plaisaient tant à Pierre. Et puis elle s’était dit que cela pouvait passer pour de la provocation. Les autres invités seraient sans doute en habit. Mais elle n’avait pas de robe, que pouvait-elle mettre ? Elle avait opté pour un chemisier en lin blanc qu’elle avait emprunté à Lucienne. Un peu grand, mais on ferait avec. Pour la jupe, c’était un peu plus compliqué. Comme elle était venue à bicyclette, elle avait mis une jupe en toile très pratique mais peu seyante et elle s’était changée discrètement dans l’arrière-cour.

Une fois arrivée, elle avait sonné. Elle avait dû patienter quelques instants et il s’en était fallu de peu qu’elle dévale l’escalier en sens inverse et reprenne sa bicyclette. Puis une jeune femme en robe noire et petit tablier blanc avait ouvert la porte. Alors elle avait dit : « Je suis Zélie, une amie de Pierre », et on l’avait introduite dans une pièce assez longue, qu’on avait vidée de ses meubles. Une vingtaine de chaises étaient disposées sur quatre rangées. Un piano demi-queue occupait une extrémité de la salle. Les rideaux étaient tirés et un lustre diffusait la lumière d’ampoules électriques. Une dizaine de personnes étaient déjà présentes. Une majorité de femmes entre deux âges, robes en soie ou en satin, avec de la dentelle ou des rubans. L’une d’entre elles allait d’une convive à l’autre, élancée, cheveux blonds formant un large chignon piqué d’une longue aiguille en nacre, robe en satin damassé gris argenté, une belle femme qui devait avoir la quarantaine si l’on en jugeait par les petites rides qui effleuraient son visage, mais qui avait conservé une grâce altière. Mme Sainte-Marie sans doute… Pierre discutait à côté du piano avec une jeune fille de son âge, de taille moyenne, plus grande que Zélie – mais ce n’était pas difficile –, cheveux châtain très clair formant deux tresses enroulées de chaque côté de son joli visage, robe bleue avec un décolleté très chaste et des manches courtes. Voilà, c’était gagné. Zélie était contrariée. À quoi bon rester si c’était pour ruminer sa mauvaise humeur ? Comment rivaliser avec ces filles qui, chaque matin, pouvaient se passer crème et onguents sur le visage, choisir la robe qu’elles mettraient ce jour-là, dont les mains n’étaient pas abîmées par les colis à porter, les tissus à découper, qui ne mangeaient pas un morceau de lard entre deux tranches de pain à la pause, un bol de soupe chaude en hiver, et qui ne rentraient pas le soir fatiguées après une journée harassante ? C’était facile pour elles d’être encore sveltes et rayonnantes à quarante ans, comme cette Mme Sainte-Marie, de ne pas avoir le visage marqué, deux ou trois dents en moins, la voix cassée… Pierre ne l’avait pas vue, il avait été appelé dans une autre pièce. La jeune fille en robe bleue se dirigea vers elle. Zélie essaya de se composer un visage souriant.
Vous êtes Zélie, l’amie de Pierre ?

Zélie oublia un temps sa contrariété.
– Comment savez-vous ?

Comment savez-vous… quelle question ! Comme si sa tenue ne suffisait pas. Elle aurait dû suivre sa première impulsion et mettre sa chemise à carreaux.
C’est simple. Pierre m’a dit : « Si tu vois une jeune femme avec des cheveux roux, c’est Zélie. Peux-tu l’accueillir ? » Je suis Céleste. Pierre vous a peut-être parlé de moi. Nous avons grandi ensemble.

Céleste… Lorsque Pierre en parlait, Céleste était une petite fille ou, au mieux, une adolescente. Pas une belle jeune femme. Mais Céleste était Céleste. Zélie mit sa contrariété sous le boisseau. Une femme d’une cinquantaine d’années s’approcha, visage allongé, presque maigre, cheveux blonds mêlés de gris. Elle portait une robe en coton à grands carreaux de type écossais, mais avec des tons très doux. Quelques boutons sans aucune fonction agrémentaient le haut. Une coupe originale. Zélie ressentit aussitôt de la sympathie pour cette femme. Une couturière ? En tout cas, pas une femme du monde. De leur monde.
— Présente-moi à cette jeune demoiselle, Céleste. Je suis sûre que c’est Zélie.
Zélie, je vous présente Juliette. Juliette est la marraine de Pierre, et c’est aussi un peu la mienne.

Cette fois, Zélie se trouva bien embarrassée. Pierre lui avait dit plusieurs fois que Juliette souhaitait faire sa connaissance, mais elle avait toujours repoussé. Elle décida d’être franche :
— Madame, je suis confuse. Vous m’avez invitée plusieurs fois et je n’ai jamais répondu à votre invitation… Si j’avais su…
Je ne m’appelle pas « madame », je m’appelle Juliette. Et maintenant que nous nous connaissons, que vous avez vu que je n’ai ni verrue ni nez crochu, je suis sûre que vous n’hésiterez plus à venir.

Juliette pencha la tête sur le côté, plissa ses yeux d’un bleu très clair et dit d’une voix rieuse :
Dimanche prochain ?

Zélie sourit. Elle aurait eu envie de prendre cette femme dans ses bras et de l’embrasser. Elle aimerait, elle aussi, avoir une marraine comme Juliette. Une domestique vint dire un mot à l’oreille de celle-ci, qui s’excusa. La salle s’était remplie et bruissait de conversations. On prenait place sur les sièges. Pierre avait reparu. Il se dirigea vers elle dès qu’il la vit.
— Je suis si heureux que tu sois venue !
— Je te l’avais promis. 
— J’ai craint que tu ne changes d’avis…
— Et tu avais raison. J’ai failli rebrousser chemin à la dernière minute.
Maintenant que tu es là, je te garde prisonnière.

On entendit un peu de bruit dans l’entrée. Une femme d’une quarantaine d’années, ou peut-être un peu plus, entra. Elle portait une robe couleur parme avec des rubans, et un chapeau. Visage hautain. Zélie la détesta dès qu’elle la vit. Elle lui faisait penser à ces clientes qui voulaient être servies avant tout le monde et s’adressaient aux vendeuses comme elles devaient parler à leurs domestiques. Elle était accompagnée d’une jeune fille au visage ovale dont les cheveux noirs accrochaient la lumière des ampoules électriques. La méfiance de Zélie s’éveilla aussitôt. D’autant que Pierre la quitta pour aller saluer les intruses. La femme hautaine se tourna vers lui et dit sur un ton théâtral :
– Ainsi, c’est vous le jeune homme qui fait de la boxe et répare les automobiles ?

C’était bien elle. C’était bien cette Mme de quelque chose chez qui Pierre était allé une ou deux fois. Mais qui était la jeune fille ? Pierre avait parlé d’un garçon, pas d’une fille. Il allait devoir s’expliquer ! Un homme d’une cinquantaine d’années se glissa dans la pièce derrière l’aristocratique mégère et la donzelle. Pierre en plus vieux. D’ailleurs, Pierre se dirigea tout de suite vers lui. Son père ? Mme Sainte-Marie s’était avancée vers les deux femmes. Elle les plaça au deuxième rang puis elle alla accueillir chaleureusement le dernier arrivant. Tout le monde s’assit et Pierre revint à côté de Zélie. Le concert allait commencer.


On a éteint le lustre. La salle est plongée dans la pénombre. Une applique et une lampe de chevet éclairent le piano. Armande s’est assise sur le tabouret. Quelques personnes ont applaudi, mais Thérèse a posé son doigt sur sa bouche et le silence s’est fait. Rosalie Brigouleix est debout à côté d’Armande, elle tournera les pages de la partition. Ne pas regarder le public. Juste le premier rang où sont assis ceux qu’elle aime et qui ne portent pas de jugement sur elle. Son professeur est debout derrière le piano et la regarde avec bienveillance. Vas-y, Armande. Tu es prête. Tu vas voir, les notes vont s’enchaîner. Tu as juste à penser à l’interprétation.

Ça commence par un air guilleret, un peu martial. On imagine une troupe marchant au son des fifres, la main gauche marquant le rythme. Puis la droite vient ajouter de petites touches, les trilles d’un oiseau narguant la troupe qui marche au pas sous un soleil d’été. Le motif qu’elle joue s’installe, cascade, rebondit et s’enroule autour de la marche jouée par la main gauche. La droite ensorcelle la gauche, lui fait perdre son joyeux enthousiasme. S’impose alors un choral à deux voix, beaucoup plus doux, la main droite venant déposer des touches aux tons pastel sur le chant joué par la main gauche, qui résonne comme un hymne plein de nostalgie. Le choral est tout en retenue. Parfois pourtant, parcourant l’octave, la main gauche parvient à chasser l’oiseau. La marche éclate à nouveau en notes martiales. Puis l’importun revient, déposant sur le chemin de la troupe les bribes de son chant, tantôt gaiement, tantôt de façon plus intime, éclaboussant le rythme grave de la main gauche de touches multicolores. Les bribes ne tardent pas à se rejoindre pour former un chant qui dégringole comme un torrent sur les galets posés par la main gauche. Le mouvement se termine par un solo éblouissant de la main droite tandis que la troupe s’éloigne.

Un temps de pause. Chacun retient son souffle. Puis la main gauche expose doucement, avec gravité, un nouveau motif. La main droite égrène le sien en écho sur un mode mineur. Les deux motifs se croisent, s’échangent, se répondent. Puis le motif mineur s’impose lentement, détaillant sa richesse et sa complexité, celle de la vie, toujours avec douceur et un brin de nostalgie. La main gauche, conquise, souligne la gravité du chant de la droite tandis que celle-ci brode, prend des libertés, enrichit son motif, le développe et l’amène à maturité.

Le troisième mouvement s’enchaîne directement. Il réveille la mélodie, lui donne de la gaieté, de l’allant. Les notes nostalgiques se retirent et laissent la place à une joyeuse sarabande. Droite et gauche rivalisent de virtuosité. Parfois elles chantent à l’unisson, parfois elles se défient. La gauche impose un rythme plein d’allégresse que la droite arrose de mille sonorités. Puis la joyeuse troupe se retire. Il ne reste plus que le chant discret de l’oiseau. Un chant qui a gagné en profondeur et conclut avec gravité la sonate.

Armande reste immobile un instant. Les dernières notes résonnent dans la pièce. Zélie a pris la main de Pierre. Elle écrase une larme qui coule sur sa joue. Les applaudissements éclatent. Louis s’est levé et serre sa fille dans ses bras. Puis c’est au tour de Thérèse de l’embrasser. On s’approche d’Armande, on l’entoure. Chacun veut la féliciter. Zélie presse son front contre l’épaule de Pierre pour cacher son émotion. Héloïse les regarde intensément.


Vous avez aimé ?

Les adultes s’étaient détournés d’Armande. Certains étaient partis. Les autres discutaient entre eux. Armande avait parlé comme si seule l’opinion de Zélie comptait.
— C’était… merveilleux.
— Pourtant je me suis trompée à plein d’endroits !
— Vous savez, je n’y connais rien en musique classique. Pour moi c’était très beau comme c’était.
— Oh, mais je ne joue pas que de la musique classique.
Armande frappa quelques notes au piano. Ses doigts couraient sur le clavier avec légèreté.
— « Frankie et Johnny » ?
— Oui ! Vous connaissez ? Et celle-ci ?
« Le temps des cerises ».

Armande sourit. Elle avait gardé les joues rondes de son enfance et une fossette sur le menton. Zélie chercha Pierre des yeux. Il parlait avec son père et un troisième homme. L’autre était partie. Héloïse. Tout à l’heure, Pierre lui avait répondu d’un air détaché : « Tu veux dire Héloïse ? Oui, je l’ai rencontrée deux ou trois fois chez Antoine. » Pourquoi alors ne lui en avait-il jamais parlé ? Elle avait bien vu comment l’autre les avait regardés juste après le concert. Elle n’avait rien dit, bien sûr. Elle n’allait pas lui faire une scène ici.

Céleste s’approcha :
— Ça vous a plu ?
— Oui, beaucoup. C’était… très émouvant.
Je suis heureuse que ça vous ait plu. Si quelqu’un comme vous, qui n’êtes pas une amatrice de musique classique, est ému, cela veut dire qu’Armande est capable de toucher les gens au plus profond de leur âme.

Armande baissa les yeux. Ses joues avaient rosi.
Parlez-nous un peu de vous. Que faites-vous dans la vie ? Pierre ne nous dit pas grand-chose. C’est un cachottier.

Et de l’autre, il en avait parlé ?
— Je suis vendeuse au Bon Marché.
— Papa a commencé comme apprenti à un franc par jour, dit Armande.
— Vous vous plaisez là-bas ?
— Oui, j’aime ce que je fais. Mais les journées sont longues. On n’a que le dimanche pour se reposer et se distraire. Et vous, que faites-vous ?
— Je suis des cours à la faculté de médecine. J’aimerais être médecin, comme mon beau-père.
Une femme peut être médecin ?

Céleste hocha la tête. 
Ça, on verra… Mais depuis l’année dernière une femme peut suivre des cours à la faculté de médecine.

Thérèse s’était jointe à elles.
— Mademoiselle Zélie, je voulais m’excuser auprès de vous. Tout à l’heure, je n’ai pas eu le temps de vous accueillir. Ne croyez pas que je voulais vous éviter.
— Je vous en prie, madame, vous étiez très occupée. Et Mlle Céleste s’en est chargée…
— Promettez-moi de venir déjeuner chez nous un dimanche prochain… Nous inviterons aussi Armande, bien sûr.


Deuxième extrait. Quelques années plus tard, Armande est devenue pianiste professionnelle. Elle débute. Elle remplace au pied levé un concertiste malade. Dans la salle, il y a Héloïse, qui a été l’amante de Pierre avant qu’il disparaisse. Elle est accompagnée de son père, M. de Chantenay, et de la gouvernante de celui-ci.

Armande s’est approchée du rideau et regarde dans la salle par l’un des petits trous ménagés à cet effet. Brouhaha des voix qui s’entremêlent. Quelques messieurs en habit. Les dames ont sorti leur plus belle robe. Tenues compassées, tissus rayés, dentelle. Province. Dans une loge, sur le côté gauche, le préfet d’Indre-et-Loire en uniforme, et madame, avec un large chapeau surmonté d’une plume. Le maire, qui est venu seul. Dans la salle, quelques officiers du 32e et du 66e RI. Des jeunes filles aux joues roses et à la robe boutonnée jusqu’en haut restent assises, bien droites, sous l’œil vigilant d’une imposante matrone au visage couvert de fond de teint et au rouge à lèvres violacé. Au poulailler, des étudiants chahutent, mais ça reste bon enfant. Armande cherche des yeux son père, qui est venu en train avec Céleste. Au troisième rang, son regard est attiré par une jeune femme aux cheveux noirs et au visage ovale qui tranche par l’élégante sobriété de sa robe sombre. À côté d’elle, un homme d’une soixantaine d’années en veste et gilet, cheveux gris cachant un début de calvitie. Elle discute avec une femme entre deux âges, assez rondelette, assise de l’autre côté de l’homme aux cheveux gris. Armande a déjà vu cette jeune femme. Au cours d’un de ses concerts privés ? Chez Thérèse. Oui, c’est cela, chez Thérèse.

C’est son premier concert en public. Le pianiste titulaire n’était pas emballé par le déplacement à Tours. Il a prétexté un refroidissement pour ne pas venir. Au programme, quelques pièces de Chopin et de Liszt en première partie, et le concerto n° 23 pour piano et orchestre de Mozart en deuxième partie. Armande est très intimidée. Elle le connaît par cœur, ce concerto, elle l’a répété tant de fois. Mais il y a cet adagio. Un petit bijou plein de délicatesse et de mélancolie. Elle craint d’être submergée par l’émotion lorsqu’il faudra l’attaquer. Il demande tellement de retenue dans l’interprétation. Le chef d’orchestre s’approche d’elle. Armande, ça va être à toi. On est tous avec toi. Tout va bien se passer.

Armande s’assied sur son tabouret. Le rideau se lève, les conversations cessent. Il fait sombre. Et soudain les projecteurs s’allument. Elle est seule en scène. Robe en satin noire. Elle paraît si frêle devant l’immense piano qui reflète les lumières. Elle ferme un instant les yeux et détend ses doigts. Puis les premières notes s’envolent. Ses doigts courent sur le clavier. Elle se sent bien. Soulagée de toute la tension qui l’habitait jusqu’alors.
*
L’allegro assai du troisième mouvement est un régal pour un pianiste. À la tonalité sombre et mélancolique du deuxième mouvement, il oppose la vivacité et la diversité de ses thèmes. L’interprète peut donner libre cours à sa virtuosité. Armande s’est mise debout, le chef d’orchestre l’a rejointe et a pris sa main, qu’il lève au-dessus d’elle. Elle a les joues rouges et les yeux brillants. La salle applaudit. Des bravos fusent. La jeune femme élégante s’est levée. Elle n’est pas d’ici. Vous la connaissez ? Je crois qu’elle est professeur au lycée de jeunes filles. Elle est arrivée en septembre de l’année dernière. Elle vient de Paris. Alors on se lève aussi. Sur scène, quelqu’un apporte un bouquet à Armande. Un bouquet plus gros qu’elle.

Le rideau est retombé, les conversations ont repris. On patiente en attendant que la rangée s’écoule lentement vers la sortie. Édouard de Chantenay étouffe un bâillement. Il se pourrait même qu’il se soit assoupi pendant le concert. Clotilde se penche vers Héloïse et dit :
Nous allons rentrer. Ton père est fatigué. Il travaille demain.

Héloïse aussi travaille le lendemain. Mais elle serait bien allée féliciter Armande dans sa loge. Est-ce que ça se fait, en province ? Elle renonce et suit son père.

Dans le hall du Grand Théâtre, on piétine. À un moment, Héloïse se retrouve côte à côte avec Céleste. Les deux jeunes femmes se sont reconnues. Elles ne savent pas quoi se dire, alors chacune demande des nouvelles de la mère de l’autre. Thérèse n’a pas pu venir. Elle est restée auprès d’une amie qui va accoucher. Odette Mercier, vous connaissez ? La femme du chirurgien. Héloïse ne connaît pas. Elle hasarde une question au sujet de Pierre. Céleste reste évasive. Il est rentré du service militaire et travaille dans un atelier de mécanique automobile.

La foule se disperse lentement. De petits groupes restent discuter sur le trottoir. Une bien belle soirée, n’est-ce pas ? Vous connaissiez la pianiste ? J’étais déçue que Lebrun se soit décommandé, mais nous n’avons pas perdu au change, elle est très douée, cette petite. Héloïse s’éloigne après avoir souhaité le bonsoir à son père et à Clotilde. Elle regrette de ne pas avoir pu parler avec Armande. Une autre fois. Elle n’a pas envie de dormir, trop de pensées se bousculent en elle. Pierre. Il est revenu. Cette fois, c’est elle qui est partie. A-t-il cherché à la revoir ? Quand elle repensait à ce qui s’était passé, l’humeur d’Héloïse balançait entre ressentiment et inquiétude. Pourquoi avait-il disparu si soudainement ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à partir sans même lui écrire ? Lui était-il arrivé quelque chose de grave dont il n’avait pas osé lui parler ? Ou était-ce de l’indifférence ? Oublier. Penser à l’avenir… Sa mère aimerait la voir mariée. Soupir. Heureusement, il y a les livres. La Mère, de Maxime Gorki, qui vient d’être traduit en français. La 628-E8, d’Octave Mirbeau. Qui parle d’une automobile immatriculée 628-E8. La mère, une automobile… Coïncidences ?

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