La guerre contre a Prusse a séparé Charles et Louis. Le premier a suivi l’Assemblée à Versailles, tandis que le second a vécu le terrible siège de Paris, lors de l’hiver 1870-1871. Il s’est enflammé pour la Commune. La scène se passe le 21 mai 1871. Louis, qui a perdu sa femme et son fils, a retrouvé un peu de chaleur humaine auprès des communards qui ont établi une barricade rue Lacépède.
Extrait
Louis se sentait bien au milieu de tous ces gens. Ils l’avaient accepté tout de suite. Le 21 mai, ils étaient occupés à consolider la barricade. Il les avait fait profiter de son expérience de la place d’Orléans. Ils avaient travaillé jusque tard dans la soirée, s’arrêtant juste pour manger un morceau de pain et boire du vin à la bouteille à midi. Le pain, c’était Hyacinthe qui le cuisait. Le soir, Madame Gérard avait préparé de la soupe avec quelques morceaux de lard et une bouillie de fèves. Elle s’était installée dans la cuisine d’un appartement bourgeois au rez-de-chaussée d’un immeuble. Elle avait tout sur place, le fourneau, les chaudrons, les casseroles… On avait allumé un feu à l’abri de la barricade et on s’était installé autour. Eugénie avait distribué de la vaisselle réquisitionnée dans l’appartement. On avait bien rigolé. Gobert avait dit : « On devrait faire la révolution plus souvent. C’est la première fois que je mange dans de la vaisselle en faïence. »
Pendant qu’on cassait la croûte, on avait discuté de l’organisation de la défense. On manquait d’armes. Pas de canon ni de mitrailleuses, mais, de toute façon, on n’aurait pas su s’en servir. Ce qui manquait, c’étaient les fusils. Il n’y en avait pas un pour tout le monde. Prosper irait en chercher le lendemain à la caserne de la Garde Nationale avec l’un des deux Fernand. En attendant, on institua un tour de garde pour la nuit. On se passerait les fusils au moment de la relève.
Il était déjà tard, mais on n’avait pas envie de se quitter. On continua à bavarder. Eusèbe racontait des blagues. Cornillier entonna des chants révolutionnaires. Nathanaël sortit un violon d’on ne sait où et joua des airs de son pays. La Silésie. Il paraît que là-bas, ils ont des hivers comme celui qu’on a eu pendant le siège tous les ans. Et ça dure des mois et des mois. Louis décida de rester dormir sur place. Beaucoup de logements avaient été abandonnés. Il trouva sans difficulté une chambre vide avec un matelas sous les combles. Il aurait pu s’installer dans une chambre plus confortable dans les étages inférieurs, mais il n’osa pas.
Le lendemain se passa dans l’attente. On entendait le canon, parfois proche, parfois lointain, mais il ne se passait rien. De temps à autre, des gens d’autres quartiers venaient aux nouvelles. Ça se passe bien chez vous ? Il paraît que ça barde place de la Concorde. Dans notre secteur, c’est calme aussi. On a vu quelques cuirassiers débouler au bout de la rue, mais ils ont tourné bride dès qu’ils nous ont vus.
Prosper était revenu avec quelques fusils supplémentaires, de la poudre et des balles. La mère Pichard avait réussi à trouver des pommes de terre on ne sait où. En revanche, Hyacinthe avait prévenu qu’il faudrait rationner le pain. Juste par mesure de précaution, si ça devait durer plus d’une semaine. Difficile de trouver de la farine.
Le temps s’écoulait lentement. On bavardait. On jouait aux cartes. Cornillier racontait ses souvenirs de 1848 aux enfants en fumant la pipe. Prosper expliqua aux plus jeunes comment charger un fusil et comment le tenir contre son épaule pour éviter de se la faire déboîter au premier coup tiré. Madame Gérard prépara de la soupe pour le soir, suivie d’une purée de pommes de terre avec du saindoux. Gobert avait déniché des bouteilles de bon vin dans une cave et chacun en but une lampée. La veillée se poursuivit autour du feu comme la veille, mais cette fois la discussion prit un tour sérieux. C’est Aristide qui mit le sujet de la religion sur le tapis. Blanquiste convaincu, il était contre toute forme de religion. Ce n’était pour lui que de la superstition et les riches s’en servaient pour asservir le peuple. Eusèbe était plus nuancé. Le problème, pour lui, c’était l’enseignement. Les religieux avaient la mainmise sur l’enseignement et Vaillant avait eu raison de séparer enseignement et religion. On n’osait pas trop se mêler de la conversation, les étudiants, ça parle bien. Oh, et puis tant pis. La mère Pichard avait pris la parole. Elle n’était pas d’accord qu’on prenne Monseigneur Darboy en otage. Un archevêque, quand même ! Après, tout le monde avait donné son avis. Des pour, des contre… On s’accordait sur le fait que l’église n’avait pas besoin de toutes ses richesses. Elle ferait mieux de s’occuper des pauvres, comme Jésus l’avait dit. Et l’élection des fonctionnaires, vous en pensez quoi ? Louis était de garde cette nuit-là. Une fois son tour passé, il monta se coucher sous les combles comme la veille.
Le mardi, nouvelle journée d’attente. Les combats s’étaient intensifiés tout autour. Le canon tonnait sans discontinuer. Mais pas ici. À croire qu’ils ont peur de nous ! T’inquiète pas, ils ne vont pas nous oublier. Les gamins avaient occupé le sommet de la barricade et faisaient semblant de tirer en épaulant des bâtons en bois. C’est vers sept heures, en début de soirée, qu’un bataillon apparut au bout de la rue. Le silence se fit. On fit descendre les gamins et on s’allongea sur la barricade pour regarder sans être exposé. Les soldats restèrent à bonne distance et s’installèrent tranquillement. Médusée, la petite troupe de la rue Lacépède les vit former les faisceaux et préparer des feux. On resta longtemps à les observer. Ils avaient installé une ligne de défense dans leur direction, mais, à part ça, ils semblaient se désintéresser complètement de la barricade. Le bataillon s’apprêtait à bivouaquer sous leurs yeux ! On s’attendait à tout sauf à ça.
On descendit de la barricade en laissant une garde renforcée et on tint conseil. Gobert proposait de prendre les devants et de les attaquer. Prosper l’arrêta tout de suite. Ça n’était pas une bonne idée. C’étaient des soldats aguerris, ils nous descendraient avant même qu’on arrive jusqu’à eux. La barricade, c’était notre seul atout. Visiblement, ils n’attaqueraient pas avant demain. Alors, que chacun prenne des forces. On allait avoir une rude journée le lendemain.
Louis monta se coucher. Il peina à s’endormir. Il pensa à Antoinette et à Pierrot, qu’il allait peut-être rejoindre le lendemain. Il se laissa entraîner dans un scénario plein de bruit et de fureur. Il était sur la barricade. Ça pétaradait de tous les côtés. Chacun de ses tirs faisait mouche. Eusèbe, à côté de lui, agitait, le drapeau rouge. Quand la troupe recula, ils jaillirent tous de la barricade pour les chasser.
Une violente explosion le sortit de sa torpeur. Un grondement lointain répercuté par des échos multiples. Louis se dressa sur le matelas. La lucarne avait pris une teinte orangée. Il se leva pour aller regarder. Au nord-ouest, un gigantesque incendie éclairait le ciel. De hautes flammes dansaient par-dessus les toits. Un feu d’enfer. Il se hasarda prudemment sur le toit. En bas, dans la rue, du côté Versaillais, rien ne bougeait. Il resta un long moment à regarder le jaillissement des flammes qui s’élevaient dans le ciel avant de s’évanouir et renaître tout aussitôt. Puis terrassé par la fatigue et la tension nerveuse, il s’allongea et s’endormit.
24 mai
7 h 00. Ils étaient là depuis la veille au soir. Des Picards, des Normands, des Bretons, des Béarnais. Des tirés au sort et des remplaçants pour mille sept cents francs payables en deux fois. Certains comprennent le français, d’autres à peine. Ce sont des chasseurs à pied, avec leur longue tunique bleue et leur képi. Ils se sont battus à Amiens, à Bapaume, à Saint Quentin. C’est la première fois qu’ils viennent à Paris. Rues étroites. Immeubles noircis. Volets qui se ferment à leur passage. Détritus qui jonchent le sol. Enfants dépenaillés, au visage noirci par la saleté, qui les suivent en marchant au pas. C’est ça, Paris ?
Au bout de la rue il y a la barricade. Derrière, des socialistes. Des gens qui tuent les prêtres, chassent les bonnes sœurs et pillent les églises. De la vermine. C’est à cause d’eux qu’on a perdu la guerre.
Ils ont bivouaqué à distance de sécurité. Pendant la nuit, on a amené un canon. Ce matin, ils ont formé deux colonnes, baïonnette au fusil. Le bruit du canon a résonné entre les façades des immeubles. De quoi vous arracher les tympans. Tout de suite après, le capitaine a donné l’ordre d’avancer. Les deux colonnes se sont rejointes devant le canon pour former un front ordonné. Une masse compacte qui s’est avancée sans hâte vers la barricade éventrée et enveloppée d’un nuage de poussière. On n’entendait que le roulement de la canonnade ailleurs, dans Paris, les cris des défenseurs et les bruits de pas de la troupe. Des coups de feu ont éclaté. Trop tard. Pas assez nourris. Pas assez précis. Les chasseurs qui tombaient en première ligne étaient remplacés aussitôt. La vague bleue a continué d’avancer. Le temps de recharger les fusils les premiers chasseurs escaladaient le barrage dérisoire couvert de terre et de pavés.
Le geste est mécanique, précis. Répété maintes fois à l’entraînement. La baïonnette s’enfonce dans le ventre du défenseur et se retire. La vague est passée. Sur les décombres de la barricade, six ou sept communards agonisent dans un flot de sang. Il y a deux femmes parmi eux. Quelques-uns sont partis en courant et se font descendre comme des lapins. Les autres se sont réfugiés dans les arrière-cours ou dans les appartements des immeubles proches.
Louis fut réveillé en sursaut par le bruit du canon. Un vacarme fracassant. Un coup de tonnerre qui vous martelait les tempes. Un tremblement brutal qui secouait tout l’immeuble et vous oppressait la poitrine. Il se leva aussitôt pour regarder par la lucarne. En bas, la barricade disparaissait sous un voile de poussière. Quelques coups de fusil claquèrent en direction des soldats qui avançaient en rangs serrés. Louis remit précipitamment ses chaussures et descendit aussi vite qu’il le put. Arrivé en bas, il comprit qu’il arrivait trop tard. À quelques mètres de lui, Eusèbe, épouvanté, se faisait embrocher. Désarmé, il ne pouvait rien faire. Il remonta aussi vite qu’il put les escaliers, terrorisé, obsédé par le mouvement de va-et-vient de la baïonnette en train d’éventrer Eusèbe. Il s’accroupit dans les combles pour attendre la suite des événements, persuadé qu’on allait venir le transpercer. Sans un regard. Pour finir le travail commencé. Il se viderait de son sang lentement. Interminablement.
De longues minutes passèrent. Des cris. Des coups de feu. À nouveau des cris. Les chasseurs exécutaient les hommes qu’ils avaient débusqués dans les étages inférieurs des immeubles avoisinants.
La journée lui parut interminable. Il ne craignait plus de se faire prendre, mais il n’osait pas bouger. Même pas pour regarder par la lucarne. Il était piégé dans sa cachette. Il avait faim. Et soif. Il n’y avait plus d’eau au robinet dans le couloir. La tâche de lumière projetée par la lucarne sur le sol était la seule marque perceptible de l’écoulement du temps. Elle avançait avec une lenteur exaspérante. Dehors, on entendait le grondement de la canonnade, des commandements, un bruit de troupe qui s’éloignait… Étaient-ils partis ? Non, des cris encore. Un détachement avait dû rester pour sécuriser la barricade. La canonnade toujours. Et la faim qui lui tordait les boyaux.
Louis se leva pour dégourdir ses membres ankylosés. Il avait envie de pisser. Il se soulagea dans les toilettes sur le palier. S’il avait eu un fusil, il aurait pu canarder les Versaillais dans la rue. Tu parles… Encore aurait-il fallu qu’il sache viser. Il n’avait jamais tiré un seul coup de fusil. Et le temps qu’il le recharge, ils se seraient précipités dans l’immeuble pour le neutraliser. L’abattre. Et s’il essayait de fuir par le toit ? Risqué. Il suffisait que l’un d’eux lève les yeux lorsqu’il passerait par la lucarne. Non, il valait mieux attendre la nuit.
Si seulement il avait gardé un morceau de pain ! Boire. Peut-être qu’en buvant, il tromperait sa faim. Mais comment trouver de l’eau ? La pompe dans l’arrière-cour. Descendre ? C’était de la folie ! Attendre. Encore attendre. Et cette tâche de lumière qui le narguait en faisant du sur-place… Il fallait qu’il descende. Ne serait-ce que pour se prouver qu’il n’avait pas peur. Qu’il n’était pas un lâche. Il s’engagea dans l’escalier en prenant des précautions infinies. L’escalier craquait. Il s’arrêtait, le cœur battant la chamade, épiant le moindre signe de réaction au-dehors. Non, ils n’avaient rien entendu. Une marche, une autre… Toujours les craquements, toujours aucune réaction. Il s’enhardit, descendit un autre étage. Plus que deux. L’escalier était en meilleur état à mesure qu’il descendait. Il lui semblait qu’il glissait désormais sans bruit, effleurant à peine les marches.
Soudain un bruit de porte, des voix toutes proches. Il se figea. C’était comme si son sang s’était retiré de sa tête, de ses membres. Deux voix qui se répondaient dans un patois qu’il ne comprenait pas. Les deux hommes traversèrent le passage pour aller dans l’arrière-cour. Il aurait pu les voir s’il avait descendu quelques marches de plus. Les voix s’éloignèrent. Puis il entendit le grincement de la pompe. Eux aussi étaient venus chercher de l’eau. Les voix de nouveau proches, puis le bruit de la porte cochère qui claque. Louis poussa un profond soupir. Il dut s’asseoir quelques instants pour reprendre ses esprits. La tête lui tournait. Puis il se releva, descendit les dernières marches et passa dans la cour. La pompe était dans un coin de la cour. Une vieille pompe en fonte actionnée par un levier.
Il s’aspergea le visage d’eau fraîche et but longuement. Les Versaillais auraient pu faire irruption derrière lui à ce moment-là, il n’aurait pas bougé. Il avait fait le vide dans sa tête. Et le plein d’une énergie neuve. Il emplit à demi un seau et remonta sous les combles. Lentement, en veillant à faire le moins de bruit possible. Il n’avait plus peur. De toute façon, le bruit de la canonnade couvrait le craquement des marches. Il aurait dû y penser plus tôt.
Extrait de Belle Époque, Expositions universelles.



