Coup de cœur : La Marchande d’oublies de Pierre Jourde

Un vertige narratif

« Charles était rentré tard de son voyage de quatre jours à Paris. II paraissait exténué. Il devait être au moins vingt et une heures, si je me souviens bien, disait Thalia. Il a pris un peu de viande froide et un verre de vin, tout en me racontant ce qui s’était dit chez son notaire. On ne pourrait revendre la maison qu’à perte. Sur place, personne n’en voudrait. Les Parisiens, qui ignoraient son histoire, pourraient se laisser tenter, malheureusement la région n’attirait guère. Mais ce soir-là, dans l’obscurité de la chambre, tandis que nous reposions côte à côte sur le vaste lit comme des gisants, et que je ne percevais de lui que son souffle et sa voix, Charles m’a confié autre chose, qui sans doute ne pouvait se dire que dans le noir. »

Ainsi commence La Marchande d’Oublies, étonnant et envoûtant voyage dans l’univers vertigineux construit page après page par Thalia, Charles et Alastair, à moins que ce ne soit celui de Thalia qui réinvente Charles qui imagine Alastair, tant l’auteur excelle à nous piéger dans un jeu de miroirs, comme ces attractions de foire où l’on se perd dans un labyrinthe de parois vitrées et de glaces.

Un univers de foire et de monstres

La fête foraine, c’est justement le monde dans lequel évoluent Rupert, Silas, Uriah et Alastair, les quatre frères Helquin, et d’où vient Thalia, leur sœur. Un monde du cirque qui n’a rien à voir avec celui que l’on connaît aujourd’hui, distrayant, policé, dont, chaque année, la télévision nous présente le grand festival sous la présidence du prince Albert et de la princesse Stéphanie ; le cirque du XIXe siècle, avec ses monstres, que l’on exhibe en chair et en os ou dans le formol, et ses clowns, dont les excès et les mises en scène scabreuses ne font pas du tout rire les enfants.

Le roman nous narre en parallèle la quête d’un amour absolu par Thalia et Charles, le médecin aliéniste qui l’a soustraite, alors qu’elle était en léthargie, aux exhibitions par ses frères dans une roulotte minable, entre une femme-poisson et un roi indigène vêtu d’un torchon jaune ocellé de noir en guise de peau de panthère et prétendument capturé à Zanzibar, une quête désespérée, au travers de jeux et d’histoires sans cesse réinventées par les deux amants réfugiés dans une maison de Saint-Genest, c’est-à-dire de nulle part, pour échapper aux frères Helquin, et celle, morbide, obsessionnelle, de pureté, par Punch, alias Alastair, garçonnet efféminé atteint d’acromégalie et devenu un géant monstrueux que poursuit le souvenir de la petite marchande d’oublies/oubli :

« Oublies ! Oublies ! Les bonnes oublies ! N’en mangez pas, mesdames, ça fait grossir ; n’en mangez pas, messieurs, ça fait mourir ! »

« C’est un beau cas, celui du Punch, n’est-ce pas ? Il donnera une belle étude, il sera classifié, comme on range sur les étagères les crânes bizarrement conformés des assassins célèbres. Dans quelle catégorie allez-vous le mettre, docteur, et comment allez-vous faire ? Il y a foule, dans le vieux Punch, docteur. C’est tout un théâtre, avec ses marionnettes peintes. Punch est une marionnette parmi les autres. Le premier rôle, si vous voulez, mais une vraie marionnette. Ce qui serait intéressant, ce serait de connaître le marionnettiste. »

Mais est-ce bien la vie de Punch que raconte Charles, qui dit l’avoir rencontré, épave nauséabonde échouée sur la banquette d’un train, Punch qui ne lui avait rien caché des turpitudes de sa vie errante une fois qu’il eut abandonné ses frères ? Parce que « Punch est un clown, il est tous les hommes avec férocité, et donc il est toutes leurs perversions, c’est-à-dire leur réalité, car chaque homme a en lui toutes les perversions ».

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Et, d’ailleurs, est-ce bien Charles qui parle, et pas Thalia qui, âgée, se remémore les années passées avec lui et leurs discussions sans fin sur l’amour, cet amour que Charles voulait radical, les transcendant tous deux, mais dont Thalia n’était, au fond, qu’un objet ? « L’amour était une de ces fictions », disait Thalia, « dont l’homme avait besoin pour vivre, comme les autres. Nos variations étaient simplement plus amusantes que les autres. Si le mot amour n’avait jamais été prononcé, s’il n’y avait eu ni chanson d’amour ni romans d’amour, personne ne s’en serait préoccupé. Les curés qui condamnaient la dangerosité des romans pour l’esprit des femmes, et dont se moquaient tant les esprits forts, les artistes, les philosophes, avaient profondément raison. Pourquoi alimenter des chimères ? Le couple était depuis toujours un arrangement social pour allier des familles et assurer la descendance. L’homme et la femme ne demandaient pas l’impossible, juste de cohabiter en paix. […] Dès qu’on se mettait en tête qui fallait s’unir par amour, c’était fatal, on finissait par s’apercevoir de l’erreur. Personne ne pouvait aimer personne, du moins suivant |’exigence délirante, exorbitante qu’on appelait amour. »

La magie du verbe

Vertige des mots, mais quels mots ! Pierre Jourde est un conteur hors pair, de ceux qui sont capables de vous transporter par la magie du verbe là où ils veulent :

« Car c’était, presque tous les soirs [dans le promenoir des Folies-Bergère], une cohue à étouffer. Je parvenais cependant sans trop de mal, avec ma carrure, à fendre la masse en écrasant des pieds. La décoration aussi tenait du claque de luxe, avec force marbres, stucs et dorures, et surtout d’immenses miroirs partout, qui démultipliaient les statues d’esclaves orientaux en pagne brandissant des becs de gaz.

Le jardin d’hiver, tout neuf, et lui aussi encombré de spectateurs, qui peinaient à se glisser entre chaises et tables, surmonté par une galerie, s’ornait, sous un ciel à rayures où pendouillaient des glands, de lustres tentaculaires qui ressemblaient à des méduses dérivant dans l’air épais, et de cloisons guillochées dans le genre moresque, éclaboussées d’or et d’incarnat. Une grande fontaine, supportée par trois néréides en plâtre, projetait vers le plafond des feuilles en lames de sabre, en panache, en touffes, répondant aux plumes jaillissant des chapeaux des femmes. Autour, le promenoir abondait en comptoirs tenus par des filles très jeunes, offrant aux regards des chalands des décolletés où la marchandise fraîche, blanche et rose comme un beau morceau de veau, présentée comme sur un étal par le corset qui la faisait saillir, reposait dans un bouillonné de linge blanc.

Agglutinés au bar, hypnotisés, les messieurs en huit-reflets, le monocle rempli de chair, commandaient machinalement bouteille de champagne sur bouteille de champagne. De jeunes ouvreuses, tout aussi décolletées que les serveuses, vous proposaient des programmes, enluminés de réclames pour des liqueurs, des bretelles, des gants, des chiromanciennes ou des machines à coudre. On annonçait des acrobates, des magiciens, des galops, des hercules, des dompteurs de cochons…

Mais le plus important, aux Folies, ce qu’on a du mal à imaginer, mon bon monsieur, c’était l’air. […] Cette vapeur mêlait les émanations des londrès ou des puros, les exhalaisons des sueurs, fraîchement dégagées par tous les pores des corpulents messieurs qui trempaient leur chemise de désir et de chaleur, par les goussets ombragés de poils des demi-mondaines échauffées par les alcools, ou bien issues de longues macérations de pieds dans le cuir des souliers et de cuisses dans le coton des jupes, compliquées par les effluves d’opopanax, d’ayapana, de chypre et de gaz d’éclairage. »

Un roman inclassable

Parler de ce livre, tenter de l’analyser, de le décomposer, c’est le trahir, car ce livre est un tout, et il est illusoire de chercher à en démêler les fils. « Punch a raconté des histoires au compagnon de Thalia, qui les a racontées à Thalia, qui les a racontées à Punch, qui vous les raconte. Depuis des semaines que vous venez recueillir la parole du vieux Punch, ça vous fait de la matière, n’est-ce pas ? »

Matière d’un roman inclassable, empilage foutraque d’histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres, mais quel plaisir, quel émerveillement de passer de roulotte en roulotte et de découvrir un nouveau paysage, les éléments d’un nouveau récit, lorsque le maître de cérémonie, dans son accoutrement de clown, soulève le rideau de velours rouge en tirant sur une corde usée qui laisse échapper quelques brins, et tant pis si parfois on se perd, comme se perdent les voyageurs imprudents dans la forêt touffue qui enserre Saint-Genest.

« Oublies ! Oublies ! Les bonnes oublies ! N’en mangez pas, mesdames, ça fait grossir ; n’en mangez pas, messieurs, ça fait mourir ! »

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