Un ami, à qui j’ai fait lire cette nouvelle, m’a demandé si j’étais à jeun lorsque l’avais écrite. Je lui ai garanti que c’était le cas. Peut-être étais-je un peu désespéré à force d’écouter les nouvelles à la radio. À vous de juger. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé… etc…
Le monde est à portée de main, le monde est à portée de verbe, et il aime cette sensation, la foule dans le stade, dans lequel la semaine précédente les Lakers ont battu les Bulls 24 à 13, et lui au milieu de tous ces gens, lui, seul au centre du monde. Il rayonne, ses cheveux sont orange, il a cet air décidé et le doigt tendu devant lui comme on lui a appris à le faire, ses conseillers en communication, à moins que ce ne soient les heures passées devant la télé, Fox news, ou BFM TV, parce qu’il n’y a pas Fox News dans les chambres de d’EHPAD. Que lui dire ? il est l’heure, Donald, parce qu’il veut qu’on l’appelle Donald, et pas Fernand, ça le met dans une colère noire et il menace d’envoyer la septième flotte, les F35 et tout le bataclan, mais à quoi bon, il n’écoute pas et d’ailleurs il est l’heure de quoi ? Moi non plus je ne sais plus qui je suis et où je suis, il a peut-être raison, Donald, tous ses voisins lui donnent raison, Kim, Vladimir, Xi, à force, on a oublié leur nom et tout le monde les appelle comme ça. L’heure de quoi ? quelle importance les cachets, les pilules, les piqûres lorsque le sort du monde est en jeu ? Le monde qui bourdonne dans sa tête, on n’imagine pas le fracas que ça peut faire dans une boîte crânienne un monde, aussi petit soit-il dans l’immensité de l’univers, mais si grand et si désordonné, alors il harangue le monde pour que ça se calme, vous allez vous calmer, bordel, et sa parole est retransmise par la forêt de micros qui se tendent autour de lui, autour de nous, les journalistes gesticulent, chacun réclamant son attention, chacun son tour s’il vous plaît, ils ressemblent à une forêt de ceps en hiver sur la terre noire et froide, avec leurs bras décharnés étendus de chaque côté, Pourquoi sommes-nous là, seuls au milieu d’un vignoble en hiver, avec l’humidité qui nous transperce, et Donald, qui s’en fiche, impérial, au téléphone avec Vlad, réclamant le Groënland et la Corse du sud, parce qu’on lui a dit qu’il y avait du samarium dans le sous-sol, pourquoi sommes-nous là et pas à l’EHPAD ? Peut-être le monde est-il vraiment dans sa tête et je ne suis qu’un personnage dans le terrible drame qui s’y joue, le fou du roi ou quelque chose comme ça, et peut-être suis-je réellement fou, fou dans un monde fou, car la pièce a déraillé à un moment donné, on ne sait pas quand, et Donald se donne un mal de chien pour nous sauver, quitte à nous enfiler une camisole made in China tissée par de petits Ouigours, il faut bien faire des concessions, n’est-ce pas ? Vlad n’a pas l’air d’accord et Donald passe de l’orange au rouge, c’est signe qu’il faudrait s’arrêter, mais le camion est lancé à toute vitesse et il n’a pas de freins, ou tout juste des patins, je me souviens de cette sensation lorsque le vélo file à tout berzingue vers un mur et la seule chose qu’on peut faire, c’est se jeter par terre, tant pis pour les éraflures et la dent cassée, une incisive, que je sens encore lorsque je passe la langue dessus ; alors je joins ma voix aux milliers d’autres pour implorer Donald, et Vlad, et Xi, et Kim de nous épargner, mais il est l’heure, alors je dois convaincre tous ces gens de rentrer, de retrouver la solitude de leur chambre, les murs laqués blancs, le lit de fer, le sommier qui grince, la télé accrochée à un portant télescopique qui diffuse BFM 24h sur 24, ou LCI, les 70cm en diagonale de l’écran qui les connectent au monde, qui font rentrer le monde dans leur chambre, dans leur tête, ce monde qu’ils doivent reconstruire chaque nuit, et c’est un sacré boulot, vous n’imaginez pas, je ne souhaite à personne d’être à leur place – encore que Kim, ça va pour lui, il éructe seul dans sa chambre en marchant au pas –, mais pour Vlad, Donald et Xi, c’est compliqué ; alors Donald frappe contre le mur pour communiquer avec ses voisins, tu dors Xi ? un coup pour « Oui », deux pour « Non » et trois pour « tu m’emmerdes, je suis en plein congrès du PCC » et toute la nuit c’est un concert de tamtam, parce que les autres pensionnaires s’y sont mis, et les couloirs résonnent, on dirait un concert des Dire Straits, la foule à perte de vue, dans la nuit, les milliers, les millions, les milliards de flammes de briquet ; quand on est sur la scène, c’est comme les États-Unis vus depuis l’ISS ; les Dire Straits jouent « Make America Great Again », et puis Mark Knopfler cède la place à Donald, le doigt tendu et l’air martial, orange et bleu, la cravate d’un rouge pétant, et Vlad et Xi sont au premier rang qui baissent la tête d’un air penaud, et offrent de lui lécher le « cul », pardonnez-moi, mais c’est comme ça qu’on dit dans le monde des puissants. La brume s’est épaissie, on ne voit plus le paysage, le monde est vide, c’est le jour d’après, d’après la catastrophe climatique, « tu viens Louis, il faut rentrer », mais rentrer où ? Donald lève les bras, il n’en sait rien, ou alors il le sait très bien, mais il ne veut rien dire. Il a horreur qu’on l’appelle Donald, il s’appelle Fernand, il traîne dans les couloirs avec sa blouse vert pâle et il cache ses cheveux roux sous un calot bleu ciel, et c’est lui qui distribue les cachets, les gélules et les piqûres, mais on l’aime bien quand même, on, c’est à dire nous, le petit Viet, mon voisin, qu’on appelle Xi, et Vlad, le polak, qui s’appelle vraiment Vladimir, et Kim, le breton, Kim c’est le diminutif de « qui m’emmerde ». C’est Donald qui nous accompagne quand on se promène dans la campagne, avec un bracelet électronique au pied, pour qu’on ne se perde pas qu’ils disent, mais nous on sait qu’ils veulent nous empêcher de nous occuper des affaires du monde, qui en aurait pourtant bien besoin, vous ne trouvez pas ? Si on ne fait rien, c’est dans le mur qu’on finira. Alors, le soir, on tape sur les murs ou sur l’armoire métallique au pied du lit, ça fait un barouf pas possible et Donald passe dans le couloir en gueulant « C’est pas fini ce bordel ? » Il faut bien s’amuser, non ? La vie n’est pas gaie. Parce que demain, c’est le jour d’avant.


