Belle Époque, la fin de l’insouciance, Zélie – Chapitre II

Deuxième chapitre du roman Belle Époque, la fin de l’insouciance. Dans le premier chapitre, on a fait la connaissance de Pierre, le personnage principal du roman. On va désormais faire celle de Zélie, sa petite amie, et de leur bande de copains…


Zélie est vendeuse au Bon Marché. Zélie est petite, menue et pleine de vivacité. Elle a des cheveux roux coupés court, un visage rond, des yeux verts et des taches de rousseur, des pommettes et un nez retroussé. Le dimanche, elle porte une chemise d’homme à carreaux sur une longue jupe grise, une chemise dans laquelle ses petits seins semblent se perdre. Zélie a deux ans de plus que Pierre. Elle a l’esprit vif et la répartie facile. Elle est très jalouse. Elle observe avec suspicion tout bipède de sexe féminin âgé de quinze à trente-cinq ans qui s’approche de Pierre, et scrute les réactions de son homme, traquant dans son expression la moindre marque d’intérêt. C’est leur seul sujet de dispute. Dispute qui se termine invariablement par une réconciliation des corps puis des esprits. Pierre et Zélie n’ont jamais parlé de mariage. Pierre y songe parfois. Plus tard. Pourquoi se presser ? Pour le moment, il veut continuer de grimper à l’échelle des qualifications. Pourquoi pas devenir chef d’équipe ? Contremaître ? Alors Pierre et Zélie prennent du bon temps. Il l’emmène le samedi soir au bal musette, rue de Lappe, voir un film de Méliès au cinématographe, ou alors ils discutent au café avec les copains, devant une orangeade ou une anisette Cristal.

Parmi les copains, il y a Max. Un type costaud avec une grosse moustache noire et des sourcils broussailleux. On a toujours l’impression qu’il est mal rasé, Max, mais c’est parce que sa barbe repousse aussitôt qu’il a passé le rasoir. Il est au syndicat. Il aimerait que Pierre les rejoigne. « On a besoin de jeunes comme toi, Pierre ! » Pierre hésite. Il pense qu’au syndicat ils font du bon boulot pour défendre les intérêts des ouvriers chez De Dion, mais qu’ils manquent de réalisme quand ils demandent de limiter le temps de travail à huit heures par jour. Et puis il est jeune, Pierre. Il a envie de profiter de la vie. C’est que ça vous prend beaucoup de temps, le syndicat. Max vient avec Léontine, une fille assez effacée qui boit son orangeade à petites gorgées pendant que Max parle.

— Moi, je trouve que le petit père Combes, au lieu de s’en prendre aux congrégations, il devrait un peu plus s’occuper des capitalistes et des banquiers ! Pourquoi il ne les expulse pas, les capitalistes ?
Tu ne vas tout de même pas prendre la défense des curés ! s’insurge Honoré.

Honoré travaille aussi chez De Dion. Un type au visage émacié avec un bec-de-lièvre et une calvitie bien installée. C’est lui qui a appris à Pierre comment régler les moteurs. Max réagit :
— Y a déjà la loi de 1901.
— Eh bien, au moins, avec la loi du 7 juillet, c’est plus clair. Les congrégations religieuses enseignantes sont supprimées !
Et moi je te dis que l’urgence, c’est de supprimer les patrons !

Honoré n’est pas convaincu. C’est un anticlérical acharné. Il est d’ailleurs anti-beaucoup de choses, Honoré. Antidreyfusard. Il n’a jamais digéré la grâce accordée au capitaine Dreyfus en 1899 à la demande de Waldeck-Rousseau. « Il est coupable, ou non ? S’il est coupable, pourquoi on le gracie ? » Il est peut-être aussi anti-femmes. Il vient toujours seul. Ce n’est pas franchement un boute-en-train, Honoré, mais il est toujours prêt à aider quand on a besoin d’un coup de main, monter un matelas au quatrième étage, remettre en état une vieille bicyclette, reboucher des fissures dans un mur… Alors on le supporte.

Il y a aussi Fernande, une brune assez gironde qui travaille au Bon Marché, au rayon des parfums. Elle aime bien pousser la chansonnette, des trucs en anglais qu’elle mâchouille avec son accent parisien et auxquels elle ne comprend rien. Pendant qu’elle chante, son copain Raymond imite le son de la trompette. À l’entendre, on n’imagine pas qu’il soit aide-comptable au magasin. Raymond n’aime pas trop la politique, ça l’ennuie. Il préfère le football. Le 13 mars, il était au Parc des Princes pour assister au match entre l’équipe de France amateur et le Southampton FC. Six buts à un. Une raclée ! « Normal ! Les Anglais pratiquent le football depuis plus longtemps que nous, mais on finira bien par les rattraper. »

Et puis il y a Lucienne. Elle est gentille, Lucienne, et plutôt mignonne avec ses cheveux châtains qui forment des bouclettes de chaque côté de son visage en amande. Mais elle se fait toujours avoir par les garçons. On la prévient, pourtant. Fais attention, Lucienne. Mais non, elle tombe toujours amoureuse d’un type qui cherche à lui soutirer son argent, quand ce n’est pas à la mettre sur le trottoir…


Le dimanche, on prend la bicyclette. Zélie a préparé un panier avec des provisions qu’elle cale sur le porte-bagages. Pierre a une sacoche en bandoulière avec une bouteille de vin, une gourde d’eau et des gobelets en étain. Zélie a mis sa chemise en tissu écossais rouge et vert et une casquette. Elle pédale avec ardeur, slalomant entre les fiacres et les omnibus, dépassant même certains véhicules automobiles ! Ils ont décidé d’aller au bois de Vincennes, où ils seront plus tranquilles qu’au bois de Boulogne.

On prend l’avenue Daumesnil, on traverse les fortifs à la porte de Picpus et on arrive directement au bois. Après ça, on longe le lac. La balade en barque, ce sera pour une autre fois. On continue sur des chemins en terre et on s’enfonce dans la forêt. Il fait chaud en ce dimanche 24 juillet 1904, mais moins que le dimanche précédent, une vraie canicule, trente-huit degrés à l’ombre ! On était restés enfermés toute la journée, persiennes fermées. On trouve une clairière tranquille. Zélie déplie la nappe à carreaux et sort les provisions. Du pain, des tranches de lard, un morceau de saucisson. Un camembert qui a un peu souffert de la chaleur. Et des pommes. Pierre ouvre la bouteille de vin et coupe des tranches de pain avec son Opinel. La bicyclette, ça creuse. On mange, on boit du vin à petites gorgées, on rigole. On croque dans des pommes bien rouges après les avoir essuyées avec la nappe. On s’allonge à l’ombre d’un arbre. Le soleil dessine un motif d’ombre et de lumière sur la chemise de Zélie. Et si on regardait ce qu’il y a dessous ? Pierre ! Pierre est tout fou et Zélie n’est pas très sérieuse. On chahute, on rit, on se calme, on s’enlace…

Nota : Belle Époque, la fin de l’insouciance est le deuxième tome de la saga Belle Époque, dont le premier tome s’intitule Belle Époque, Expositions universelles. Pierre est le fils de Louis, l’un des personnages principaux de ce tome, que ceux qui suivent ce blog connaissent déjà.

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