1893, voilà plusieurs années que Maxime Lisbonne, ancien communard de retour du bagne de l’île de Nou, en Nouvelle-Calédonie, a ouvert un cabaret baptisé la Taverne du bagne, à l’angle de la rue des Martyrs et du boulevard de Clichy. C’est un endroit très connu à Montmartre. Les portes sont des grilles et on y est accueilli par des serveurs en tenue de bagnard, traînant une chaîne. On y consomme de la soupe canaque en buvant un cocktail Nouméa.
En 1893, la IIIème République n’a pas encore 25 ans, mais elle a déjà surmonté deux crises : institutionnelle en 1876 et boulangiste en 1888. Pour ne rien arranger, l’année 1893 a débuté avec le procès des administrateurs de la Compagnie du canal de Panama ! Il est vrai que la république est née dans un contexte mouvementé. La révolution industrielle et les travaux haussmanniens ont profondément transformé la sociologie urbaine de la capitale. Transformation ambivalente. Paris, ville insalubre, ravagée au milieu du XIXe siècle par les épidémies de choléra, est devenue une ville moderne et aérée, avec des égouts, des fontaines publiques et des espaces verts. De nombreux immeubles disposent du « gaz à tous les étages ». Mais, à l’est de la capitale, de nombreuses usines crachent d’épaisses fumées noires et la ville a vu affluer une main-d’œuvre de ruraux déracinés qui s’entassent à sa périphérie ou dans les taudis installés au pied des fortifications.
Les années 1880 et 1890 ont également été marquées par le développement du commerce : grands magasins, appelés « magasins de nouveautés », comme le Bon Marché ou le Printemps, mais aussi chaînes pratiquant l’intégration verticale, comme les magasins Félix Potin. Ce développement a entraîné l’apparition d’une couche intermédiaire de commis, qui cherchent à imiter le mode de vie bourgeois et occupent les étages supérieurs des immeubles haussmanniens dont les loyers sont hors de portée des ouvriers.
La condition ouvrière s’est quelque peu améliorée au cours des dix dernières années. La reprise économique, qui s’est fait longtemps attendre après le marasme consécutif à la défaite contre la Prusse, a favorisé une lente revalorisation des salaires, tandis que la production industrielle a fait baisser les prix à la consommation. Une ébauche de législation du travail a vu le jour (création de l’Inspection du travail en 1874, loi sur l’hygiène et la sécurité des travailleurs en 1893), mais les progrès sont lents, à peine perceptibles. La vie des ouvriers sans qualification reste dure. La liberté syndicale, accordée en 1884 par la loi Waldeck-Rousseau, peine à rentrer dans les faits. L’année précédente (1892), la grève des mineurs de Carmaux a été durement réprimée. C’est à cette occasion que Jean Jaurès a fait parler de lui pour la première fois. Le syndicalisme commence néanmoins à se structurer. Le courant socialiste, quant à lui, gagne des voix et entre pour la première fois au parlement en 1889 (avec sept élus), mais il reste divisé entre différentes chapelles (blanquistes, alémanistes, guesdistes…).
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Le parti dominant est celui des « républicains progressistes ». Ils ont la majorité à l’Assemblée. Héritiers de Gambetta et de Jules Ferry, ses membres ont dérivé vers le centre droit. Alexandre Ribot est un de leurs chefs de file. Président du Conseil au début de l’année, il doit céder la place à Carles Dupuy à la fin du mois de mars. Ainsi va la IIIe République, les cabinets durent rarement plus de quelques mois. Le cabinet Dupuy ne passera pas l’hiver, il devra céder la place à celui de Jean Casimir-Périer en novembre. L’instabilité ministérielle est de mise, sans grandes conséquences, on prend les mêmes et on recommence… À gauche de l’hémicycle, le groupe qui compte est celui des radicaux, dont le chef de file est Georges Clémenceau. Ils ont obtenu cent sièges. À droite, les monarchistes (cent sept députés), bonapartistes (cinquante-six députés) et nationalistes (ex-boulangistes, quarante-deux députés) restent puissants.
La jeunesse, quant à elle, est séduite par l’anarchisme, qui hésite entre action directe (la « propagande par le fait ») et action de masse. Le 1er juillet 1893, une manifestation d’étudiants dégénère. Les heurts avec la police font un mort et le préfet de police, Henri Lozé, est sommé de démissionner (il est remplacé par Louis Lépine, celui du concours). L’année précédente, les attentats fomentés par Ravachol (François Claudius Koënigstein) ont terrorisé Paris. Son exécution a fait de lui un martyr et son exemple sera suivi par l’anarchiste Auguste Vaillant, qui lancera une bombe dans l’hémicycle du Palais Bourbon en décembre 1893. Six mois plus tard, le président de la République Sadi Carnot sera assassiné par un autre anarchiste, un Italien installé en France depuis peu. Les Italiens sont les boucs émissaires de l’époque. Le 16 août, une émeute anti-italienne fait huit morts.
En réaction contre ces attentats, la Chambre votera les « lois scélérates », qui restreignent la liberté de la presse.
Le mouvement féministe reste encore très minoritaire, mais il est actif. La Fédération française des sociétés féministes a été créée en 1891. Nombre de ces « sociétés » ont un caractère philanthropique et mêlent à leurs revendications des actions pour aider les femmes démunies. La revendication de l’égalité civique n’est réellement défendue que par quelques femmes, au rang desquelles se trouvent Hubertine Auclert et Marguerite Durand. Cette dernière fondera le premier journal ouvertement féministe, La Fronde, quelques années plus tard (en 1897).
En août, le journal La Bicyclette organise une course cycliste ouverte aux amateurs sur le trajet Paris-Bruxelles. La bicyclette est devenue très populaire, mais elle reste chère, autour de trois cents francs (c’est-à-dire plusieurs mois de salaire pour un ouvrier). Les courses cyclistes passionnent les foules.
Des élections législatives sont prévues le 20 août et le 3 septembre. Leur résultat est incertain. Les électeurs sanctionneront-ils les hommes politiques, dans le climat délétère qui suit la révélation du scandale de Panama ?
De manière plus anecdotique, c’est aussi en 1893 que le préfet Lépine imposera la pose d’une plaque d’immatriculation sur les véhicules automobiles et l’obtention d’un certificat de capacité par leur conducteur, l’ancêtre de notre permis de conduire. En avril, l’Olympia ouvrait ses portes, avec comme premières vedettes la Goulue, Loïe Fuller et le transformiste Fregoli. Zola publiait Le Docteur Pascal, dernier volume des Rougon-Macquart, et André Gide, Le Voyage d’Urien, illustré par Maurice Denis.
Pour terminer ce trop rapide tout d’horizon en chanson, signalons que c’est aussi en 1893 que Maurice Vaucaire écrivait La Goualante des Tisserands :
C’est nous qu’on appell’ la canaille,
Nous somm’s à bout, nous sommes fourbus,
Nous crevons, nous n’en pouvons plus,
Vaut mieux que not’ carcasse s’en aille !
Avec nos fill’s et nos garçons,
C’est not’ linceul que nous tissons !



