Extrait du roman : La Taverne du Bagne Chapitre III

On est au chapitre III de La Taverne du Bagne. Amandine, l’héroïne du livre, a eu une discussion houleuse avec son amant, Julien Philibert. Elle rejoint ses amis, une bande d’étudiants anarchistes, à la Taverne du Bagne.

Chapitre III

Amandine était accoutumée à ce que tous les regards se tournent vers elle lorsqu’elle entrait. Les plus hardis se permettaient un sifflet d’admiration, mais jamais un geste déplacé. La plupart étaient plus petits qu’elle et on savait que la dame ne se laissait pas faire (elle avait la gifle facile). Elle se dirigea vers une table au fond de la salle, à laquelle étaient attablés une dizaine de gaillards d’une vingtaine d’années et trois filles. Un homme plus âgé trônait au milieu d’eux. La cinquantaine, bedaine avantageuse, carrure imposante, barbe poivre et sel, cheveux filasse de couleur indéfinissable auréolant un visage large au nez épaté, il avait les yeux profondément enfoncés sous des sourcils très noirs et portait un gilet élimé et une chemise de propreté douteuse.
— Amandine ! On ne t’attendait pas ce soir.
Le garçon qui avait parlé était grand. Il avait un visage poupin et quelques poils sous le menton. On se poussa et Amandine s’assit sur le tabouret qu’un petit blond approcha de la table. La conversation avait repris :
— Il paraît que Lozé a démissionné.
— C’est pas sa démission qu’on veut, c’est sa condamnation !
— Tu parles, la justice est pourrie. Y a qu’à voir le procès du canal de Panama, Lesseps a été libéré !
— Qui va remplacer Lozé ?
— Un dénommé Lépine.
— Connais pas !
— De toute façon, un préfet de police, ça reste un préfet de police.
— Tu y étais, toi, au Quartier latin ?
— Le 1er juillet ? Oui. Je connais le gars qui a été tué, Nuget. Il ne faisait même pas partie des manifestants !
— Moi, j’étais le 3 juillet devant la préfecture de police. Ça cognait dur !
Hippolyte Dugardon, l’homme aux allures de Karl Marx, leva la main et toutes les têtes se tournèrent vers lui.
— À quoi ça vous mène, ce genre de manifestations ? Un feu de paille ! C’est pas comme ça que vous allez fonder une société sans patrons et sans police. Il faut des actions qui marquent les esprits. Dans un mois, on ne parlera plus des émeutes du Quartier latin, alors que dans cent ans on parlera encore de Ravachol !
— Qu’est-ce que vous suggérez ? Qu’on pose des bombes ? demanda le blondinet.
— Pourquoi pas, si ça fait prendre conscience aux gens qu’ils vivent dans un système basé sur l’oppression !
Le grand qui avait salué l’arrivée d’Amandine se redressa. Il dit sur un ton professoral :
— Ce n’est pas ce que pense Kropotkine. Il a écrit dans La Révolte : « Un édifice basé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs. »
Dugardon lui lança un regard méprisant.
— Si tu veux changer la société par la parlotte, tu n’as qu’à adhérer au Parti ouvrier français.
L’insulte suprême ! Tout était dit. François, le grand échalas se mit à bouder. Sa voisine, une brune avec un visage en lame de couteau, lui prit la main sous la table. Dugardon, c’était l’oracle. Il se vantait d’avoir participé à la défense de la barricade de la rue Gay-Lussac pendant la Commune et personne n’avait pensé à vérifier s’il y avait eu une barricade rue Gay-Lussac. Ni à lui demander comment il avait échappé à la répression après la semaine sanglante.

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Amandine avait renoncé à se mêler à ce genre de conversation. Lorsque Hippolyte Dugardon présidait, et c’était de plus en plus fréquent, les femmes, c’est-à-dire elle et les trois autres filles, Julia, l’amie de François, Émilie et Bastienne, n’avaient pas voix au chapitre. Bien que se prétendant anarchiste, Dugardon avait une conception très affirmée de la hiérarchie. Il était en haut de la pyramide et les femmes en bas. Amandine regrettait l’époque où elle retrouvait ses amis dans les cafés du Quartier latin pour discuter librement avec eux. Leur découverte de la Taverne du Bagne avait complètement changé leur état d’esprit. Très impressionnés par l’aura qui se dégageait de l’ancien communard, ils avaient laissé Dugardon prendre de l’ascendant sur eux.
Amandine faisait partie de la première génération de jeunes femmes auxquelles les lois Ferry et Sée avaient ouvert des perspectives nouvelles. Malgré les réticences de sa mère, elle avait passé brillamment le concours d’entrée à l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres. Là, elle avait tout d’abord découvert le mouvement pour le droit des femmes en lisant La Citoyenne, le journal lancé par Hubertine Auclert. Puis, elle s’était intéressée à la question sociale. Ce fut lors d’une réunion de la Fédération des travailleurs socialistes de France présidée par Paul Brousse qu’elle fit la connaissance de ses amis. Elle participa dès lors régulièrement au cercle de réflexion qu’ils avaient créé. Les querelles incessantes entre chapelles, guesdistes, possibilistes, alémanistes, les détournèrent du socialisme, d’autant que la tendance se réclamant du marxisme tendait à prendre le dessus. Ils s’étaient alors tournés vers la mouvance libertaire, Bakounine, Kropotkine, Élisée Reclus, hésitant entre action de masse et action violente. Amandine, comme François, ne partageait pas la fascination de ses amis pour l’action violente, fascination encouragée par Hippolyte Dugardon, mais elle aimait la franche camaraderie qui régnait entre eux, et les soirées au cours desquelles on avait des discussions sur des sujets très divers qui pouvaient se prolonger fort tard.
Il y eut un moment de répit après l’échange entre François et Dugardon et elle en profita pour demander à son voisin pourquoi Marco n’était pas là :
— Il est avec sa belle. C’est pas avec lui qu’on la fera, la révolution !
Amandine fronça les sourcils. Elle serait dans un bel état, sa belle, quand elle viendrait la tirer du lit pour aller à la gare de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest de la rue Saint-Lazare. Autour d’elle, la discussion avait repris. On parlait du premier tour des élections législatives prévu le mois suivant. Dugardon fulminait contre Jules Guesde, accusé de détourner les ouvriers de la lutte révolutionnaire.
— C’est le jour des élections qu’il faudrait lancer des bombes, dit un type aux cheveux châtains qui ne s’était pas encore exprimé.
La fille qui lui faisait face lui fit les gros yeux.
— C’est toi qui t’en charges ? demanda quelqu’un au bout de la table.
Le lanceur d’idées ne réagit pas. Éclat de rire général.

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