La Poulette et le Boulanger extrait chapitre III

Chapitre III. On se souvient (ou pas) que Gautier de Saint-Chauvet était rentré plus tôt que prévu d’un déplacement en province et avait failli surprendre sa femme, Anne-Amélie, en galante compagnie. La raison de son retour anticipé ? Le duel prévu entre le général Boulanger et le président du Conseil, Charles Floquet…

***

Il faisait sacrément froid en ce 13 juillet 1888 à Paris. Le matin du 12, on avait relevé huit degrés à la station météorologique de Montsouris. Alors, vous pensez, le lendemain à six heures du matin !
Gautier de Saint-Chauvet se fraya un chemin dans la foule qui s’était amassée devant la propriété du comte Arthur Dillon : badauds, journalistes, policiers en civil reconnaissables à leur air indifférent… Des bookmakers allaient de groupe en groupe. Les plus audacieux pariaient Floquet à trois contre un. Un avocat contre un militaire, il fallait avoir de l’argent à perdre !

Saint-Chauvet dut patienter devant le portail, le temps qu’on vérifie le laissez-passer manuscrit que lui avait donné Labrosse. De toute façon, Floquet n’était pas encore arrivé. Viendrait-il ? Dans le cercle de ses amis, on en doutait. « Moi, je crois qu’il ne peut pas se défiler, dit Leguet, un Méridional au teint rubicond, sinon il perd toute crédibilité. » On verra bien… En attendant, on battait la semelle sur la pelouse humide.

Les partisans du général étaient les plus nombreux. Les deux clans s’observaient. Côté Floquet, on reconnaissait quelques parlementaires, Pochon, Sarlat, Rivière, des journalistes, des proches. La seule chose qui puisse compromettre la victoire du général, c’était l’état de la pelouse. Il pouvait glisser. Floquet aussi, d’ailleurs. Mais dans ce cas, il fut entendu avec l’arbitre qu’il arrêterait le combat, le temps que celui qui avait chuté se relève.
— Vous avez vu le capitaine Bertier ? demanda Saint-Chauvet.
— Non, il nous rejoindra tout à l’heure, répondit Dubreuil, un ancien assistant du baron Haussmann.

On commençait à s’impatienter. La cloche de l’église voisine avait sonné la demie. C’est alors qu’un brouhaha se fit entendre au-delà du mur de la propriété. Vive le général Boulanger ! Dissolution ! Peu de temps après, on vit entrer Floquet. Visage carré, front haut, cheveux poivre et sel, le sémillant jeune homme qui faisait chavirer les cœurs et enflammait les prétoires s’était empâté. À soixante ans, Floquet peinait à combattre la mollesse de ses traits par une attitude sévère et distante. Boulanger sortit aussitôt de la maison du comte pour l’accueillir.

Les deux hommes échangèrent quelques mots, puis l’arbitre s’avança vers eux pour leur rappeler les règles. Ils prirent place sur l’espace réservé au duel et tombèrent la redingote. En chemise, l’inégalité du combat qui allait se dérouler n’en fut que plus évidente : Floquet paraissait pataud face au général, cinquante ans, allure fringante, barbe blonde et regard clair. On se salua et on se mit en garde. Le silence se fit dans la cour de la propriété, on n’entendit plus que le brouhaha des conversations au-delà du mur.

Boulanger attaqua aussitôt, enchaînant tirés droit, coupés et dégagés. Floquet para, mais il fut contraint de reculer. L’arbitre interrompit une première fois le combat pour les ramener au centre.

A lire aussi

Nouvel assaut, cette fois beaucoup plus disputé. Floquet tint bon. Quinte, tierce, sixte, quarte, il céda très peu de terrain. Dans la rue, on avait compris que le combat avait commencé et on s’était tu. L’arbitre interrompit l’échange pour rappeler certaines règles dont on ignorait qu’elles eussent été contournées. Par qui, d’ailleurs ? Il ne serait pas favorable à Floquet, celui-là ? On se replaça.

Cette fois, ce fut Floquet qui attaqua. Boulanger, surpris, recula, puis il se fendit pour reprendre l’initiative. Ceux qui étaient les plus proches des combattants poussèrent un cri. Floquet baissa son arme. Une tache rouge s’élargit sous le col de la chemise blanche du général. Dillon s’avança, suivi du médecin chargé de secourir les blessés. Côté boulangiste, on était consterné. Labrosse rassembla ses amis :
— Messieurs, ce jour est un jour sombre pour notre pays. Je vais rester auprès du général pour m’assurer qu’il est convenablement soigné. Je vous donne rendez-vous au café de Flore à deux heures. Prévenez ceux qui ne sont pas là.

***

— Le génie anglais a légué à l’humanité deux inventions qui ont transformé notre vie. La machine à vapeur et le sandwich. Je lève mon verre à cette industrieuse nation !

Merlot s’était levé, il dominait tout le monde de sa haute stature. On fit de même. La déconvenue du général était oubliée. Que voulez-vous, on s’était gelé pendant une heure, alors, un bon sandwich et un verre de rouge, comme les ouvriers, ça vous remettait d’aplomb. Le serveur avait fait la tête, le « sandwich », ce n’était pas le genre de la maison.
— Savez-vous que l’Empereur s’en faisait servir à l’opéra ? dit Dubreuil de sa voix de fausset.
Non, on l’ignorait.
— Si, si, je vous assure. Je tiens ça de Cassagnac.
Merlot reprit la parole :
— Buvons à la santé du prince Victor !
— À la santé du prince Victor !
Leguet réclama le silence :
— Messieurs, messieurs, je viens de recevoir un mot de Labrosse. Le général est hors de danger !
— Hourra ! À la santé du général !
— N’empêche… Ça la fiche mal, dit Lecat, l’aide de camp du colonel du Plessis, boulangiste de la première heure. Je vois d’ici les titres des journaux. Le militaire s’incline devant un avocat… 
Leguet avala son morceau de pain en faisant une drôle de mimique et dit :
— Laissez-les causer ! Plus personne ne s’intéresse à eux. Nous avons le pays avec nous.
— Derrière Boulanger, oui, mais peut-être pas avec nous.
— Vous avez peur des royalistes ? Philippe d’Orléans est trop mou. Si Boulanger a le choix, il choisira le prince Victor.
— Ou le prince Jérôme.

À l’autre bout de la table, on était passé à tout autre chose. On parlait de la guerre tarifaire avec l’Italie (« Vous croyez que je dois revendre mes actions de la compagnie des aciéries de Bologne ? ») et du protectorat français sur les îles Sous-le-Vent. On disait que les indigènes s’étaient révoltés !
Le capitaine Bertier parut un peu avant midi. On avait déjà descendu plusieurs bouteilles. 
— Venez donc vous asseoir à côté de moi, capitaine.
— Merci, Saint-Chauvet.
— Un verre de vin ?
— Non, je préférerais un café.
— À votre guise. Garçon !
— Je voulais justement vous parler… Une affaire un peu délicate…
— Je vous en prie ! Vous voulez qu’on s’installe à une autre table ?
— Oui, j’allais vous le proposer.

Une fois au calme, Bertier se pencha vers Saint-Chauvet. Il était visiblement mal à l’aise.
— Qu’est-ce qui vous tracasse, capitaine ? Parlez sans crainte. Vous savez que vous pouvez être franc avec moi.
Bertier jeta un œil vers la tablée des autres supporters du général, puis il se pencha vers Saint-Chauvet :
— Êtes-vous sûr de votre valet ?

Laisser un commentaire