Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, de Gérard de Cortanze

Si je vous dis :
Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?

Vous aurez, bien évidemment, reconnu le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, géniale création théâtrale de ce dramaturge. Savinien de Cyrano a réellement existé. C’est un auteur qui tient une place tout à fait particulière dans la littérature française. C’est l’un des pères de la science-fiction (Les États et empires de la Lune et Les États et empires du Soleil), un genre qui lui permettait de professer des idées sur la société qui, formulées de manière plus directe, l’auraient conduit immédiatement au cachot, dans une France soumise à l’autorité implacable de Richelieu et où la Congrégation de l’Index régentait le monde des lettres.

Le roman Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, publié aux éditions Albin Michel, est une sorte de biofantaisie. Le récit suit en effet, dans les grandes lignes, les péripéties connues de la vie de ce personnage ô combien romanesque, on peut donc parler de biographie, mais l’auteur, Gérard de Cortanze, a « rempli les blancs ». Il revendique d’ailleurs cette forme fictionnelle :

« [Mon personnage] ressemble par bien des aspects à l’auteur du Voyage dans la Lune, [mais] je dirai, pour ma défense, que ce n’est pas la vie, mais le caractère romanesque [de celui-ci] qui m’a intéressé. C’est pourquoi je n’ai emprunté à la vie de Cyrano que certaines dates et plusieurs circonstances biographiques. Tout ce que le lecteur lira d’autre dans ce roman n’est que fable et invention. »

Peu nous importe, au fond, ces libertés prises avec la réalité. Le Cyrano de Cortanze (appelons-le, comme lui, par son prénom, Savinien) nous paraît plus vrai que nature lorsqu’il décrit « les vignes miraculeuses du tronc desquelles sortent des femmes nues […] dont les baisers rendent ivres et fous ceux qui les reçoivent ; les Lachénoptères, grands oiseaux couverts d’herbe au lieu de plumes ; les Scorodomaques, ainsi nommés parce qu’ils combattent avec des gousses d’ail ; les Aéroconopes, qui luttent avec des arcs et sont montés sur de gros moucherons… » Il nous entraîne dans un Paris truculent, aux tavernes peuplées de « godelureaux et de coquettes, de poudrés, de frisés, de luisants, de moustaches retroussées à quatre étages, de chapeaux à plumes, d’épées battant les talons, de plumets, de dentelle, de bijoux, de marchands véreux, de maris cocus… »

Le propos est fleuri, mais les fleurs parfois s’épanouissent « dans la moutarde noirâtre, de senteur à la fois cadavérique et sulfureuse, piquante aux narines, qui recouvre les rues de Paris », un « mélange de crottin laissé par les chevaux, de fumier débordant des écuries […] de détritus organiques expulsés des écorcheries, tueries et tanneries, pétris sous les roues des voitures, avec la fange des ruisseaux où croupissent les déjections des éviers et des latrines. »

Le Savinien de Cortanze fait de multiples rencontres, Christian de Neuvilette – clin d’œil à la pièce d’Edmond Rostand –, mais aussi Charles de Batz de Castelmore (d’Artagnan), le philosophe et astronome Pierre Gassendi, physicien visionnaire, ou un certain Jean-Baptiste Poquelin (qui n’a pas encore acquis la renommée qu’on lui connaît), sans parler, bien sûr de tous les personnages fictifs imaginés par l’auteur, à commencer par ses amis indéfectibles du Café du Levant, Vincent Lalande, Louis Poissy, Paul de l’Orme, Antoine Chavigni et Adrien d’Escars, le plus fidèle.

Ils forment une sorte de ménagerie, car Savinien voit chacun arborant une tête d’animal. De l’Orme est Castor, Chavigni, Vautour Pape et Adrien d’Escars, Tapir, ce qui les distingue de tous les autres « étudiants aux pourpoints austères surmontés de belles têtes de campagnol ». Il en va de même pour les dames, ce qui ne les arrange pas toujours. Si Angélique, l’amour impossible de Savinien, est une tourterelle diamant, la marquise de Deschamps-Valette, une antilope royale, et madame des Loges un petit mouton charmant, toutes ne sont pas traitées avec la même indulgence, fourmis, oies grasses, pies, poules faisanes, grosses dindes ou maigres bergeronnettes, sans parler de « Mlle de la Conciergerie, dont le cerveau est proportionnellement aussi minuscule que son cul avantageux est bardé de lard. »

Parmi toutes ces rencontres, celle de M. Blanc-Noir, autrement dit Flamant Rose, son sulfureux maître à penser, jouera un rôle décisif dans sa vie. Non seulement il l’initie à l’alchimie, mais il lui transmet un écrasant secret : « Pour rajeunir, j’accepte la mémoire de Rabeboya, pour rajeunir, il me suffit de trouver un cadavre adolescent : j’approche ma bouche de la sienne et j’entre en lui comme un souffle. »

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Une période troublée

On est en pleine guerre de Trente Ans. Dans une « France qui meurt de famines et de maladies, de trop de guerres et de trop lourds impôts, cette France que les imbéciles et les cuistres de tout poil trouvent légère et badine, mais qui, en réalité, est à feu et à sang, au bord du chaos, à l’agonie, s’avançant à grand pas incertains vers son apocalypse », le propos se teinte progressivement de gravité et Savinien est de plus en plus désabusé. La mort de Richelieu, puis celle de Louis XIII, apportent un regain d’espérance, mais à la guerre succède la Fronde. D’abord révolte de salon contre l’Italien Mazarin, elle se transforme bientôt en une sanglante guerre civile.

Dans Paris, « les agents de Condé, déguisés en bourgeois à tête de chien, parcourent la ville, excitant la populace contre tous les Mazarins. […] Des bruits courent dans les rues qu’on [les] brûle. Et de nouveau des barricades, des assassinats, des pillages. Au crépuscule, la lueur lugubre des torches prend possession de la ville. La nuit, des charrettes pleines de cadavres, de pieds et de mains qui pendent hors des bennes partent de l’Hôtel-Dieu en direction du cimetière de la Trinité, rue Saint-Denis. » Pas de place, dans ce monde, pour un poète philosophe, athée, libertin, auteur de pièces et romans utopiques et qui rêve d’aller dans la Lune. Savinien est-il condamné à être, sa vie durant, rejeté, incompris et poursuivi par la meute des donneurs de leçons, des bigots et des courtisans, cloportes effrayés par la fantaisie et la liberté de sa pensée qui ne reconnaît aucun dogme, sinon ceux de la nature ?

La déroute de Condé et l’échec de la Fronde rebattent une nouvelle fois les cartes. Louis XIV, âgé de quinze ans, rentre dans Paris qui l’acclame. Savinien se laisse alors prendre au mirage d’une vie facile ; hébergé et stipendié par un riche protecteur, il espère trouver la sérénité nécessaire pour poursuivre son grand œuvre, la rédaction du Dernier Monde. Les ennemis irréconciliables d’hier se font des courbettes dans les bals et fêtes donnés par ce jeune roi, qui aime à se montrer costumé et dansant le menuet.

Voici venir le temps de « l’État Mascarade, l’État Carême prenant, l’État Mardi gras », un État de faux-semblants où triomphent une nouvelle fois l’hypocrisie et la flagornerie. On badine, on courtise, on libertine, car l’heure est à la fête, mais, au petit matin, une fois les masques tombés, tous s’accordent à afficher la plus grande piété et la plus grande dévotion. Savinien se retrouve une nouvelle fois isolé, incompris, condamné, menacé. Seul Adrien d’Escars, le tapir, lui conserve une indéfectible amitié. Même Angélique- Tourterelle Diamant, dont il se croit toujours amoureux, a rejoint le clan des dévots et cherche à le ramener dans le giron de l’Église.

Le mystère de la mort de Savinien

Le certificat de décès, établi par le curé de Sannois, nous apprend que Savinien de Cyrano est mort le 28 juillet 1855 dans ce gros bourg agricole situé au nord-ouest de Paris. Il était alors âgé de trente-six ans. Il aurait reçu une blessure mortelle, dont on ne sait si elle était accidentelle ou consécutive à une agression, quelques jours auparavant. C’est d’ailleurs la thèse retenue par Edmond Rostand. Gérard de Cortanze nous livre une version tout à fait différente de cette mort, à la fois plus mystérieuse et plus inquiétante. Un épisode qui clôture ce roman étonnant et inclassable, à la fois picaresque et sombre, tout en nous laissant sur notre faim.

On est pris d’une soudaine colère, contre l’auteur, qui nous laisse en plan avec une épouvantable incertitude, en sous-entendant des choses effroyables qu’on aimerait repousser de toutes nos forces ! Mais pouvait-on imaginer une fin différente, banale, pour ce diable d’homme, qui rêva sa vie plus qu’il ne la vécut, entretenant un dangereux cousinage avec la mort, qu’il défiait si souvent l’épée à la main, et passeur malgré lui d’une malédiction, celle de Rabeboya. Pour rajeunir, , il me suffit de trouver un cadavre adolescent…

« Si la vie de Savinien était un livre, se dit Tapir-d’Escars devant sa dépouille, il faudrait le reprendre dès le début. Car, tout de même, elle est étrange, la vie de cet homme. Tout lui a été volé, son enfance, son amour, sa littérature, sa mort, même. »

On referme ce livre passablement remué, comme s’il s’agissait du carnet incandescent que Blanc-Noir remit à Savinien avant de disparaître et qui a transformé sa vie à jamais. Et même si on ne croit pas à la magie, comment rester indifférent à celle de l’écriture et de l’imagination de Gérard de Cortanze ?

Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, de Gérard de Cortanze (Albin Michel)

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