La monarchie de Juillet en huit bouquins

Le 9 août 1830, Louis-Philippe d’Orléans est couronné roi de France. Il va régner 18 ans. Ce sera le dernier roi de France, ou plus exactement « roi des Français », car c’est son titre officiel. Les années 1830 à 1850 sont assez peu connues du public, car très peu étudiées en cours d’histoire. Elles sont pourtant importantes, car ce sont des années de mutation. Une mutation en partie avortée, il est vrai, car le règne, qui s’annonçait libéral, va s’enfoncer dans le conservatisme.

Sur le plan artistique, ce sont les années du romantisme triomphant : la première représentation d’Hernani a lieu en janvier 1830, Liszt triomphe en France, la Symphonie fantastique de Berlioz est créée à Paris et Eugène Delacroix est en pleine gloire. Ce sont aussi des années au cours desquelles s’invente le roman moderne : Notre-Dame de Paris paraît en 1831 et Balzac rédige la totalité de la Comédie humaine de 1830 à 1851…

De quoi attiser la curiosité, non ? Voyage en Louis-Philippie en huit bouquins…

Mademoiselle Liberté, Michel Quint (Éditions Invenit)

La Liberté guidant le peuple est l’une des œuvres les plus connues d’Eugène Delacroix. Le tableau, exposé pour la première fois au Salon de peinture et sculpture de 1831, sous le titre de Scènes de barricades, est devenu un symbole de la République triomphante… ce qu’il n’était pas du vivant de Delacroix. Le sujet, en effet, est inspiré des Trois glorieuses, nom donné aux journées des 26, 27 et 28 juillet 1830, qui ont chassé du pouvoir le très réactionnaire Charles X. Mais, si les républicains ont été les principaux artisans de ces journées révolutionnaires, elles n’ont pas permis à la République de s’imposer : Louis-Philippe, duc d’Orléans, a succédé à son cousin Charles sous le nom de Louis-Philippe 1er, roi des Français. 

La scène figurée par la toile est purement allégorique, elle représente « le peuple » (un bourgeois, en redingote et haut-de-forme, un ouvrier, béret sur la tête et blouse ouverte sur la poitrine, un paysan blessé, foulard noué sur la tête, et un gamin des rues, pistolet à la main et cartouchière en bandoulière, préfiguration du Gavroche de Victor Hugo) franchissant une barricade, au pied de laquelle gisent des soldats morts, derrière une femme aux seins nus, coiffée d’un bonnet phrygien et brandissant d’une main, un fusil, et de l’autre, le drapeau tricolore. Ce groupe, très dynamique, se détache sur un nuage de fumée symbolisant la férocité des combats. La figure de la femme aux seins nus coiffée d’un bonnet phrygien fait bien sûr penser à Marianne, mais celle-ci ne deviendra un symbole de la République que bien plus tard, à la toute fin du XIXe siècle. À l’époque où le tableau a été peint, il faut plutôt voir en elle une référence à l’antique, ou bien, autre interprétation, au symbole de la Ière République, qu’avait proposé par l’abbé Grégoire aux conventionnels en 1792, une femme au visage serein et dans une pose altière… mais qui aurait pris résolument la tête de l’insurrection et que la furie des combats aurait dépoitraillée. Eugène Delacroix ne donne aucune indication sur l’identité de la jeune femme qui lui a servi de modèle. Fortement charpentée, visage décidé, elle est « la femme du peuple ».

Le sujet est diablement romanesque (Victor Hugo s’en est peut-être inspiré pour décrire ses scènes d’insurrection dans Les Misérables) et le caractère allégorique du tableau permet toutes les extrapolations. Michel Quint s’est engouffré dans la brèche. Il nous raconte l’histoire de ce tableau, ou plutôt celle d’Eugénie (rappelons que Delacroix se prénomme Eugène), une fille pauvre du Nord (dont est issu Michel Quint) montée à Paris pour échapper à la misère. Repérée par Etienne Arago, directeur du théâtre du Vaudeville et dramaturge, elle monte sur les planches où elle se fait remarquer, autant par sa sensualité que par ses qualités vocales (elle a « la voix de Piaf », pardonnez l’anachronisme). C’est là qu’Eugène Delacroix la voit pour la première fois. La suite, on la connaît, ou pas, mais je ne vais pas divulgâcher l’intrigue de ce très court roman. Il suffit de dire que la révolution éclate et qu’Eugène l’entraîne à ses côtés, et c’est ainsi qu’elle se retrouve au beau milieu des insurgés, avec tout « le saint frusquin à l’air », écrivant avec eux une page de légende.

La plume de Michel Quint est alerte et imagée. L’immersion dans le Paris des années 1830 et, plus particulièrement de ces journées révolutionnaires, captivante. L’histoire est totalement inventée, mais n’est-ce pas l’art du romancier que de savoir peindre le réel avec la fiction ?

Michel Quint est romancier et dramaturge. Son roman le plus connu est Effroyables Jardins (paru en 2000). Il a été plusieurs fois primé pour ses romans policiers.

L’Été des quatre rois, Camille Pascal (Éditions Plon)

Beaucoup plus sérieux, car fidèle à la vérité historique, L’Été des quatre rois nous brosse une fresque de bien plus grande ampleur des deux mois qui ont vu basculer la France de l’ancien régime à une certaine modernité.

Qui sont ces quatre rois ? Le premier est Charles X, dernier des Bourbons à avoir régné et très attaché à une tradition absolutiste du pouvoir. Lâché par son entourage lors des Trois glorieuses, il est contraint d’abdiquer. Son successeur légitime est son fils, Louis-Antoine d’Artois, qui aurait pu régner sous le nom de Louis XIX, mais qui renonce aussitôt à ses droits en faveur de son neveu Henri d’Artois, âgé de neuf ans. Henri V verra la couronne lui passer sous le nez au profit de son cousin Louis-Philippe d’Orléans. L’histoire lui resservira le plat en 1871, mais ça déborde complètement du cadre de cette chronique.

L’Été des quatre rois est un roman qu’on pourrait qualifier de très historique, si cette catégorie existait. Il suit scrupuleusement la chronologie des événements, depuis les prémices de la révolution des Trois glorieuses jusqu’à l’avènement du « roi-citoyen » Louis-Philippe. Pour autant, il ne s’agit pas d’un livre d’histoire. L’ambiance et les protagonistes en sont on ne peut plus romanesques et décrits avec talent… Rien n’échappe à la plume de Camille Pascal, de l’humeur et des particularités physiques des protagonistes aux somptueux uniformes des soldats de l’armée royale !

Par-delà la narration détaillée des événements, l’auteur nous livre une réflexion très aiguisée sur les coulisses de ce changement de régime, et, en particulier, sur le tour de passe-passe qui a permis d’escamoter la révolution : le 25 juillet, le roi Charles X, très mal conseillé par le prince de Polignac, tente un coup de force (dissolution de la Chambre des députés, suspension de la liberté – très relative – de la presse, réforme du suffrage censitaire pour en exclure la petite bourgeoisie, modification de la Charte constitutionnelle) ; le 27, Paris se couvre de barricades ; le 2 août, abdication de Charles X… et le 9, couronnement de Louis-Philippe !

On a donné à ces journées le nom de Trois glorieuses et elles ont acquis une valeur de symbole, celle du peuple souverain qui chasse le tyran. En réalité, Camille Pascal nous montre que la chute de Charles X s’est jouée, non pas dans la rue, mais à la Bourse. Le banquier Laffitte a compris que le divorce avec la petite bourgeoisie, inscrit dans les ordonnances du 25 juillet, était contraire aux intérêts de la finance, qui a besoin de la confiance des épargnants pour financer la révolution industrielle qui se dessine. Dès lors, les dés sont pipés. Adolphe Thiers manigance l’accession au trône de Louis-Philippe, lequel, fin politique, se fait prier : non, ça ne m’intéresse pas, j’ai assez à faire avec mes enfants et petits-enfants… Charles X comprend alors qu’il est isolé et que même l’armée ne le soutient plus !

Une lecture ô combien édifiante… et tout à fait plaisante pour qui aime la belle écriture et l’histoire.

Camille Pascal est historien et écrivain. L’Été des quatre rois a reçu le grand prix du roman de l’Académie française.

L’Affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau (Éditions La Tribu)

En 1834, les républicains n’ont pas désarmé. Le tour de passe-passe qui a substitué le « roi des Français », Louis-Philippe, au très autoritaire Charles X a laissé un souvenir amer. Deux ans plus tôt, en juin 1832, les funérailles du général Lamarque, ardent républicain, avaient tourné à l’émeute. Une partie de la garde nationale avait fraternisé avec les insurgés, mais l’insurrection a été matée dans le sang.

Le 9 avril 1934, la Société des droits de l’homme de Lyon organise une manifestation qui tourne de nouveau à l’émeute (elle est restée dans l’histoire sous le nom de seconde révolte des canuts). Elle est réprimée avec brutalité, on parle de « semaine sanglante », comme on le fera en 1871 à l’occasion de la Commune. Six cents morts, dix mille prisonniers. Adolphe Thiers, alors ministre de l’Intérieur, pense en avoir terminé avec la contestation, mais le mouvement s’étend. Le soir du 13 avril, Paris se couvre de barricades. Thiers donne alors carte blanche au général Bugeaud pour écraser le soulèvement. Il s’agit de faire un exemple, pour que cela ne se reproduise plus jamais.

Quarante mille soldats partent à l’assaut des barricades. Le général Bugeaud a donné des ordres très clairs à ses troupes. « Il faut tuer. Pas de quartier, soyez impitoyable » Le 14, des soldats du 35e régiment de ligne pénètrent à titre de représailles dans un immeuble de la rue Transnonain et massacrent douze de ses occupants. Des artisans d’âge mûr, une femme. Ils étaient tous désarmés, tirés de leur sommeil par le fracas des armes. Le 35e de ligne n’en était pas à son coup d’essai, il s’était déjà signalé, quatre ans plus tôt, par le massacre de huit cents civils à Blida, en Algérie.

Tel est le contexte du roman L’Affaire de la rue Transnonain, de Jérôme Chantreau. Écrit dans un style très dépouillé, il suit deux personnages, Annette, une prostituée, amoureuse de l’une des victimes et qui a échappé au massacre, et Joseph Lutz, un policier au passé trouble chargé de la retrouver pour l’empêcher de parler. Commence alors une course poursuite dans le Paris des années 1830, un Paris préhaussmannien, glauque, sombre, misérable, insalubre, que Jérôme Chantreau restitue avec une grande économie de mots. Annette erre d’une cachette à une autre, des carrières de gypse au lit de Claire Démar, militante du droit des femmes. Lutz, quant à lui, doute de la version officielle et tente de comprendre ce qui s’est réellement passé. Un livre puissant, qui ne laisse pas indifférent.

Jérôme Chantreau est un enseignant passé à la littérature. Il n’en est pas à son coup d’essai : quatre de ses romans ont été primés, dont l’Affaire de la rue Transnonain, grand prix des lectrices du magazine Elle en 2025.

La Police parisienne entre deux révolutions, Jean Tulard (Éditions Biblis)

Autant le dire tout de suite, La Police parisienne entre deux révolutions n’est pas un roman, c’est un livre d’histoire. Pourquoi je vous en parle ? Tout d’abord parce que bon nombre de romans, dont l’intrigue se déroule à cette époque, donnent une large place à une affaire criminelle. Romans écrits par des contemporains – Hugo, Balzac, Eugène Sue… – ou plus récemment : La voix secrète, Le bureau des affaires occultes, Le Mystère Nerval… Ensuite, parce que ce livre se lit comme un roman !

Au XIXe siècle, il n’y a pas de police nationale. Chaque ville a sa propre police et Paris a un statut particulier. Napoléon Bonaparte, à l’époque où il était triumvir, y a créé la fonction de préfet de police, placé sous les ordres du tout puissant ministre de la Police, Joseph Fouché. Louis XVIII, dans un premier temps, supprime le poste, mais il revient vite sur sa décision, efficacité oblige. Efficacité ? C’est vite dit, les méthodes restent très empiriques, c’est l’époque de Vidocq et des anciens forçats reconvertis. Les choses commencent à évoluer au cours des dernières années du règne de Charles X. En 1829 est créé à Paris le corps des « sergents de ville » : des policiers en uniforme, une innovation ! Après une période de cafouillage à la suite des Trois Glorieuses (cinq préfets en quinze mois), la nomination à ce poste d’Henri Gisquet, un homme partisan de la manière forte, marque la volonté du nouveau pouvoir d’accorder à cette fonction une importance certaine. Mais c’est surtout avec Gabriel Delessert, préfet de 1836 à 1848 et administrateur hors pair, que la Préfecture de police de Paris devient une administration puissante et efficace. L’homme est un hyper actif, il rédige plusieurs centaines d’ordonnances, couvrant de nombreux sujets débordant largement du cadre de la police tel qu’on l’entend de nos jours : circulation dans les rues, circulation fluviale sur la Seine, éclairage et nettoyage des rues, organisation des services… En 1848, à la veille de la révolution, la préfecture de police emploie 300 sergents de ville, 180 inspecteurs, 54 commissaires, 25 officiers de paix, 800 commis et agents, et autant de sapeurs-pompiers. La garde municipale, forte de 2900 hommes, lui est rattachée. Nous sommes aujourd’hui accoutumés à une administration nombreuse, ce n’était pas du tout le cas à l’époque. Rappelons par ailleurs que Paris comptait 750000 habitants en 1830 et à peine plus d’un million en 1848.

Le livre de Jean Tulard suit l’évolution de la Préfecture de police de Paris entre 1830 et 1848, date à laquelle le préfet de police est devenu un personnage influent et écouté par le roi Louis-Philippe. Mais c’est également une peinture vivante du Paris d’avant la Révolution haussmannienne, une peinture peut-être moins truculente que celle donnée par Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, mais, à coup sûr, plus réaliste…

Jean Tulard est historien. Il est connu pour être l’un des meilleurs spécialistes de la période napoléonienne, mais il s’est intéressé à d’autres périodes de notre histoire.

A lire aussi

La Voix secrète, Michaël Mention (Éditions Le Fantascope)

Vous savez tout sur la police sous Louis-Philippe et voulez lire un roman policier sur cette époque ? La Voix secrète est le livre qu’il vous faut.

1835, le corps de la petite Madeleine, huit ans, est retrouvé, décapité. Le préfet Gisquet confie l’enquête au chef de la Sûreté, Pierre Allard. La France connaît des heures troubles, il faut très vite trouver le coupable. Or, d’autres enfants sont décapités, dont on retrouve les têtes disséminées dans Paris. Ces crimes présentent des similitudes avec ceux commis par Lacenaire, le poète assassin, mais il est incarcéré à la Conciergerie où il écrit ses mémoires. Allard décide de le solliciter dans l’espoir de résoudre au plus vite l’enquête. Il s’instaure une relation ambiguë entre les deux hommes. Lacenaire aide-t-il Allard ou le manipule-t-il ? L’enquête nous entraîne dans un Paris mystérieux et insalubre, que restitue à merveille Michaël Mention. Attentats, exploitation, misère, tous les ingrédients sont réunis pour nous plonger dans un roman immersif, qui nous tient en haleine de la première à la dernière page.

Michaël Mention est romancier et scénariste. Il est connu pour ses romans policiers historiques.

Le Mystère Nerval, Diane Morel (Éditions Fayard)

Le Mystère Nerval a reçu le prix du roman noir historique en 2025, mais il serait dommage de le réduire à cette catégorie. C’est pour moi bien plus que cela. L’histoire : on est en 1841, Émile Blanche, le fils du docteur Blanche, célèbre aliéniste qui a révolutionné la vision que l’on avait de la « folie », se voit confier par son père un patient tout à fait particulier : Gérard de Nerval, couvert de sang et qui tient un discours décousu. Le sang serait celui d’une jeune femme, qu’il appelle Isis. Est-elle le fruit d’une hallucination ou la victime d’un meurtre dont il a été témoin… à moins qu’il n’en soit lui-même l’auteur. Émile Blanche enquête et Diane Morel nous entraîne, derrière lui, dans un Paris des années 1840, moins sordide que celui de Michaël Mention, mais tout aussi crédible. Il est vrai qu’on n’évolue pas dans le même milieu, celui d’Émile Blanche est celui des carabins, et le confident de Blanche n’est pas Lacenaire, mais Théophile Gautier ! L’auteure s’est attachée, autant que possible, à respecter la vérité historique et on voit qu’elle s’est documentée sur le monde médical, et plus particulièrement celui des aliénistes de l’époque. La psychologie des personnages est très subtile et ils sont, pour la plupart, attachants ; le style est fluide et plaisant ; le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page.

Pour mémoire, Gérard de Nerval a réellement été interné dans la clinique du Docteur Blanche.

C’est le premier roman de Diane Morel, que j’ai eu le plaisir de rencontrer lors d’une table ronde. J’espère que ce ne sera pas le dernier.

Une Nymphomane vertueuse, l’assassinat de la duchesse de Choiseul-Praslin, Anne Martin-Fugier (Éditions Fayard)

Françoise Sebastiani, dite Fanny, est une jeune femme cultivée et l’héritière d’une fortune considérable. En 1824, elle a alors 17 ans, elle épouse Théobald de Choiseul-Praslin (lointain descendant de César de Choiseul du Plessis-Praslin, dont le cuisinier inventa, dit-on, la recette de la praline). Le vigoureux duc lui fait neuf enfants (sans compter les fausses couches). À 32 ans, Fanny, usée par les grossesses à répétition, n’est plus la jolie jeune femme que nous laisse deviner la photographie qu’a faite d’elle Nadar. Son mari se détourne d’elle et se rabat sur les gouvernantes embauchées pour s’occuper des enfants. Cela va très loin avec Henriette Deleusis-Desportes que le duc emmène en voyage, laissant sa femme s’occuper des enfants à Paris. Excédée, Françoise congédie Henriette et menace de demander la séparation de corps, ce qui équivaudrait à priver le duc des revenus de la fortune de sa femme.

Dans la nuit du 17 au 18 août 1847, ses domestiques retrouvent la duchesse de Praslin-Choiseul, la gorge tranchée et baignant dans son sang. Dans un premier temps, le duc fait croire au crime d’un rôdeur, mais l’enquête relève de nombreux indices discordants. Très vite, la police acquiert la conviction qu’il est coupable. Le duc de Praslin est Pair de France, il ne peut être jugé par une simple Cour d’assises et le chancelier Pasquier, président de la Chambre des Pairs, réunit une commission d’instruction pour ce faire. Comprenant qu’il n’échappera pas au châtiment, Praslin se suicide à l’arsenic.

L’effet est désastreux sur l’opinion publique. En 1847, le régime est contesté et cette affaire contribue à ternir un peu plus l’image d’une aristocratie jalouse de ses privilèges. Pasquier décide alors de publier toutes les pièces de l’instruction, y compris les lettres de la duchesse, dans lesquelles elle se plaint d’avoir été délaissée par son mari et exprime sans détour son désir inassouvi. Décision particulièrement ignoble, dans une société d’une hypocrisie crasse, qui fustige toute forme de désir féminin. Françoise de Choiseul-Praslin perd son statut de victime pour acquérir celui de nymphomane. Maxime du Camp dira d’elle qu’elle représente « le type assez rare d’une nymphomane vertueuse qui ne peut pardonner à l’époux légitime de ne point partager sa surexcitation. » Prosper Mérimée ajoutera : « Ce sont des choses qu’il faut cacher et je ne connais rien de plus odieux que les amours conjugales. »

Le roman débute le lendemain du crime, lorsque la domesticité découvre le cadavre de la duchesse. Il suit l’enquête jusqu’au bout, c’est-à-dire la mort du duc, mais l’intérêt du livre ne réside pas dans ladite enquête. Le roman explore les personnalités complexes des protagonistes : la duchesse Fanny, femme frustrée et possessive, le duc Théobald, père attentif et homme faible, sa maîtresse Henriette, femme indépendante et manipulatrice. Et surtout, il nous livre une radiographie sans concession de la haute société française, à la veille de la chute de Louis-Philippe, une société dans laquelle règne l’hypocrisie et une intense pression morale et sexuelle. On voit défiler de nombreux et éminents personnages, à commencer par le roi et la reine Marie-Amélie, mais aussi le la princesse Adélaïde, sœur du roi, le Chancelier Pasquier, François Guizot, qui fait office de Premier ministre, Charles de Rémusat, ministre de l’Intérieur… et Victor Hugo, pair de France et qui a ses entrées au palais.

Le roman se termine dans une ambiance crépusculaire. Louis-Philippe, alors âgé de 75 ans, est très durement affecté par la mort de sa sœur cadette, la princesses Adélaïde. Le gouvernement et la cour sont éclaboussés par le scandale Teste-Cubières, qui touche le ministre des Travaux publics, Jean-Baptiste Teste, et le général Despans-Cubières, qui a été deux fois ministre de la Guerre. Quelques mois plus tard, la « campagne des banquets », une manière de contourner l’interdiction des réunions publiques, va déboucher sur la révolution de février 1848.

Anne Martin-Fugier est historienne, spécialiste du XIXe siècle, et historienne de l’art. Elle a publié de nombreux livres et essais.

Le roman des artistes, Romantismes, Dan Franck (Éditions Grasset)

Alexandre Dumas, Victor Hugo, George Sand, Marie d’Agoult, Musset, Lamartine, Balzac, Nerval, Delacroix, Baudelaire… Voilà un livre d’une ambition folle ! Nous faire entrer dans l’intimité de ces géants qui ont inventé la modernité en littérature, en peinture et en poésie. Des géants qui, à l’époque, n’étaient que des trublions.

La période couverte par le livre de Dan Franck dépasse celle évoquée dans le titre de cette chronique, mais les spécialistes s’accordent à dire que l’âge d’or du romantisme en France se situe entre 1830 et 1850.

Dan Franck ne donne pas dans l’hagiographie ni dans la biographie érudite, il nous livre plutôt un dictionnaire amoureux des artistes de l’époque. Des femmes et des hommes de chair et de sang, terriblement humains, avec leurs qualités, leurs défauts et leurs petites manies. Le Victor Hugo de ces années-là, par exemple, n’est pas encore l’indomptable opposant à l’empire, farouche républicain, qui, depuis son rocher battu par les tempêtes, répond à Napoléon III : « je reviendrai lorsque la liberté reviendra ». Il est encore royaliste bon teint et est nommé Pair de France par le roi Louis-Philippe, il laisse emprisonner une de ses maîtresses, surprise au lit avec lui par un mari jaloux, mais, le 17 février 1833, il rencontre Juliette Drouet, à qui il écrit : « Le 26 février 1802, je suis né à la vie, le 17 février 1833, je suis né au bonheur dans tes bras ». Autre personnage emblématique de l’époque, Alexandre Dumas, ogre boulimique qui dilapide sa fortune avant même de l’avoir gagnée… J’aimerais les citer tous, car Dan Franck nous les rend tous sympathiques, je me contenterai d’un mot au sujet de Marie d’Agoult, femme libre et intelligente, féministe avant l’heure (le terme ne sera popularisé que bien plus tard par Alexandre Dumas fils), follement amoureuse de Liszt :
« Quand il se met au piano, libre de toutes préoccupations, il s’abandonne au génie qui s’empare de lui, sa beauté acquiert un degré de puissance et de grandeur que seuls ceux qui l’ont vu peuvent comprendre. » Et peut-être un autre à propos de Jeanne Duval, la maîtresse antillaise de Baudelaire qui partagea la vie mouvementée du poète, jusqu’à mourir, comme lui, de la syphilis :
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

Un « roman » plein d’émotion, qui se lit d’une traite.

Écrivain et scénariste, Dan Franck a été plusieurs fois primé, en particulier par le prix Renaudot en 1991.

Regrets…

Il en est d’autres, bien sûr, que j’ai lus et oubliés… ou que je n’ai pas lus, mais que je me promets de lire, par exemple :
La rivière Espérance, de Christian Signol, une valeur sûre.
Ou :
Céleste, de Martine Le Coz, prix Renaudot 2001.
Du côté des polars, on peut aussi citer la série du Bureau des affaires occultes, d’Éric Fouassier.

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