La Taverne du bagne, Paris 1893, chapitre XXII : Amandine, injustement accusée du meurtre de son amie Ludmilla, a été libérée grâce à l’action de Joseph La Houssaye, qui a rassemblé des preuves de son innocence à Houlgate et à Paris. Elle est de retour chez elle, où l’attendent avec impatience sa mère et sa sœur.
Extrait
Il y avait d’abord eu Ferdinand, le majordome, qui était resté la bouche ouverte et les yeux écarquillés, oubliant de s’effacer pour la laisser entrer, puis, aussitôt après, Angèle qui avait dévalé l’escalier et s’était jetée dans ses bras, c’était à croire qu’elle faisait le guet sur le palier. Elle s’était même permise de l’embrasser en se haussant sur la pointe des pieds. « Mademoiselle, oh, mademoiselle, j’étais si inquiète, comme vous avez maigri ! Je vais vous préparer un petit déjeuner, voulez-vous prendre un bain ? » Et maman était arrivée sur ces entrefaites, dans quelle tenue, mon Dieu ! elle ne s’était jamais présentée comme cela, avec une sorte de robe de chambre en pilou, les cheveux en désordre, le visage bouffi de sommeil – à sa décharge, elle était allée aux Bouffes-Parisiens la veille, voir Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck, vous connaissez ? – et elle était bien embarrassée, maman, elle n’avait rien préparé, alors qu’elle se promettait de faire une scène très émouvante lorsque sa fille reviendrait. Mais, au fond, c’était dans cet accoutrement qu’Amandine la trouva la plus touchante, justement parce qu’elle était au naturel.
— Venez dans mes bras, maman ! J’ai pensé à vous tous les jours.
La mère pressa son front contre l’épaule de sa fille, qui la dépassait d’une bonne tête, et, incapable de contenir ses larmes, elle hoqueta entre deux sanglots :
— Qu’ont-ils fait à tes beaux cheveux, Amandine ?
Valentine, à qui personne ne pensait à souhaiter le bonjour, se détourna. C’était émouvant, n’est-ce pas ?
Madame de Chailly ne tarda pas à reprendre ses esprits. On allait organiser une réception le soir même, avec des amis, Solange Dorbigny, qui s’était montrée si prévenante pendant les deux dernières semaines, madame D’Ambrézy, et pourquoi pas Anne-Amélie de Carrega et son mari, qui n’avaient rien à voir dans cette histoire, mais puisque Valentine était là, il fallait en profiter, n’est-ce pas ?
— Maman, Amandine a vécu des moments très éprouvants, ne croyez-vous pas qu’il faut lui laisser quelques jours de repos ?
Et voilà, elle n’était plus maîtresse chez elle. Ses deux filles étaient liguées contre elle, qui avait aussi vécu cette période dans l’angoisse, mais personne ne semblait s’en apercevoir. Dans quelques jours, elle savait très bien ce qui se passerait. Amandine serait redevenue Amandine, incontrôlable, lui tenant tête, fréquentant la bohème et les cafés, et ne prêtant pas la moindre attention aux prétendants qu’elle avait choisis pour elle. De toute façon, elle ne resterait sans doute pas dans l’hôtel de Chailly, elle retournerait dans son petit appartement rue du Cherche-Midi.
— Maman, je vous promets d’assister à votre réception, mais Valentine a raison, aujourd’hui, j’ai envie de me reposer. Nous verrons ça plus tard, voulez-vous ?
Se reposer, mais Léontine de Chailly, qui, comme toutes les mamans, avait des antennes, remarqua avec dépit que ses deux filles avaient filé une heure plus tard. Amandine n’avait même pas attendu la coiffeuse, qu’on avait commandée, et qui devait lui proposer une perruque.
*
Amandine n’avait pas le cœur à faire la fête. Son plus cher désir était de se rendre au cimetière de Passy, pour se recueillir sur la tombe de Ludmilla, puis de s’enfermer dans sa chambre pour relire les lettres de son amie. Mais Valentine avait insisté. Elle repartirait bientôt et ne reverrait sans doute pas sa sœur avant de longs mois.
Elle avait réservé une table au Chien qui fume, parce qu’elle savait qu’Amandine n’aurait pas apprécié un restaurant plus guindé. Elle espérait que l’atmosphère détendue du lieu, avec ses incroyables tableaux, le chien général, le chien peintre, la chienne au marché, le chien boucher, le chien au cancan, la distrairait après tout ce temps passé à contempler les graffitis sur les murs de sa cellule. Ce que sa sœur ignorait, c’était que Joseph La Houssaye les y attendrait. Joseph habillé sobrement, une veste comme il en portait tous les jours, une lavallière discrète autour du cou – il savait la jeune femme peu sensible aux artifices de la mode –, mais qui, pourtant, manqua son effet, car elle eût aimé de sa part un peu plus de fantaisie.
Amandine le connaissait de longue date. Il avait été l’un des premiers à s’intéresser à la prose de Julien (après qu’elle eut été revue et corrigée par ses soins). Il avait toujours représenté pour elle l’image parfaite de l’ami, l’ami de Julien, prévenant, n’hésitant pas à user de son influence pour intercéder auprès des éditeurs réticents à publier le roman d’un écrivain inconnu, à plaider pour que Julien obtienne une avance, et dont l’intervention avait été décisive pour que Le Journal le publie sous forme de feuilleton. Seule ombre au tableau, il était républicain – même pas radical ! –, proche de Paul Deschanel, l’étoile montante de la mouvance dite « progressiste ». Un positionnement rédhibitoire pour Amandine. C’était sans importance, Joseph ne se serait pas permis de courtiser la maîtresse de son protégé. Dommage, un Joseph un peu moins conformiste ne lui eût pas déplu.
— Tu connais Joseph La Houssaye, n’est-ce pas ?
Joseph s’inclina devant Amandine qui sourit poliment.
— C’est, en grande partie, grâce à lui que tu es avec nous aujourd’hui. Monsieur La Houssaye a joué les détectives et est allé jusqu’à Houlgate chercher des preuves de ton innocence.
Amandine regarda Joseph avec étonnement. Celui-ci baissa les yeux et il se peut qu’il ait rougi.
— Je n’ai fait que ce que votre sœur m’a demandé de faire. Mais je l’ai fait avec plaisir.
Un maître d’hôtel approcha. Valentine composa le menu. Quelque chose de simple au demeurant : potage, paupiettes de soles à la fécampoise, médaillons de ris de veau à la toulousaine. Puis elle pria Joseph de leur conter ses aventures. Il les régala avec l’épisode de sa rencontre avec Timothy Castelford et le rôle décisif de celui-ci dans la réussite de son voyage. Amandine considéra le jeune homme avec plus d’indulgence. Au moment des entremets, Valentine proposa qu’on passe la soirée, ou celle du lendemain, aux Ambassadeurs, pour écouter Yvette Guilbert, mais Amandine déclina. On en vint alors à parler des raisons de son emprisonnement et du témoignage de Flora Nanteuil.
— Elle te déteste à ce point ? demanda Valentine.
— Je la connais à peine. J’ai dû la rencontrer une seule fois. D’ailleurs, elle a débarqué dans la vie de Ludmilla très récemment, Ludmilla n’avait jamais entendu parler d’elle auparavant !
— Elle prétend pourtant être sa demi-sœur.
Amandine fit une moue dubitative.
— Oui… En tout cas, Nikolaï Golovnine ne l’a jamais reconnue. D’après Ludmilla, il avait de sérieux doutes sur sa paternité. Ludmilla pensait que l’affection que lui témoignait Flora était intéressée. Elle voulait surtout que Golovnine la reconnaisse.
— Si Flora voulait que son père la reconnaisse, on peut comprendre qu’elle ait cherché à avoir sa place dans le cercle familial. Peut-être est-elle jalouse de toi ? Du rôle que tu jouais auprès de Ludmilla et qu’elle jugeait devoir être le sien ?
Une ombre passa dans le regard d’Amandine. Valentine jugea qu’il était préférable de changer de sujet. De ne pas faire resurgir des souvenirs trop douloureux.
— Quoi qu’il en soit, j’espère que l’enquête n’est pas abandonnée et qu’on trouvera le meurtrier de Ludmilla, ajouta-t-elle.
— C’est fait ! dit Joseph. Au moment même où Amandine était libérée, on a arrêté un jeune homme, un Italien du nom de Ricatto.
Amandine pâlit. Elle ouvrit de grands yeux et dit :
— Marco ?
Joseph la regarda et bredouilla :
— Oui, je crois…
— Mais c’est affreux… Marco n’a pas tué Ludmilla… Il la vénérait !
— C’est… ce serait le dernier à l’avoir vue vivante. Un témoin affirme que Ludmilla est rentrée chez elle un peu avant minuit le 11 juillet avec un homme un peu plus petit qu’elle et qu’il n’est reparti que le lendemain à sept heures. Tout conduit à penser qu’il s’agit de Marco Ricatto.
— Mais c’est ridicule ! Cela ne veut pas dire que Marco a tué Ludmilla !
Amandine paraissait bouleversée.
— Oh, monsieur La Houssaye… S’il vous plaît… Est-ce que vous voulez bien continuer à nous aider ? Il faut sortir Marco de prison… Il est italien et anarchiste, il n’en faut pas plus pour envoyer quelqu’un à la guillotine. Aidez-nous, je vous en prie !
Elle avait posé sa main sur celle de Joseph et la serrait de toutes ses forces. Ses yeux étaient remplis de larmes. Joseph était très troublé. Il jeta un regard vers Valentine, puis il dit d’une voix faible :
— Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider, mademoiselle Amandine.
C’était bien la première fois qu’il osait l’appeler par son prénom, du moins en sa présence.
Il craignit un instant qu’elle se formalise. Elle le gratifia au contraire d’un grand sourire.
— Merci, monsieur La Houssaye !
Sa main était restée sur la sienne, mais elle ne la serrait plus. Et dire qu’il s’était peut-être engagé à aider un rival ! Et que pourrait-il faire, d’ailleurs ? La seule piste qu’il avait était celle du Grand Café-Théâtre Daubigny. Une piste qui lui paraissait bien incertaine…
Il devait être pas loin de trois heures lorsque Amandine put se rendre au cimetière de Passy. Ludmilla avait été inhumée dans le caveau que son père avait fait édifier à son intention et la stèle portait son nom, Nikolaï Semionovitch Golovnine, ainsi que sa date de naissance, 13 août 1835. Le nom de Ludmilla n’avait pas encore été gravé, seule une plaque en marbre noir, déposée sur la pierre tombale, signalait la présence de sa dépouille. Personne n’avait songé à retirer les fleurs fanées qui couvraient le monument de pétales desséchés. Amandine s’agenouilla pour les ramasser, se promettant de passer chez un fleuriste pour qu’il apporte de nouveaux bouquets, ainsi qu’une plaque dont elle composerait l’épitaphe. L’atmosphère était lourde, de gros nuages s’accumulaient à l’ouest, formant une barre de plomb au-dessus du bois de Boulogne, et pourtant elle frissonna, comme si elle percevait la fraîcheur des profondeurs du tombeau, le froid qui avait, à jamais, saisi le corps de son amie.
Et, soudain, un torrent de larmes. Irrépressible. Toutes les larmes accumulées depuis son transfert à la maison de justice de Versailles, lorsque la porte de sa cellule s’était refermée sur elle, la plongeant dans un état de sidération totale, recroquevillée sur un maigre matelas, incapable de réagir, les yeux grand ouverts contemplant le vide de sa vie. Elle s’était alors étonnée de ne ressentir aucune émotion, s’en était blâmée, ignorant que le désespoir la rongeait en sourdine, ébranlait toute confiance en elle, dissolvait son énergie et déchiquetait son enthousiasme, comme le fait une chenille d’une feuille verte. Ludmilla n’était plus là, elle ne serait plus jamais là, une pierre lisse et polie les séparait, une pierre contre laquelle elle eût aimé se fracasser le crâne pour ne plus penser, ne plus ressentir la douleur de l’absence, la vacuité de sa vie. Oh, Ludmilla, Ludmilla, comment vivre sans toi ? Quelque chose était cassé en elle, définitivement, son optimisme inébranlable, son énergie, cette énergie qui faisaient rire son amie, « Mais comment peux-tu être toujours aussi gaie ? » disait-elle, et, parfois, qui l’agaçait, quand elle débarquait dans sa chambre, ouvrait grand les rideaux et disait : « Debout, ma belle, aujourd’hui je t’emmène sur les bords de la Marne manger une matelote d’anguille ! ». Ludmilla faisait la grimace, enfouissait la tête dans l’oreiller et grommelait ; « Laisse-moi dormir encore un peu ! ». Désormais, elle était endormie pour toujours.
Une bourrasque dispersa les pétales qu’elle avait rassemblés sur un mouchoir et en arracha de nouveaux. Le ciel était désormais uniformément gris, un gris bleuté, oppressant. Les premières gouttes de l’orage s’écrasèrent sur le marbre gris veiné de noir du tombeau. L’instant d’après, elle était trempée. Elle se résolut à partir à regret.
Pour quoi faire ?



