Le XIXe siècle est le siècle de la danse. Jusqu’alors, on dansait le menuet dans les salons, le quadrille, la gavotte et la bourrée sur la place des villages. Sous la Régence, à partir de 1715, certains bals sont devenus des institutions, comme le bal de l’Opéra, à l’occasion du carnaval, ou, plus populaire, le bal de la Courtille, à Ménilmontant. Les très aristocratiques bals masqués sont très courus par les personnes de la haute société.
La danse quitte les salons…
Dès la fin du XVIIIe siècle, la danse quitte les salons. On danse dans les jardins de Tivoli, ou au pavillon de Hanovre (aujourd’hui transporté pierre par pierre au parc de Sceaux). De nombreux « bals de barrière » ouvrent au-delà du mur des fermiers généraux, comme le bal de la Grande Chaumière (1788), non loin de l’Observatoire. Ce sont, à l’origine, des bals-jardins – on danse à l’extérieur –, mais une salle de restaurant et d’autres attractions viennent très souvent compléter le kiosque et la buvette dans les plus courus.
Le Moulin de la Galette, le plus emblématique des bals parisiens
Les bals sont devenus une affaire commerciale. De nombreux établissements ouvrent leurs portes sous le Premier Empire et sous la Restauration : l’Élysée-Montmartre, le Prado d’hiver, sur l’île de la Cité, le bal de la Chartreuse, le bal Valentino et, surtout, le bal Mabille, avenue Montaigne, véritable jardin enchanté illuminé par trois mille becs de gaz et agrémenté d’un kiosque à la chinoise, d’un manège de chevaux de bois et de palmiers factices…
Le bal Debray, sur la Butte Montmartre, est l’exemple le plus emblématique de ces bals. D’abord en plein air, puis couvert, il est situé entre deux moulins appartenant à la famille Debray. On peut y danser, y déguster une galette fabriquée avec de la farine moulue sur place et boire du vin de la Butte, du « guinguet ». Vous le connaissez forcément : il fut rebaptisé Moulin de la galette à la fin du XIXe siècle.
Rester dans l’air du temps
Les propriétaires des bals doivent s’adapter pour rester dans l’air du temps. Le bal de la Chartreuse ferme en 1847, la Grande Chaumière en 1853 et le Prado d’hiver en 1858. Le bal Mabille disparaîtra, quant à lui, en 1875, après avoir été gravement endommagé par une bombe pendant le siège de Paris. D’autres ouvrent à leur place. Le bal Bullier (initialement appelé bal de la Closerie des Lilas) remplace le bal de la Chartreuse. Il sera, pendant un temps, le plus grand bal de Paris… avant de céder ce titre à gigantesque la salle de Magic City.
Bals populaires : de la musette à l’accordéon
Pendant de longues années, la différenciation entre danses aristocratiques et danses populaires a subsisté. Il est vrai que les bals populaires sont animés, pour la plupart, par des Auvergnats, qui jouent de la « musette », une sorte de petite cornemuse. Ces « bals à la musette » sont fréquentés le dimanche après-midi par des ouvriers, des employés et des commis. La musette ne permet pas une grande richesse sonore et un rythme rapide, comme celui de la valse, qui reste l’apanage des salles où se produit un orchestre.
L’avènement de l’accordéon, arrivé dans les (maigres) bagages des immigrés italiens dans les années 1880, va tout changer. Sa sonorité plus riche et sa capacité à varier les rythmes permettent d’accompagner des danses qui correspondent mieux au goût d’une population citadine qui a évolué. La bourrée est très vite détrônée par de nouvelles danses… mais le qualificatif de « bal musette » est resté ! L’accordéon va favoriser une certaine mixité. Étudiants et jeunes bourgeois n’hésitent plus à s’encanailler dans des endroits jusqu’alors réservés à une clientèle populaire.
Danser par tous les temps…
On veut danser par tous les temps. Les bals-jardins sont passés de mode, de grandes salles sont construites et décorées avec force stucs et dorures pour les accueillir. Pendant un temps, on conserve le jardin, pour les soirs d’été et pour les bosquets où l’on peut se perdre en galante compagnie, puis, au tournant entre le XIXe siècle et le XXe siècle, les salles se font plus petites, et dépourvues de jardin : le Moulin-Rouge, le bal Tabarin, la Boîte à Fursy… Au Moulin-Rouge, place Blanche, la soirée est animée par une troupe qui danse le french cancan, une version remise au goût du jour du « chahut », une danse qui connut son heure de gloire sous le Second Empire. On peut y admirer Nini-Pattes-en-l’air, la Torpille, la môme Fromage ou Grille d’égout lever haut la jambe.
Le quartier de Montmartre n’est pas le seul lieu de distraction prisé par les Parisiens. Celui de la Bastille (la fameuse rue de Lappe) attire ouvriers, marlous et étudiants en goguette. Antoine Bouscatel, joueur de cabrette (un instrument proche de la musette) auvergnat, y crée plusieurs bals-musettes. Pourquoi parler de lui et pas de tous les autres ? Parce qu’il fut le beau-père Charles Peguri, fils d’immigrés italiens et joueur d’accordéon renommé ! Passage de flambeau entre deux générations…
Carnaval et bal du 14 juillet
À côté de ces bals « permanents », la tradition des bals donnés pour fêter une occasion particulière perdure. Il y a, bien sûr, les bals de carnaval. À partir de 1890, la commémoration de la prise de la Bastille, devenue fête nationale, va donner lieu à des bals de quartier. Le très select bal de l’X voit le jour en 1879, dans la salle d’apparat majestueuse de l’hôtel Continental ; celui des Quat’z’arts, organisé par les élèves des Beaux-Arts, en 1892.
Du côté, du côté, de Nogent…
Paris n’a pas le monopole de la danse. Aux beaux jours, on prend le train pour se rendre à Nogent-sur-Seine, bien desservi par le chemin de fer depuis la gare de la Bastille, à Suresnes ou au Plessis-Piquet, pour guincher après avoir mangé un hochepot ou une matelote d’anguilles. Chacun connaît, bien évidemment, les guinguettes du bord de Marne. Celles du Plessis, comme le Vrai Arbre de Robinson, le Gros Châtaignier, le Pavillon bleu et l’Arbre des Roches, sont moins connues. Elles attiraient pourtant une clientèle nombreuse. La popularité du Vrai Arbre de Robinson, décoré d’après les descriptions du livre de Daniel Defoe (Robinson Crusoé), a d’ailleurs conduit la ville à changer de nom pour devenir Le Plessis-Robinson en 1909.
Que danse-t-on ?
Les danses basées sur des mouvements collectifs ou en ronde sont passées de mode. On danse en couple. La valse, bien sûr, qui est la danse reine du début du XIXe siècle. La polka et la mazurka s’imposent dans la deuxième moitié du siècle. Le chahut-cancan est l’apanage des bals étudiants (en fin de soirée). Le pasodoble, venu d’Espagne, traverse la frontière dans les années 1920.
Tangomania
L’exposition universelle de 1900 a fait de Paris un pôle d’attraction pour les riches oisifs qui ont fait fortune en Amérique du Sud. Le tango débarque dans les bagages des visiteurs argentins. Il suscite une véritable tangomania. On « tangue » dans toutes les salles de bal, mais surtout dans celle, démesurée, de Magic City, le parc d’attractions installé sur le quai d’Orsay qui ouvre ses portes en 1911. C’est le « temple du tango ». Cette danse lascive, au cours de laquelle les corps se touchent et se frottent, n’est pas vue d’un très bon œil par le cardinal Amette. Il condamne cette danse qui pousse à la luxure et enjoint aux catholiques à ne pas la pratiquer au nom de la morale et de la religion.
Fox-trot, charleston… et java
L’intervention américaine lors de la Première Guerre mondiale va favoriser l’arrivée en France des rythmes issus de la tradition afro-américaine. Fox-trot dès 1917, puis one-step, ragtime, shimmy et charleston, popularisé par Joséphine Baker et Sidney Bechet. Nouvelle évolution : on vient tout autant dans les cabarets pour danser que pour écouter de la musique…
Dans les bals populaires, la tradition française fait de la résistance, avec une nouvelle venue, la java, popularisée par Mistinguett en 1920 :
Quand arrive le samedi,
sans foutre de vernis,
ni faire de toilette,
nous partons au galop,
avec nos costauds,
dans un bal musette,
où nous nous retrouvons
rien qu’entre mectons
et vraies gigolettes
deux par deux on tourne, on tourne, et on
fredonne au son de l’accordéon
En 1962, Claude Nougaro a fait une chanson de la concurrence supposée entre rythmes afro-américains et java :
Chaque jour un peu plus
Y a le jazz qui s’installe
Alors la rage au cœur
La java fait la malle
Ses p’tit’s fesses en bataille
Sous sa jupe fendue
Elle écrase sa Gauloise
Et s’en va dans la rue
La plus bath des javas
Petit clin d’œil, pour terminer, avec « La plus bath des javas », interprétée par Georgius en 1925 :
Je vais vous raconter
Une histoire arrivée
À Nana et Julot Gueul’d’Acier
Pour vous raconter ça,
Il fallait un’ java,
J’en ai fait un’ bath, écoutez-là.
Mais j’vous préviens surtout,
J’suis pas poèt’ du tout,
Mes couplets n’rim’nt pas bien,
Mais j’m’en fous !
Mes romans ne pouvaient pas ne pas faire la part belle à la danse. Je vous en propose quelques extraits dansants…



