L’écriture, aujourd’hui, doit être brève. Sèche. À l’os. Sujet-verbe-complément. Cachez cet adjectif que je ne saurais voir ! Ciel ! Un adverbe… Et pourquoi pas un imparfait du subjonctif, pendant qu’on y est !
Lors d’une table ronde, à laquelle j’avais été convié, un auteur de romans policiers, dont les ouvrages rencontrent un certain succès, expliquait qu’on n’écrivait plus aujourd’hui comme au XIXe siècle et qu’il fallait privilégier un style scénaristique. Il ajoutait, d’ailleurs, que si l’envie nous venait de (re)lire les classiques, on pouvait sauter des pages… (La description a toujours eu mauvaise réputation. Dans ce monde qui défile sous nos yeux sous forme d’images, de « story » ou de « reels » que l’on scrolle avec le pouce sur son téléphone, on est supposé avoir déjà tout vu. À quoi bon le décrire, ça ralentit l’action ! Mais, dans ce cas, autant lire un reader’s digest. C’est vite lu… et oublié aussitôt refermé.)
Revenons à notre sujet. Dans un périodique bien connu, un critique littéraire dont je ne citerai que les initiales, LHdlR, écrit à propos de Laurent Mauvignier, auteur de La Maison vide : « Pour épater les gogos, il se lance […] régulièrement dans des phrases à rallonge. Pages 628-629, on en a trouvé une qui compte 59 lignes. » Il y a d’ailleurs beaucoup mieux en la matière : L’Automne du Patriarche, de Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature en 1982, n’est qu’une longue phrase qui roule, gronde, déferle puis se reforme sur plus de cent pages. Sans doute La Maison vide aurait-elle tenu en 400 pages avec des phrases plus courtes, et alors ? La Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, n’est pas non plus exempte de phrases longues, mais c’est, à mon sens, l’un des plus beaux romans des dix dernières années, un roman qui signe le retour de la grande littérature dans un paysage passé au roundup du style abrégé !
Je ne prétends pas qu’il n’est point de littérature sans phrases longues. « Nuit sans lune, criblée d’étoiles. Personne sur la route. » (Tartarin de Tarascon) En quelques mots, Alphonse Daudet a planté le décor. Proust lui-même, réputé pour ses phrases interminables, n’a-t-il pas introduit sa Recherche par cet incipit qui figure dans tous les manuels de littérature : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » À chaque situation son style. Telle scène requiert un rythme nerveux, telle autre, écrite en adoptant un point de vue plus intériorisé, sera mieux rendue par petites touches qui se complètent, ou en passant par des digressions. Proclamer qu’il n’y a plus qu’une seule manière d’écrire au XXIe siècle, c’est affirmer que la littérature n’y a plus sa place ou, ce qui revient au même, qu’elle n’a plus qu’une seule fonction, raconter de la façon la plus neutre possible des histoires qu’il reviendra à d’autres de mettre en images. Images qu’on regardera en streaming dans le métro ou dans la rue, les yeux rivés sur sa tablette et des petites cornes blanches dépassant des oreilles.
Il y a quelques mois, peut-être même un an, lors d’un atelier d’écriture, l’animateur (que je salue) nous a demandé d’écrire un texte après nous avoir lu des extraits de romans d’Annie Ernaux (un autre prix Nobel) et d’Agota Kristof. La consigne était, justement, de raconter une scène avec la plus grande économie de mots et la plus grande simplicité syntaxique. Je ne sais pas si j’y suis parvenu… Je vous soumets ma prose. Elle est un peu datée : c’était du temps où Pap N’Diaye était ministre de l’Éducation.
Le Texte
Je, il, elle. Rien à dire. Premier paragraphe. C’est fait !
Côté économie de moyens, on ne peut pas faire plus économe. Ça tiendrait sur un SMS. On peut même y ajouter un smiley. C’est la littérature de demain, ça ! Parce que demain, on n’aura pas le temps de lire des livres, des trucs avec des phrases longues comme mon bras, qu’arrivé à la fin de la phrase on ne sait même plus de quoi ça causait au début, Claude Simon, Marcel Proust, Gabriel Garcia Marquez, ou même Balzac ; tiens, Balzac, avec ses imparfaits du subjonctif, des verbes avec un accent circonflexe, ou alors des « qu’ils connussent », « que tu imaginasses », vous avez déjà entendu quelqu’un parler comme ça, dans la rue, ou au boulot ? imaginez, vous n’êtes pas content de votre secrétaire (je dis ça, mais ça peut être de votre boulangère ou votre charcutière), vous vous voyez lui dire « j’eusse aimé que vous me préparassiez ma note de frais ». Non évidemment ! Et pas parce qu’une boulangère (ou une charcutière) n’a aucune raison de vous préparer une note de frais, mais parce que l’imparfait du subjonctif, c’est complètement démodé. Ringard. Has been. Du passé faisons table rase. Foules esclaves, debout, debout ! La foule de tous ceux qui n’ont plus envie de lire des trucs qui n’en finissent pas. Tiens, je fais une aparté, ou un aparté, je ne sais plus, le vendredi 9 juin à 14 heures, il paraît qu’il y a une présentation, par l’auteur, du roman « Belle Epoque, Expositions universelles, tome I », à la maison des Ans toniques, 23-25 villa Domas (ne me dites pas que c’est hors sujet, c’est hyper factuel, pas un mot de trop, pas de sentiment), bon, je sais plus pourquoi je disais ça, ah si, c’était rapport aux textes interminables, parce que « Belle Epoque, Expositions universelles, tome I », dont l’auteur va lire quelques extraits le 9 juin à 14 heures à la maison des Ans toniques, 23-25 villa Domas, ça fait 400 pages. Enfin un peu moins si on enlève la table des matières, mais on va pas chipoter pour quelques pages. Je suis sûr qu’on pourrait en gagner au moins 150. Prenez les premières phrases du livre. « Ne poussez pas, voyons ! Vous voyez bien qu’on ne peut pas avancer ! Ne poussez pas ? Elle en a de bonnes, la dame. Elle n’a pas vu le monde qui est derrière ? Le mari de la dame qui en avait de bonnes jeta un regard sévère à l’impertinent pousseur. Un type à casquette. Un ouvrier, sans doute. Mieux valait en rester là. Ces gens-là pouvaient se montrer violents. » Que de mots en trop ! Le temps de lire ça, on a déjà reçu deux tweets et trois photos sur Insta, et on a complètement perdu le fil ! Alors soyons brefs, concis. Agotakristofons le texte. Anniernons les phrases. « Une dame dit à un ouvrier en casquette de ne pas pousser », point. Quand je dis ne pas pousser, c’est au sens propre, bien sûr. C’est vrai qu’il y a ambiguïté, mais là, j’ai pas le temps de trouver un synonyme.
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Deuxième phrase, « les ouvriers sont des gens violents ». Quatre-vingt-quatorze caractères, espaces compris, au lieu de trois cent quatre-vingt-dix-huit. Bon, je reconnais que dire : les ouvriers sont des gens violents, c’est pas très woke. Ça peut heurter. Surtout après deux mois de manifestations pacifiques. Enfin, pas toujours. Mais là, je m’éloigne carrément du sujet, qui est l’avenir de la littérature. Parce que c’est quand même important la littérature. C’est la base de notre civilisation, avec la baguette et la trottinette. (La trottinette c’était pour la rime.) Ce qui nous amène d’ailleurs à la forme suprême de la littérature, la poésie. Mignonne allons voir si la rose… etc… Ben moi je pense que : la rose a perdu ses pétales, ça suffit. Tout est dit. Après, le baratin sur la nana qui va vieillir, c’est carrément sexiste, alors on peut oublier. N’empêche que les Japonais, ils avaient tout compris avec leurs haikous. On peut même faire plus court : « Pétales de rose sur le sol. » C’est pas sublime ? Bon, revenons-en au sujet : Comment concilier concision et littérature, vous avez quatre heures. Entre nous, ça me fait marrer, si on est concis, on n’a pas besoin de quatre heures. Les quatre heures, c’est pour que le surveillant ait le temps de corriger ses copies, ou de faire un sudoku. Moi, en quatre heures, je suis capable d’écrire des pages et des pages, et du coup, je suis complètement hors sujet. Ça me fait penser au type qui a écrit Belle Epoque, Expositions universelles, tome I, et qui va en lire quelques extraits le 9 juin à 14 heures à la maison des Ans toniques, 23-25 villa Domas, si ça se trouve, il voulait écrire une nouvelle, deux ou trois pages, le genre de truc qu’on écrit pour un atelier d’écriture, « Oui, c’est pas mal, ça fonctionne, ton texte, on rentre bien dans l’histoire, mais là tu aurais pu enlever « ridé » dans « un vieil homme ridé », un vieil homme suffit, on sait bien qu’il n’a pas la peau lisse. Ah ! c’était pas un vieil homme ? c’était une jeune femme ? » bon, enfin, vous avez compris, je vous fais pas un dessin, il a dû vouloir écrire une histoire courte d’un type qui a vécu à la belle époque et qui a rencontré un autre type lors de l’Exposition universelle de 1863 et il s’est laissé emporter par son sujet. Résultat, 400 pages. Sans compter le nombre d ‘arbres pour les imprimer ! Je suis pas au GIEC, mais, à vue de nez, je dirais pas loin de 0,5 degrés de réchauffement supplémentaire dans cent cinquante ans ! Vous me direz, l’avenir n’est pas au papier mais au format électronique. Y a qu’à voir tous les passionnés de littérature qu’on rencontre dans la rue les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone. Mais, imaginez le nombre de tweets si on fait paraitre le bouquin en e-feuilleton ! C’est un coup à cramer son forfait ! Non, pour en revenir au sujet de la compo, hé hé, j’ai pas l’air comme ça, mais on n’a pas dérivé d’un poil, quoique, entre nous, le poil, ça ne soit pas la meilleure unité de mesure pour mesurer une dérive, sauf peut-être la dérive des continents, mais ça c’est un peu trop scientifique pour un atelier d’écriture vu que, quand on écrit, on est plutôt littéraire, ça y est, je suis perdu, c’est ça l’inconvénient des phrases longues, ah oui ça me revient, l’avenir de la littérature, ce sont les textes courts, un ou deux chapitres, un paragraphe par chapitre, une phrase par paragraphe, une idée par phrase. C’est pas possible ? Je parie que vous n’avez même pas essayé. Tenez, prenez Beckett. (Samuel, prix Nobel de littérature en 1949.) Dans un de ses bouquins, il y a une phrase, c’est « Ne que », si si je vous assure, je me souviens, ça m’avait frappé. Et Alphonse Daudet, qu’est pourtant pas un romancier de la nouvelle vague : « Nuit sans lune, personne sur la route. » Alors, vous voyez qu’on peut y arriver ! N’empêche, c’est un sacré chantier. C’est tout le système éducatif qu’il faut revoir. Parce que les études littéraires, en France, ça forme plutôt des gens bavards. On leur apprend à délayer, à nos littéraires. Ça se comprend, remarquez, vous imaginez un avocat en train de plaider devant la cour d’assises pour sauver la tête d’un tueur d’enfants multirécidiviste, « Mesdames et Messieurs les jurés, sans oublier les transgenres, je serai bref : Ne que. » Il a du boulot Pap N’diaye. Remarquez, il a déjà appliqué la réforme à son nom. Pap N’Diaye. C’est autrement plus concis que Dominique François René Galouzeau de Villepin. L’exemple même de la littérature à l’ancienne mode. Du temps où on lisait des bouquins en mangeant des mignardises, mollement étendu dans une alcôve. « Voyons, Dominique, que faites-vous, vous êtes fou ? » Il avait anticipé, notre ministre de l’Éducation. Alors, haut les cœurs, on va y arriver !
Troisième paragraphe : Il est seize heures et vingt-quatre minutes. J’ai terminé. C’est fait.



