Nouvelle : Le président et le syndrome d’Elpénor

Le 23 mai 1920, le président de la République Paul Deschanel, en route pour Montbrison, où il est attendu pour une cérémonie officielle, tombe en pleine nuit d’un train qui circulait à petite vitesse. On le retrouve, désorienté, marchant le long de la voie. Deschanel souffrait d’un syndrome d’Elpénor, une maladie qui s’apparente au somnambulisme, et était très fatigué, voire dépressif. N’est-ce pas un beau sujet de nouvelle ?


Le contrôleur

Le président, le président… Je ne sais pas où il est, moi ! Je ne suis pas son garde du corps, j’ai assez de boulot comme ça. Ils en ont de bonnes ! Oui, madame, on va repartir bientôt. Quand ? Est-ce que je sais moi. Pourquoi on est arrêté ? Il y a un tronc d’arbre sur la voie, madame. Ça marche à tous les coups. Si je lui dis qu’on cherche le président, elle va s’imaginer que je me fiche de sa poire. Une tisane ? Il faut demander au garçon, madame, ce n’est pas moi qui m’occupe du service en cabine, je suis contrôleur. Non, mais c’est vrai. Recouchez-vous, oui, je vais vous l’envoyer. Qui ? Le garçon, pas le président. Non, je plaisante. Je vous prie de m’excuser. Non, ce n’est pas drôle. Si elle savait, cette vieille toupie ! Elles n’ont vraiment pas fière allure, une fois démaquillées. Ça serait marrant, une soirée avec toutes ces dames en chemise de nuit, traînant leurs savates, avec leurs bigoudis sur la tête. Vous voulez bien m’accorder cette valse, madame ? Hihi ! La cendrillon de soixante-dix balais, qui perd sa savate, et le vieux roi plein de rhumatismes qui se baisse pour la ramasser et la baiser. Tu dérailles, mon vieux. Ça me donne une idée, je vais écrire un truc là-dessus. Bon, alors, vous l’avez retrouvé votre président ?

Le responsable de la sécurité

Qu’est-ce qu’il a à me narguer, celui-là ? Je suis sûr qu’il va cracher le morceau dès qu’on sera arrivé à Lyon. Si on y arrive. Faudra le faire surveiller, il a une tête d’anarchiste. Tous des anarchistes, ces employés des chemins de fer. Merde, c’est la tuile, et c’est sur moi que ça tombe, évidemment. Ça m’apprendra à rendre service. Surtout à Michaud. Je me demande s’il n’était pas au courant, pour le président. Il le connaît depuis plus longtemps que moi. Ah, les gendarmes, enfin ! Oui mon capitaine, faut remonter la voie. Sur combien ? Deux ou trois kilomètres. Cinq au plus. De toute façon, s’il est tombé avant, il est en bouillie ! Quand l’a-t-on vu la dernière fois ? Je ne sais pas, je ne dors pas avec lui. La procédure, la procédure, je m’en torche le cul de sa procédure. Le président veut être seul dans son compartiment couchette. Ça vaut bien une procédure, ça ! Bon, il va me faire chier encore longtemps, ce capitaine ? Faudra que je note son nom. Il peut toujours courir pour avoir de l’avancement, celui-là.

L’employé de la compagnie de wagons-lits

Font suer avec leur président ! Pourquoi c’est moi qui aurais dû m’en occuper ? Il n’a pas d’aide de camp, le président ? C’est vrai, quoi. Ch’uis employé des wagons-lits, ch’uis pas le larbin du président. S’il avait pris ses cachets ? Est-ce que j’en sais, moi, fallait peut-être que le borde, en plus ? Et le p’tit nerveux, à quoi y sert ? Il était le premier à se foutre au pieu. Il en avait rien à carrer, du président. Vu ce qu’il s’était enfilé au bar… Oui, madame, une tisane, ça vient. Désolé, le barman avait éteint son réchaud, il a fallu le rallumer. Dans cinq minutes, c’est promis. Dans cinq minutes, je vous fiche mon billet qu’elle ronfle. Elle a une tête à ronfler, cette vieille chouette. Et Maryse qui s’imagine qu’on rencontre des belles pépées, dans les wagons-lits. Des vieilles mémés, oui ! De toute façon, les belles gonzesses, elles sont toujours accompagnées, alors, un garçon déguisé en groom, comme moi, elles risquent pas de me voir. Garçon, vous voulez bien m’aider à ôter ma robe s’il vous plaît ? Quand j’ai vu le président pour la dernière fois ? Ben, au dernier arrêt, il m’a demandé un verre d’eau. Je savais même pas qu’il était président, moi.

Le médecin

Oui, je suis son toubib. Pourquoi il est sorti ? Je ne sais pas. Enfin, si. Il souffre du syndrome d’Elpénor, il a peut-être eu une crise. D’Elpénor. Ça veut dire qu’il a des comportements semi-automatiques lorsqu’il sort d’une phase de sommeil profond. Oui, un peu comme les somnambules, si vous voulez, mais c’est pas du somnambulisme. Oui, il est soigné pour ça. Enfin, si on veut, ça ne se soigne pas. On lui donne des anxiolytiques. Écoutez, c’est pas moi qui ai décidé ce voyage. Je suis son toubib, un point c’est tout ! Lui déconseiller ? Il s’imagine quoi, ce capitaine ? Qu’on m’écoute ? Je suis juste bon à prendre sa tension, et à lui prescrire du sirop quand il a un rhume. Pourquoi il me regarde comme ça, celui-là ! Il est pas en plus mauvais état qu’un autre, le président. Je suis bien placé pour le savoir, ils sont tous comme ça. Clémenceau, il s’imagine qu’il a une santé de jeune homme, peut-être ? Il sucre les fraises, pépé. Et Briand ! Ben c’est pas brillant, justement. S’il fallait faire passer un examen médical à tous les candidats à la présidentielle, y en a pas beaucoup qui le réussiraient. Oui, mon capitaine, je vous ferai un rapport détaillé, mais je doute qu’on vous le transmettra. Secret défense.

Le capitaine de gendarmerie

Alors, brigadier, toujours rien ? Sale affaire. Il était en pyjama lorsqu’il est tombé ? Comment vous savez ça ? On a retrouvé son costume et sa chemise ? Merde, merde, merde, merde ! Manquerait plus qu’un pékin le trouve avant nous. « Le président Deschanel retrouvé en pyjama le long de la voie de chemin de fer ! » Ça ferait du grabuge. Allez, activez ! Faut me le retrouver ! Le préfet ? Manquait plus que ça. Oui, je vais lui parler. Comme si j’avais que ça à foutre. Ah, c’est vous le barman ? Je vais m’installer dans votre wagon, pour prendre les dépositions. Faut me virer tout le monde. Oui, je m’en fous ! Je réquisitionne votre wagon, vous n’avez qu’à demander au préfet, il est dans les parages. Quoi ? C’est qui cette vieille rombière ? Madame de Saint-Christophe ? Elle peut pas la prendre dans son compartiment, sa tisane ? La maîtresse du ministre de l’Intérieur ? Il est pas dégoûté, le ministre. Enfin, tous les goûts sont dans la nature. Je vous demande pardon, madame, mais je vais devoir prendre les dépositions des témoins… Un alcool de poire ? Mais elle me prend pour un larbin, ma parole ! Du calme, Emond, du calme, elle est du genre à te faire muter à Tlemcen si tu la rabroues. Je vais m’en occuper, madame, mais vous comprendrez qu’une instruction demande de la discrétion ! Vous allez vous mettre à l’autre bout du wagon ? Après tout je m’en fous, elle doit être sourde comme un pot, la vieille. Quand est-ce qu’on repart ? Dès qu’on aura retrouvé le président.

Le contrôleur

Non, ils ne l’ont toujours pas retrouvé. Ouais, c’est pas des flèches, à la gendarmerie. Ils ont bloqué le wagon-bar ? C’est pas malin, ça va jaser en première. Y a un journaleux ? Non ! Y vont pas pouvoir garder le secret longtemps ! Ça leur fera les pieds. Remarquez, moi j’ai rien contre Deschanel. Il a plutôt l’air sympathique.

L’employé de la compagnie de wagons-lits

Houlala ! Elle est furieuse, la mémé ! Oui, oui, j’arrive, madame !

La rombière

Il va m’entendre, ce petit préfet de merde ! Je vais le casser ! Il peut tout de suite donner sa démission ! M’interdire l’accès du wagon-retaurant… Théo va lui casser les dents ! Alors, brigadier, vous l’avez retrouvé, votre président ? Ah, vous êtes contrôleur ? Bon, on repart quand ? Bientôt ? Vous m’avez déjà dit ça tout à l’heure.

Le brigadier

Mon capitaine, mon capitaine ! On a retrouvé le président.

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