Belle Époque, Expositions universelles

Premier avril 1867, l’Empereur Napoléon III s’apprête à inaugurer en grande pompe l’Exposition universelle, au son de L’Hymne à Napoléon III et à son vaillant peuple composé spécialement pour l’occasion par Gioachino Rossini. Le roman Belle Époque, Expositions universelles débute précisément ce jour-là…

Extrait (1er chapitre)

Ne poussez pas, voyons ! Vous voyez bien qu’on ne peut pas avancer ! Ne poussez pas ? Elle en a de bonnes, la dame. Elle n’a pas vu le monde qui est derrière ? Le mari de la dame qui en avait de bonnes jeta un regard sévère à l’impertinent pousseur. Un type à casquette. Un ouvrier, sans doute. Mieux valait en rester là. Ces gens-là pouvaient se montrer violents. Et la foule recommença à pousser. Les plus chanceux étaient devant. Ils étaient venus tôt. Mais était-ce vraiment les plus chanceux ? Peut-être pas. À tout moment le cordon de sergents de ville chargés de laisser un passage au carrosse de l’Empereur sur le pont d’Iéna menaçait de se rompre. Qui sait ce qui se passerait alors. On murmurait que l’escadron de la Garde Impériale, qui patientait sur le quai de Billy, allait charger pour dégager le pont. Et ça continuait d’arriver. Par le quai d’Orsay. Par la gare du Champ de Mars. Une foule composite où se mêlaient bourgeois en veste et chapeau, ouvriers en blouse et casquette, étudiants avec leur redingote élimée, commis vêtus d’un costume noir étriqué… tout un peuple qui formait une marée humaine noire et grise, égayée çà et là par les chapeaux des femmes ou les vêtements excentriques de jeunes dandies. Un couple d’Américains chercha à se frayer un chemin pour retourner à son hôtel mais ils furent inexorablement entraînés par le flux et le reflux qui agitaient cette masse. Une femme cria. Sa fille venait d’avoir un malaise. On fit un peu de place pour lui permettre de respirer, mais très vite le cercle se referma sur elles.

Le cortège impérial avait au moins une heure de retard. Une heure ? Vous voulez dire deux ! Non, une heure, l’inauguration était prévue à dix heures. On commençait à s’impatienter. Si j’avais su, je ne me serais pas déplacée. Mais là on est coincés. Pas moyen de repartir. Et puis une clameur se fit entendre. Elle traversa le pont d’Iéna et se répandit de chaque côté du quai d’Orsay, s’écoulant le long des grilles entourant le Parc consacré à l’Exposition universelle. L’escadron des gardes impériaux s’était mis en route. Il y eut alors un mouvement de reflux. La foule est un milieu compressible. Un instant plus tôt, vous auriez cru qu’elle formait un bloc compact, presque solide. Et pourtant un passage s’ouvrit sur le pont. Un passage assez large pour laisser passer quatre cuirassiers de la Garde de front. Le silence se fit. On entendit distinctement le claquement des sabots des chevaux sur les pavés de bois. Puis la clameur reprit. Ils arrivent ! La poussée reprit contre laquelle les sergents de ville arc-boutés tentaient de résister. On vit de loin approcher le carrosse impérial. On : ceux qui étaient dans les premiers rangs et ceux qui étaient plus grands que les autres. Et quelques gamins, sur les épaules de leur père, mais il fallait vraiment être inconscient pour amener des enfants dans cette foule ! Le carrosse traversa le pont. L’empereur agitait machinalement la main par la fenêtre. Il avait l’air absent. On ne voyait pas l’impératrice. Sauf, peut-être, ceux qui étaient de l’autre côté.

Les grilles s’ouvrirent pour laisser passer le carrosse et ceux qui le suivaient. Puis elles se refermèrent aussitôt. Napoléon III, empereur des Français, venait inaugurer solennellement l’Exposition universelle d’Art et d’Industrie de 1867.


Charles Brigouleix savait qu’il lui aurait été impossible de rentrer dans l’enceinte de l’Exposition en passant par le quai d’Orsay. Aussi, il avait contourné le champ de Mars par le Boulevard de la Tour Maubourg et la rue de Tourville. Il envisageait d’entrer par l’une des entrées réservées au personnel d’entretien, Avenue de la Bourdonnais.

Charles Brigouleix était reporter au Petit Journal. C’est ainsi qu’il se présentait. Le souci de la vérité nous oblige à révéler qu’il n’était, pour le moment, que collaborateur occasionnel dudit journal. Il avait proposé quelques papiers sur la préparation de l’Exposition à plusieurs journaux et le Petit Journal en avait publié deux. C’était un bon début. Pour se faire embaucher définitivement, Charles Brigouleix savait qu’il devait se démarquer des dizaines de plumitifs qui rêvaient, comme lui, de devenir journalistes. Mais il savait aussi qu’il avait un avantage sur eux. Charles Brigouleix avait du culot. Un culot qui lui permettait de s’introduire partout et d’aborder n’importe qui.

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Tenez, par exemple. Il avait visité le Palais Omnibus, le bâtiment principal de l’Exposition, trois semaines avant l’ouverture, avec Monsieur Eiffel, un industriel de 35 ans en charge de la galerie consacrée aux machines. Un coup de maître dont il n’était pas peu fier. Par quel moyen ? Mystère. Un prestidigitateur ne révèle pas le secret de ses tours de passe-passe. À cette occasion, il était accompagné d’un ami, Joseph Legrand, un étudiant aux Beaux-Arts. Joseph avait réalisé quelques croquis dont Charles se servit pour illustrer ses articles.

En plus de son culot, Charles se piquait d’avoir du style. Une façon alerte de stimuler l’intérêt du lecteur. Le lecteur. Toujours se mettre à la place du lecteur. C’était la botte secrète de Charles.

Visite en avant-première de l’Exposition universelle

(Version originale de l’article paru le jeudi 21 mars 1867 dans le Petit Journal)

« Vous êtes impatient. Voilà bientôt quatre ans que vous l’attendez, cette Exposition universelle. Quatre ans que les travaux ont commencé sur le champ de Mars. Vous n’en pouvez plus d’attendre… Alors, fermez les yeux, je vous emmène… Vous êtes sur le quai, dans la file d’attente. Vous êtes venu par la toute nouvelle gare du Champ de Mars. Ou bien par la ligne des bateaux omnibus construits tout exprès pour l’Exposition par les chantiers navals de La Mouche à Lyon. Il fait un peu frais mais le soleil perce au travers des nuages. La foule autour de vous est bon enfant. Parisiens, provinciaux, mais aussi étrangers de toutes nationalités. Arrivé au guichet, un vétéran de la guerre de Crimée vous vend un billet d’entrée. Vous franchissez la grille et vous y êtes !

Prenez le temps d’admirer le bâtiment de l’Exposition. Éloignez-vous de l’allée couverte qui mène à l’entrée principale et faites quelques pas dans le parc conçu par Monsieur Alphand. Vous allez découvrir le plus grand édifice que vous ayez jamais vu. Et le plus moderne ! Le Palais Omnibus. Une cathédrale de fonte et de verre, imaginée par l’architecte Léopold Hardy et réalisée par l’ingénieur Jean-Baptiste Krantz avec l’aide de Monsieur Eiffel, un génie des constructions métalliques dont vous entendrez sûrement parler à l’avenir.
Ce que vous découvrez au premier abord, c’est un édifice circulaire aux dimensions hors norme. Trois cent quatre-vingts mètres de diamètre, vingt-huit mètres de hauteur. L’élégante courbure de la façade est scandée par une série de pilastres en pierres de facture très sobre. L’espace entre ces pilastres est partagé en deux niveaux, séparés par une marquise qui court tout autour du bâtiment pour former un promenoir abrité des intempéries. Le niveau inférieur est occupé par des restaurants, des cafés ou d’autres commodités. Le niveau supérieur, celui qui donne toute sa majesté au bâtiment, est remarquable par son alternance de grandes ouvertures vitrées en plein cintre comme on en voit dans nos plus audacieuses cathédrales. Une seule, immense, au-dessus des principales portes d’entrée, ou bien trois juxtaposées sur le reste du bâtiment.

S’il vous prend l’envie de faire le tour de l’édifice sous l’auvent vitré de la marquise, comptez une bonne demi-heure. La circonférence fait mille quatre cent treize mètres ! Vous découvrirez d’ailleurs à cette occasion qu’il n’est pas circulaire, mais oblong, et mesure quatre cent quatre-vingt-quinze mètres de long. Prenez le temps au passage de vous asseoir à la terrasse de l’un des établissements qui donnent sur le promenoir. Pour notre part, nous avons choisi le café viennois pour son chocolat délicieusement épicé et ses viennoiseries. »
(Mauvais choix. La direction du Petit Journal demanda à Charles de remplacer son café viennois par un établissement français.)

« L’intérieur n’est pas moins étonnant. Sept galeries concentriques dont chacune est consacrée à un art différent. Au centre, un patio, de forme oblongue également, occupé par un jardin au centre duquel se trouve un petit pavillon où sont entreposés les étalons des poids et mesures utilisés un peu partout dans le monde.

Tout le génie et tout le savoir-faire de Jean-Baptiste Krantz et de Gustave Eiffel s’expriment dans ce palais. Tout y est prévu pour le confort des visiteurs et les commodités des exposants, toutes nations confondues. Des kilomètres de galeries en sous-sol, de conduits, de tuyaux permettent de renouveler l’air à l’intérieur, de distribuer l’eau courante et le gaz. Le tout en toute sécurité !

La surface intérieure du Palais Omnibus est répartie entre les quarante et un pays participant à cette Exposition. Chaque pays dispose d’une tranche ou d’un secteur angulaire qui lui permet d’exposer ses réalisations dans chacune des sept galeries. La France occupe, comme il se doit, la plus grande surface, avec une place réservée pour nos colonies. »

L’article était accompagné par quelques illustrations d’après des dessins à la mine de plomb réalisés par Joseph à partir de ses croquis. Il eut beaucoup de succès. Un second papier parut le jeudi 28, détaillant les principales machines, produits et réalisations présentées dans le Palais Omnibus. Charles, cette fois n’avait pas commis d’impair. La plus grande partie de son article était consacrée aux « œuvres que le génie de notre peuple apportait à la civilisation » : machine à laver, procédé pour faire de la glace, impression de cartes de visite en quelques minutes, scaphandre, locomotive, grues, tapisserie, dentelle, bonneterie, impression de photographie sur porcelaine… et puis ce procédé inventé par M. Deville pour produire de l’aluminium, ce matériau de l’avenir, à partir du minerai extrait aux Baux de Provence. Il ne retint des produits présentés par les autres pays que les plus inattendus, comme cet ascenseur pourvu d’un frein de sécurité présenté par une société américaine, la « Otis Elevator Company », ou ce planétarium, inventé par Monsieur Barlow, encore un américain, qui permettait de voir le ciel étoilé en plein jour ; ou encore les plus chargés de signification politique, tel le nouveau canon présenté par le conglomérat allemand Krupp, en acier et qui se chargeait par la culasse, et les plus exotiques, produits par la lointaine Chine ou le Japon. La direction du Petit Journal avait procédé à quelques coupures, jugeant que la narration se perdait dans de trop nombreux détails.

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