Chapitre IX du roman Le Chaudron des Illusions. On est en 1856. L’Empire a été proclamé depuis quatre ans. Boisrenard exerce le métier de remisier pour un agent de change. Il est aigri, tout autour de lui, des fortunes se font en quelques mois et il reste au bord du chemin, à contempler ses anciens collègues, devenus millionnaires, au bras d’une cocotte….
Il faisait très froid en ce 4 novembre 1856. Dans la journée, la température n’avait guère dépassé les deux degrés. Boisrenard songea qu’il faudrait changer le calorifère de l’appartement de la rue Lacépède. Il se cala dans sa chaise et passa un bras sur le dossier de celle qui se trouvait à côté de lui. Daubert lui faisait face, assis sur la banquette. Le teint rouge brique, le sourcil en broussaille au-dessus de ses yeux larmoyants, l’homme paraissait toujours à deux doigts de faire une crise d’apoplexie. Pourtant, faisant fi des recommandations de son médecin, il continuait de manger avec un appétit féroce, et surtout de boire de manière déraisonnable. Il avait avalé la moitié d’un chapon et enchaîné avec un gâteau Marie-Louise, sous l’œil envieux de Jules, qu’Éléonore avait mis au régime et qui respectait scrupuleusement ses conseils. Autour d’eux, les habitués du Café Gobillard discutaient devant une tasse de café ou un verre de fine sous les ors d’une décoration surannée, moulures, médaillons, fresques aux teintes passées. Deux miroirs en vis-à-vis multipliaient l’espace à l’infini en lui donnant une légère courbure. Atmosphère de fin de repas, lorsqu’on recule le plus possible le moment où il faudra quitter la chaleur enveloppante d’un restaurant pour sortir dans le froid d’une nuit glaciale.
— Vous savez que la ligne Paris-Marseille est maintenant achevée, dit le gros homme. Et celle de Bordeaux à Toulouse. Les compagnies de chemin de fer vont encore monter !
Jules avait pris un cure-dents pour déloger un morceau de viande qui l’agaçait. C’était le problème, avec les viandes fibreuses. Il guignait Perrotet, récemment devenu millionnaire, à quelques tables de là. L’ancien remisier était en tête à tête avec La Vallette, une chanteuse lyrique, dix-neuf ans à peine, qui était devenue la coqueluche du Tout-Paris. Du moins de celui qui fréquentait les salles de spectacle. Quelques mois auparavant, La Vallette avait sauvé du ridicule Les Lavandières de Santarem, un opéra-bouffe de François-Auguste Gevaert, en interprétant une touchante Margarida poursuivie par un lubrique roi du Portugal, puis elle avait triomphé dans le rôle de Rosette, dans Le Houzard de Berchini, d’Adolphe Adam. Boisrenard était allé la voir deux fois, la première avec Éléonore et la seconde seul, brûlant de lui faire livrer des fleurs avec une dédicace très simple : « De la part d’un inconnu qui vous admire et qui vous aime ». Il n’avait pas osé. La Vallette rayonnait. Elle avait la grâce d’une nymphe, privilège de son âge, lorsqu’à l’opulence d’un corps de femme se mêle un je-ne-sais-quoi qui rappelle l’adolescence, avec sa lourde chevelure d’un noir de jais, la blancheur de ses épaules délicieusement arrondies, ses yeux charbonneux et, surtout, son nez droit et court, qui pointait en avant et paraissait entraîner sa lèvre supérieure, ce qui lui donnait un charme fou et la distinguait des autres femmes, dont le profil semblait tellement banal en comparaison.
Daubert regardait Boisrenard avec des yeux interrogateurs. Les compagnies de chemin de fer ? Jules n’aurait pas misé un sou dessus. Elles étaient toutes endettées et n’amortiraient pas leurs investissements avant vingt ans. Et encore, si aucune catastrophe ne survenait d’ici là ! À quoi bon contredire le coulissier ? Daubert l’ennuyait, mais il avait besoin de lui pour mener à bien ses opérations personnelles. Il préféra changer de sujet :
— Que pensez-vous du rapprochement avec l’Angleterre ?
Daubert fit un geste vague.
— C’était prévisible, nous avons fait cause commune en Crimée, n’est-ce pas ? Ce qui m’inquiète, en revanche, c’est le soutien à Cavour. Tout cela va nous amener la guerre avec l’Autriche !
Jules fit mine d’acquiescer. Derrière lui, un client avait ouvert la porte. Un courant d’air glacé le fit frissonner. Le coulissier ne lui laissa pas le temps de donner son avis, il consulta sa montre de gousset et dit :
— Je vais devoir vous quitter, j’ai promis à ma femme de la rejoindre au théâtre des Variétés. Le Chien de garde, vous connaissez ? Il paraît que c’est très drôle. Ça me changera !
Le serveur se précipita pour tirer la table et permettre au gros homme de s’extirper sans renverser les verres. Jules en profita pour commander un cognac, il n’avait pas envie de rentrer. Pour entendre Éléonore lui parler de Maurice qui devenait insolent avec elle ? Sans doute se montrait-il trop faible avec ce gamin, mais il n’avait guère de temps à lui consacrer. Ni l’envie, d’ailleurs. Il considéra sa chevalière en or. Un cadeau d’Éléonore, toujours aussi attentionnée. Non loin de lui, le rire de La Vallette avait la légèreté d’un chant d’oiseau. Il poussa un soupir. Pas facile d’être marié avec une femme « parfaite », à laquelle il ne pouvait rien reprocher. Entendez par là : pas facile de tromper une telle femme. Il émit un petit rire nasal. Il avait trente-cinq ans, merde ! À cet âge-là, tous les hommes avaient une maîtresse. Enfin, tous les hommes de son milieu.
Voilà bien longtemps que les chocolats de Mariette s’étaient refroidis. Il avait eu, par la suite, quelques aventures sans lendemain, comme avec cette prétendue baronne, prête à tout pour se faire reporter après avoir fait de mauvais placements. Puis vint Hortense, la femme d’un de ses clients, un type souffreteux, totalement obnubilé par la Bourse et qui ne quittait le lit que pour aller au palais Brongniart. Quand il le voyait arriver, Jules filait chez lui, faisant mine de s’étonner qu’il ne soit pas là. « Votre mari va mieux ? » demandait-il à Mme Rambourg. Celle-ci se tordait les mains et disait sur un ton désespéré : « Il va nous ruiner ! » Alors, il la prenait dans ses bras pour la réconforter et lui susurrait à l’oreille : « Ne craignez rien, madame, je suis là pour le conseiller. » « Ah, monsieur, monsieur… » répondait-elle, sans qu’on sût si c’était par gratitude ou pour protester contre les intrusions de la main du remisier s’insinuant sous son corsage. Le départ en cure du spéculateur avait mis fin à ce rituel et la boulangère de la rue Gracieuse avait remplacé l’inquiète Mme Rambourg. Une boulangère… Ces galipettes avaient une allure de vaudeville en comparaison d’une idylle, même passagère, avec La Vallette. Il se reprocha cette pensée incongrue. De toute façon, il ne pouvait pas se payer une maîtresse comme La Vallette.
On lui avait apporté son cognac. Il imprima un mouvement de rotation au liquide dans le verre, l’éclairage lui donnait une couleur cuivrée. Il jeta un regard de côté. Perrotet l’avait vu, il lui fit un signe, auquel il répondit. La Vallette tourna alors la tête vers lui et lui sourit en inclinant le front. L’espace d’un instant, les diamants sertis en forme de fleur qui ornaient son diadème accrochèrent la lumière vive d’une applique. Boisrenard éprouva un douloureux pincement au cœur. Était-ce Perrotet qui lui avait offert ce bijou ? Que ferait-il s’il était millionnaire ? Il avait rêvé de le devenir, d’être un homme influent, mettant sa fortune au service de la collectivité. Il songea aux discussions interminables avec ses camarades du Collège royal de Moulins. Les phalanstères… C’est vrai qu’il avait eu cette idée-là, financer la construction d’un phalanstère. Enfantillages ! Il émit un petit rire désabusé. Il avait certes abandonné ses rêves d’adolescent, mais qu’était-il devenu ? Un de ces spéculateurs avides, à l’affût des miettes laissées par les maîtres de la finance, un parasite vivant aux dépens d’autres spéculateurs moins bien informés que lui qui bénéficiait des conseils de ses clients. Après cinq ans de patient boursicotage, il avait amassé un peu moins de soixante mille francs, même pas de quoi racheter une petite fabrique à son propriétaire désireux de se retirer ! Une fabrique qui péricliterait au bout de dix ans parce qu’il n’aurait pas les moyens d’investir pour acheter des machines modernes. Il ne serait jamais un de ces hommes qui transformaient aujourd’hui le pays en ouvrant de nouvelles avenues, en construisant des lignes de chemin de fer entre Paris et Marseille, en édifiant de grands magasins où l’on pouvait trouver toutes sortes de marchandises à prix fixe, ou en dirigeant des usines dans lesquelles étaient alignées des machines mues par la vapeur sous une voûte de verre et d’acier. Accessoirement, il ne pourrait jamais offrir de diadème à La Vallette ni à une autre.
Dix heures sonnèrent à Saint-Eustache, il était temps de partir. De retrouver Éléonore qui l’attendait et lui proposerait de réchauffer le plat qu’elle aurait préparé. Il lui mentirait, prétextant qu’il n’avait pas faim.
Il allait se lever lorsqu’il sentit une présence par-dessus son épaule. Il tourna la tête.
— Vous permettez ?
C’était Dufour. Mêmes vêtements noirs, même figure sombre que lorsqu’il avait fait sa connaissance neuf ans auparavant. Les deux hommes s’étaient perdus de vue après le coup d’État et Jules n’avait pas cherché à le revoir. Il s’en fit le reproche, Dufour ne l’avait-il pas tiré d’affaire alors qu’il était près de sombrer ?
— Bien sûr, je vous en prie. Vous prendrez quelque chose ?
— Une tisane. J’ai des brûlures d’estomac. Une verveine.
Boisrenard fit signe à un serveur, puis il se tourna vers Dufour qui avait pris place sur la banquette. Il lui sembla qu’il avait encore maigri.
— Voilà bien longtemps que je ne vous ai pas vu. J’ai été négligent, j’ai pensé plusieurs fois à vous rendre visite, mais j’ai toujours repoussé. Vous êtes souffrant ? Vous avez des brûlures d’estomac ?
Dufour fit un signe de la main.
— Laissons cela… Comment vont vos affaires ?
— Je n’ai pas à me plaindre…
— J’ai eu régulièrement de vos nouvelles par l’intermédiaire de mon ami Laumet. Dieu ait son âme.
— Oui, c’était un homme exceptionnel, un grand professionnel. Désormais, je travaille pour Courmarin.
Dufour acquiesça, comme s’il le savait déjà. Et, après tout, c’était fort possible, Dufour était également en relation avec Courmarin.
— Et comment va votre fils ? demanda Dufour. Il a neuf ans, je crois.
Boisrenard tressaillit. Il n’avait jamais parlé de Maurice à Dufour. Roberval, peut-être ? Les deux hommes semblaient bien se connaître. Le comptable reprit après un temps :
— C’est un âge difficile pour les garçons.
Jules se sentit mal à l’aise. Comme lors de leurs repas au bouillon hollandais, autrefois, et qu’il n’avait rien à dire à cet homme qui l’intimidait. Qui l’indisposait, même. Connaissait-il sa vie intime ? Il se contenta de hocher la tête.
— Vous n’avez jamais songé à vous lancer vous-même dans les affaires ?
Dufour avait fixé sur Jules son regard inquisiteur.
— Vous savez, je gagne bien ma vie, et je joue un peu pour mon propre compte.
— Oui, je sais. Mais vous ne ferez pas fortune comme ça.
— N… non.
— Vous avez abandonné vos rêves de jeunesse ?
Boisrenard resta coi, une brusque chaleur envahit son visage, comme ce jour de juillet 1848 où il s’était retrouvé face à Roberval. Dufour avait repris un air bonhomme et buvait sa tisane à petites gorgées. Il releva la tête et dit :
— En ce moment, on peut gagner de l’argent facilement. Beaucoup d’argent.
— Vous voulez dire, en spéculant sur les terrains des avenues en cours de percement ?
— Entre autres…
Boisrenard haussa les épaules.
— Pour cela, il faut une mise de fonds dont je ne dispose pas. À cinq cents francs le mètre carré, j’ai tout juste de quoi m’acheter une arrière-cour !
Dufour émit un petit rire aigu.
— Donc, vous y avez pensé. Détrompez-vous, avec cinquante mille francs, vous pouvez faire beaucoup de choses. Passez donc me voir un de ces jours, nous en discuterons plus librement qu’ici.
Boisrenard ne sut que répondre. Cet homme était le diable. Dufour était Méphistophélès, et il était Faust. Non. Il ne vendrait pas son âme au diable. Il l’avait déjà fait une fois et les soldats de Saint-Arnaud avaient massacré des vieillards et des enfants. Il haussa les épaules. Ça n’avait rien à voir ! C’était idiot de dire ça.
Dufour n’attendait pas de réponse. Il termina sa tisane, puis il lui conseilla une institution où l’on prendrait en charge l’éducation de son fils. Lorsqu’il prit congé, Jules fut soulagé. L’homme lui remit une carte de visite qu’il froissa rageusement dès qu’il fut parti.
Perrotet s’était levé et on apporta son manteau à La Vallette. Le millionnaire s’interposa lorsque le maître d’hôtel voulut aider la jeune femme à se vêtir. Le couple passa tout près de Jules, laissant flotter derrière lui un parfum de fleur d’hibiscus. Marguerite… Jules s’ébroua. La Vallette ne s’appelait certainement pas Marguerite et il n’était pas Faust. Il s’apprêtait à jeter la carte de Dufour dans un cendrier lorsqu’il se ravisa. Il la défroissa et la mit dans sa poche. Il serait bien temps de réfléchir à tout ça le lendemain.



