On est au chapitre XI du Chaudron des Illusions. Résumé des épisodes précédents : l’enthousiasme suscité par la chute de Louis-Philippe a fait long feu. La République a été proclamée, mais une assemblée conservatrice a été élue, qui a douché les espoirs des républicains progressistes. Celle-ci est entrée en conflit avec le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte. Bonaparte s’est débarrassé de l’Assemblée en fomentant un coup d’État et il a rétabli l’Empire. Jules s’est laissé entraîné dans la préparation de ce coup d’État…
En récompense de ses services dans la préparation du coup d’État, on proposa à Boisrenard de réintégrer les services municipaux à un poste beaucoup plus gratifiant, trois mille francs, mais il se faisait entre trois cents et trois cent cinquante francs de remise par mois, alors pourquoi changer ? D’autant que, en jouant les émissaires de personnes disposant, du fait de leur proximité avec le pouvoir, d’informations de première main, il pouvait en profiter pour acheter à découvert pour son propre compte et spéculer sur une hausse lors de la liquidation.
Au bout de quelques mois, il avait en effet repéré, parmi ses clients, ceux qui jouaient presque toujours gagnants. C’était le cas, par exemple, d’Aymar Castel de La Touche, un proche de Jean-Martial Bineau, le nouveau ministre des Finances. De La Touche était un vieux beau, aux cheveux d’une blancheur légèrement argentée, qui avait su rester svelte malgré une vie agitée. Il vivait entouré de femmes dans un hôtel particulier de la rue Basse, dans le village de Passy. Il jouait beaucoup, au piquet et à la Bourse, et il avait la main heureuse. Malgré la distance, Boisrenard passait le voir plusieurs fois par semaine, la course valant largement le prix du fiacre.
Nous avons dit que de La Touche vivait entouré de femmes, ce qui n’était pas tout à fait vrai. Il employait un cocher et un jardinier, mais tous les autres domestiques étaient des femmes, y compris pour le rôle de majordome, qui était dévolu à Mariette, une petite brunette d’une trentaine d’années avec des joues rebondies, toutes roses, et des taches de rousseur. Elle accueillait Jules avec un grand sourire et le faisait patienter devant une boisson chaude en attendant que le maître fût prêt à le recevoir. Boisrenard ne manquait pas, en descendant du fiacre, de vérifier dans un petit miroir s’il était convenablement coiffé et si sa cravate était bien droite, avant de faire tinter la cloche de la porte d’entrée. Encouragé par la bonne humeur de Mariette, il se montrait galant, affectant d’accorder plus d’importance au plaisir de la retrouver qu’aux ordres dont le chargerait son maître. Elle ne le décourageait pas, se contentant de rire lorsque ses compliments avaient un caractère ambigu.
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Aussi fut-ce très naturellement que la chose se produisit. Un matin, Mariette annonça à Jules que Monsieur était indisposé et ne pourrait pas le recevoir. Comme Jules arborait un air abattu, elle proposa de lui faire un chocolat. Pendant qu’elle s’affairait devant le fourneau, il la taquina un peu plus que de coutume. En réponse, elle lui lança sur un ton qui démentait ses paroles : « Voyons, monsieur Boisrenard, ce n’est pas convenable ! » L’instant d’après, il était derrière elle et passait les bras autour de sa taille. Comme elle ne le repoussa pas, il se fit plus pressant. Alors elle se tourna vers lui, elle ne souriait plus, mais ses joues étaient encore plus roses et sa bouche entrouverte.
Le lait avait bouilli et s’était répandu sur la plaque en fonte lorsqu’ils se rajustèrent, tout étonnés de ce qu’ils avaient fait. Il y eut bien d’autres séances « chocolat ».
Jules était lucide. Il avait conscience que le métier qu’il exerçait n’était rien d’autre que celui d’un coursier de luxe, chargé de transmettre les ordres en Bourse de spéculateurs qui ne prenaient même pas la peine de se déplacer. On était bien loin des ambitions affichées par l’adolescent qu’il avait été. Il lui était difficile de trouver une justification, en termes d’utilité pour la société, à son activité. De ce point de vue-là, il avait été plus utile en remplissant des fiches et des registres à la voirie ! En vérité, Jules jetait un regard désabusé sur ses lubies moulinoises. Avant de penser à devenir un bienfaiteur universel, il devait d’abord tâcher d’être un bienfaiteur domestique. Ça n’était peut-être pas très glorieux, mais c’était tout à fait honorable. Il jugeait d’ailleurs que la société lui devait une certaine compensation : il avait été fort mal récompensé de ses efforts à la Ville de Paris. Il en avait bavé, n’était-il pas légitime qu’il en profite un peu, désormais ?
Pouvait-on considérer que les « chocolateries » de Mariette entraient dans le cadre de ces compensations ? Un moraliste eût prétendu que non, mais les moralistes ne connaissaient rien à la vie et Jules commençait à avoir une certaine expérience en la matière. Il fallait prendre en compte d’autres considérations. Ses galipettes lui procuraient des satisfactions qu’il ne pouvait pas obtenir d’Éléonore, qui, soit dit en passant, n’était pas portée sur la chose ! (De toute façon, il rentrait fatigué, le soir, alors qu’il était en pleine forme le matin.) Sa vie de couple tirait bénéfice de sa relation avec Mariette, il était beaucoup plus serein. Puisque cela ne portait pas à conséquence, pourquoi se tourmenter avec des remords ?
La relation entre Jules et Éléonore s’en trouva apaisée. Non pas qu’elle fût mouvementée auparavant, mais il semblait à Jules que quelque chose n’allait pas. Frustration ? Il semblait qu’Éléonore n’éprouvât pas le même malaise. Désormais, le dimanche, il était plus disponible. Quand la météo le permettait, on allait se promener. On invita les Legros, qui habitaient au troisième étage, à déjeuner. Mme Legros était de Neuvy, non loin de Moulins, où le père d’Éléonore avait une maison de famille. Elle avait une fille, Madeleine, qui avait trois ans, et les deux mères se rendaient service. Mme Legros, qui n’avait pas de bonne, confiait Madeleine à Éléonore lorsqu’elle avait une course urgente à faire. En échange, elle lui donnait des confitures quand elle en faisait. Éléonore avait préparé des poireaux à la vinaigrette et un pot-au-feu et Jules avait acheté une bouteille de bourgogne au marchand de vin de la rue Taitbout. Mme Legros était une femme au visage rieur et aux yeux pétillants.
Elle ne tarissait pas d’éloges sur Le Bon Marché, le magasin de nouveautés des frères Videau, qui s’était encore agrandi. On y trouvait vraiment de tout, de la mercerie, bien sûr, mais aussi des tissus, et même des parapluies ! M. Legros était plus circonspect. « À chacun son métier ! » disait-il. Remarquez, il ne parlait pas pour lui. Il était bottier, ces gens-là n’allaient pas se mettre à vendre des chaussures ! Jules l’avait interrogé sur ses affaires. Il n’avait pas à se plaindre, ça marchait plutôt bien. Lui qui avait été un fervent républicain reconnaissait que l’Empire avait du bon. Jules avait ensuite parlé de son métier de remisier. « Ben, j’aimerais pas passer ma journée à parcourir Paris de long en large ! » avait dit M. Legros, qui avait sorti sa pipe et demandé à ces dames si ça les gênait.



