Charles Brigouleix, l’un des personnages principaux du roman Belle Époque, Expositions universelles, est journaliste. Le roman suit (entre autres, il s’agit d’une saga plutôt que d’un roman centré sur un personnage) sa carrière, son ambition, ses renoncements. L’occasion pour nous de nous interroger sur le rôle de la presse sous la IIIe République.
La Belle Époque a été un âge d’or pour la presse écrite. Celle-ci n’est certes pas née pendant cette période, mais c’est avec l’avènement de la IIIe République et, plus précisément, après la promulgation de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, qu’elle a pris son essor. Les tirages atteints au début du XXe siècle n’ont jamais été égalés depuis ! La IIIe République est restée dans l’histoire comme une république parlementaire, mais c’est aussi une république « journalistique » ! Qu’on songe au rôle décisif de la presse dans l’affaire Dreyfus et le tsunami engendré par le J’accuse de Zola publié par le journal L’Aurore.
Des hommes de presse visionnaires
C’est sous le Second Empire que des hommes de presse visionnaires ont forgé le concept du « quotidien » tel qu’il a perduré durant la plus grande partie du XXe siècle. Émile de Girardin est le premier à avoir compris l’importance de la publicité pour réduire le prix à la vente et attirer plus de lecteurs. Pour fidéliser ses lecteurs, c’est aussi lui qui eut l’idée d’introduire le roman-feuilleton dans les colonnes de son journal La Presse. Moïse Millaud est un autre précurseur : il a inventé le journal populaire. Les principaux journaux, à la fin du Second Empire, s’intéressent à la politique et aux arts. Ils touchent un public limité et tirent, pour les plus importants, à dix ou vingt mille exemplaires. Millaud va inventer le journal à un sou, Le Petit Journal (1863). Deux fois moins cher que le moins cher de ses concurrents. Gros titres, vendeurs aux coins de rues, faits-divers, chroniques, romans-feuilletons, affaires spectaculaires, illustrations… La réussite est immédiate, le tirage s’envole. Millaud se voit contraint d’importer des rotatives dernier cri, des Marinoni, pour satisfaire la demande. Plus de quatre cent mille exemplaires vendus en une journée en 1869 lors du procès d’un assassin ayant massacré huit personnes !
Libéralisation de la presse
En 1863, l’époque n’est pourtant pas très favorable à la presse, malgré la timide libéralisation amorcée par l’empire et qui s’est traduite par l’apparition de nouveaux titres : Le Temps en 1861, Le Figaro en 1866, Le Gaulois en 1868. Le régime reste très méfiant. Les sanctions sont lourdes et appliquées avec sévérité pour ceux qui voudraient aller trop loin. Avec la chute de l’empire, l’étau se desserre. Gambetta et Spuller font paraître La République Française, un journal d’opposition, en 1871. Hébrard prend la direction du Temps en 1873 et en fait un journal de référence, indépendant du pouvoir. La loi sur la liberté de la presse de 1881 fait sauter les derniers verrous. (Une liberté qui sera quelque peu écornée par les lois scélérates votées en 1893 à la suite des attentats anarchistes de Ravachol et Vaillant.) Le nombre de titres explose. Journaux politiques (La Petite République, 1876, La Croix, 1883, L’Aurore, 1897, L’Humanité, 1905, L’Action française, 1908…), journaux populaires (Le Petit Parisien, 1876, Le Matin, 1883, Le Journal, 1892), mais aussi journaux sportifs, magazines féminins, littéraires… Certains laisseront un témoignage peu reluisant de l’époque, tel La Libre Parole (1892), d’Édouard Drumont, et L’Intransigeant (1880) d’Henri Rochefort, torchons violemment antisémites et antidreyfusards, tout comme le sinistre Antijuif de Jules Guérin.
En 1914, la presse quotidienne tire à dix millions d’exemplaires, il y a près de 80 quotidiens à Paris, 240 en province. Avec 1,3 million d’exemplaires, Le Petit Parisien est le plus gros tirage au Monde !
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Une population qui sait désormais lire et écrire
La libéralisation a joué un grand rôle dans cet essor, mais elle n’en est pas le seul moteur. Sans le bond en avant du taux d’alphabétisation permis par les lois Ferry on n’aurait pas pu imaginer une telle progression. D’autres éléments sont à prendre en considération. Les progrès techniques en matière d’édition, de reproduction et d’impression d’une part, le développement à l’échelle du pays du télégraphe, puis du téléphone, et surtout celui du chemin de fer, qui atteint à la fin du XIXe siècle toutes les sous-préfectures et qui permet aux journaux parisiens d’être distribués en province et aux reporters de sillonner le pays.
Presse sportive
À la fin des années 1890, on compte 25 magazines sportifs qui contribuent à créer de nombreuses compétitions très populaires. Le journal La bicyclette organise en 1893 un Paris-Bruxelles (voir La Taverne du bagne). En 1896, deux industriels roubaisiens s’associent avec le magazine Le Vélo pour lancer le célèbre Paris-Roubaix. Citons à cette occasion le journaliste Pierre Giffard, pionnier du journalisme sportif, rédacteur en chef du Vélo, à qui on doit également l’épreuve de course à pied Paris-Belfort et le premier Marathon de Paris en 1896.
C’est le magazine L’Auto-Vélo (devenu par la suite L’Auto) qui est à l’origine du premier Tour de France 1903. Les magazines sportifs n’ont pas l’exclusivité de ce genre d’événements qui font vendre. En 1891, Le Petit Journal organise un Paris-Brest-Paris à bicyclette (voir Belle Époque, Expositions universelles). Le même journal organise en 1894 une course pour « voitures sans chevaux » de Paris à Rouen.
Presse féminine et presse féministe
La presse féminine a plus de mal à s’imposer. Plusieurs tentatives tournent court, comme La Gazette des Femmes, un journal accordant une place significative à la législation et à la jurisprudence sur le droit des femmes, ou La Voix des femmes qui ne paraît que quelques mois. La Mode, sous titrée revue des modes, galerie de mœurs, album des salons, est un copieux périodique qui paraît entre 1829 et 1854. Le Journal des Demoiselles, lancé en 1833, connaît un certains succès, il sera publié jusqu’en 1922. Il connaît même une déclinaison pour les fillettes, La poupée modèle, journal des fillettes, avec un tirage beaucoup plus confidentiel. La Mode illustrée, journal des familles, paraît de 1860 à 1837. Plusieurs formules d’abonnement sont disponibles, dont plusieurs permettent de recevoir des patrons en supplément. Fondé En 1879, Le Petit écho de la Mode parvient à se maintenir jusqu’en 1987 ! Il faut dire que ses articles sont tout sauf polémiques. Plus élitiste, L’Art et la Mode voit le jour en 1881. Il se veut le magazine de la vie mondaine et est illustré de gravures à la plume. Le magazine Femina a une diffusion plus large, tout en proposant des articles de fond. Il paraît en 1901. La Vie heureuse le suit, en 1902, sur le même créneau. Sa rédaction est à l’initiative du prix Vie Heureuse, qui deviendra prix Femina lorsque les deux journaux s’associeront. Le mouvement pour le droit des femmes qui commence à se structurer trouve dans La Fronde de Marguerite Durand et Caroline Rémy (nom de plume « Séverine ») un relais pour défendre ses idées. Il est quotidien de 1897 à 1903, puis périodique.
Magazines littéraires… et masculins
Les magazines littéraires et artistiques sont également nombreux. La Vie Parisienne (1863) avait pour vocation initiale de chroniquer les spectacles et les parutions littéraires. Le magazine prendra en 1905 une tout autre direction en visant un public spécifiquement masculin, qui se délecte de ses illustrations coquines.
On ne peut pas terminer ce trop rapide tour d’horizon sans citer la presse humoristique. Le Charivari, premier journal satirique au monde, existe, certes, depuis 1832, mais il reste une exception pendant très longtemps. La Lanterne, d’Henri Rochefort, le rejoindra sur le même créneau en 1868, mais cessera de paraître en 1876. Le titre sera repris l’année suivante, avec un contenu moins satirique, mais résolument républicain et anticlérical. Alexandre Millerand, à l’époque considéré comme socialiste indépendant, en sera le rédacteur en chef au moment de l’affaire Dreyfus. Revenons aux journaux satiriques. L’Éclipse (paru initialement sous le titre La Lune) tient jusqu’en 1919. Le journal a été rendu célèbre par les caricatures d’André Gill. En 1899 est lancé le magazine Le Sourire, dont le rédacteur en chef est, dans un premier temps, Alphonse Allais. Le Sourire se tournera lui aussi progressivement vers un lectorat masculin. Le premier numéro de L’Assiette au beurre, magazine satirique illustré, paraît, quant à lui, en 1901. Il va devenir une institution et ne disparaîtra qu’en 1936.



Très intéressant panorama de la presse au XIXe siècle et de la conquête progressive de la liberté d’expression. On mesure toute la distance entre les journaux de cette époque et le paysage médiatique de la nôtre.
Merci Jean. C’est aussi à cette époque que s’est construit le métier de journaliste et sa déontologie (un mot qui n’est apparu que plus tard). Aujourd’hui, on a tendance à rejeter le travail des vrais journalistes sous prétexte qu’ils seraient inféodés à « l’establishment », alors que le post ou le tweet de n’importe quel gugusse qui relaie un troll russe est visionné des centaines de milliers de fois…