Mignon.ne allons voir si la rose, poésie inclusive

La scène se passe à l’Institut de France. Les protagonistes ne sont pas en habit vert, on les a réunis pour accomplir une mission que leurs immortels aînés seraient incapables de mener à son terme, composer une Anthologie déconstruite de la poésie française. Nous ne les nommerons pas, pour éviter les assignations de genre que leurs prénoms ne manqueraient pas de susciter. Nous les désignerons par une lettre, A, B C, D. Le secrétaire de séance sera identifié par la lettre X. Un peu de silence, s’il vous plaît, éteignez vos portables, la séance va commencer.

X : Mes amis, je vous remercie de vous être rendus disponibles et je vous propose de nous mettre aussitôt au travail. Le premier texte que je vous soumets est le célèbre poème intitulé « À Cassandre » de Ronsard, ce phallocrate bien connu du XVIe siècle.
La commission : Oui, oui, excellente initiative !
X : Pour que nous puissions travailler efficacement, j’ai préparé quelques propositions. Nous pouvons commencer ?
La commission : Oui, oui…
X : Bien. Le premier vers ne devrait pas soulever de contestation. Je vous suggère : Mignon.ne allons voir si la rose.
Murmures, hochements de tête. A lève la main.
A : Si je puis me permettre…
X : Je vous en prie !
A : La rose me pose problème, elle traîne derrière elle tout un tas de clichés sexistes. En tant que fleur, d’abord, parce qu’elle est le symbole d’une vision machiste de l’amour, qui fait de la femme une proie passive, supposée honorée par le choix de l’homme-prédateur. Et puis en tant que couleur, Barbie, les layettes roses…
C, D : Oui, oui, vous avez raison.
X : Je vous l’accorde que proposez-vous ?
A : Mignon.ne allons voir si les fleurs.
B (iel fait la moue) : On se prive de la représentation mentale de la fleur, en tant qu’objet singulier, qui participait de la force poétique du vers originel.
C : Je suis d’accord avec B. Pourquoi pas Mignon.ne allons voir si les géraniums ?
A : Non, pas les géraniums ! Ça sent mauvais.
B : Et puis ça reste genré.
D : Que diriez-vous de : Mignon.ne allons voir si les roses et les camélias ?
B : Ah non, ça fait tout de suite penser à la Dame aux camélias ! Jasmins, c’est plus neutre.
X : Mignon.ne allons voir si les roses et lesjasmins. Tout le monde est d’accord ?
C : Ça fait treize pieds, sans compter la verbalisation du point médian.
D : Et alors ? L’alexandrin est un héritage sexiste. Alexandre était un conquérant phallocrate et sa relation avec Roxane l’un des stéréotypes machistes les plus puissants véhiculés par une histoire écrite par des hommes pour des hommes !
A, B : Absolument ! Finissons-en avec la dictature de l’alexandrin !
C : Je me rends ! D’accord pour Mignon.ne allons voir si les roses et les jasmins.
X : Poursuivons. Qui ce matin avait déclose. Remarquez que Ronsard, dont le machisme n’est pourtant pas à démontrer, a accordé le participe au féminin alors même que le complément d’objet suit le verbe.
La commission : Oui, oui… C’est remarquable…
X : Je poursuis, Sa robe de pourpre au soleil. Quelqu’un a-t-il voit-il un inconvénient à ce qu’on conserve ce vers ?
A, D : Pas la robe !
X : Ne parlez pas tous les deux en même temps. A, pourquoi pas la robe ?
A : Pourquoi ? Nous avons dégenré le premier vers et vous le réintroduisez au troisième !
B : Où est le problème ? Un homme, peut très bien porter une robe !
A : Oui, mais là, en présupposant que l’individu, homme ou femme, à qui ce poème est dédié porte nécessairement une robe, vous introduisez une relation dominant-dominé dans le couple. Sois be.au.lle et tais-toi. C’est insupportable !
X : Que proposez-vous ?
A : Eh bien… leurs robes ou leurs jeans au soleil, par exemple.
B : Oui, vous avez raison, et ça sonne bien. (Sur un ton déclamatoire 🙂
Mignon.ne allons voir si les roses et les jasmins,
Qui ce matin avaient déclos.es
Leurs robes ou leurs jeans au soleil
X (iel enchaîne) :
Ont point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée…
Là, il faut changer : les plis de leurs robes ou de leurs jeans pourprés.
C : Les plis des jeans ! Vous les repassez, vos jeans ?
D : Pourquoi pas ?
B : Dans ce cas il faudra mettre une note de bas de page pour indiquer que le repassage n’est pas une tâche exclusivement féminine !
X : Bien sûr ! Maintenant, nous allons rentrer dans le vif du sujet. Le contenu ouvertement phallocrate du poème.
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las, ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
La commission : Oh !
B : Et dire qu’on fait réciter de telles horreurs aux enfants ! Pas étonnant qu’on en fasse des violeurs en série !
A : Il faut clairement bannir toute référence à la beauté, c’est évident.
X : Et je pense que nous serons tous d’accord pour supprimer la marâtre nature ! Dans le genre image toxique, on ne fait pas mieux !
D : Moi je crois qu’il faut réécrire complètement cette strophe. Elle présente aussi la vieillesse d’une manière qui peut être ressentie comme une discrimination à l’encontre des personnes âgées.
C : Permettez, permettez ! Nos sœurs et nos frères du troisième âge se sentiraient exclu.e.s si on gommait entièrement les problèmes spécifiques à leur âge.
B : Par exemple ?
C : La ménopause…
D : Et les problèmes de prostate !
A : Vous ne craignez pas de donner un caractère trop clinique au texte en parlant de ménopause et de prostate ? C’est quand même de la poésie, pas une page du Vidal.
C : On n’a pas besoin d’être aussi précis.
D : Que proposez-vous ?
C : Je ne sais pas… Par exemple :
Las ! voyez comme en peu de temps
Mignon.ne, bouffées de chaleur lui vinrent…
D : Oui, oui ! (iel enchaîne)
Et prostate enfla.
B : On avait dit qu’on ne parlait pas de la prostate…
A : Et taux de P-S-A s’s’envola.
B : Oui, c’est mieux.
Las ! voyez comme en peu de temps
Mignon.ne, bouffées de chaleur lui vinrent
Et taux de P-S-A s’envola.
D : Il me parait important d’ajouter que cela n’a pas d’influence sur la sexualité de nos sœurs et frères du troisième âge.
B : Vous avez raison.
Las ! voyez comme en peu de temps
Mignon.ne, bouffées de chaleur leur vinrent
Et taux de P-S-A s’envola
Tandis que libido persista
D : Du matin jusques au soir.
A : C’est un peu exagéré, non ?
D (iel hausse les épaules) : C’est de la licence poétique !
X : Passons à la dernière strophe.
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
D : Peut-être pourrions nous en profiter pour introduire une allusion à la biodiversité ?
La commission : Oui, oui, c’est une excellente idée !
X : Que proposez-vous ?
D : (Il prend une longue inspiration.)
Donc, si vous me croyez, mignon.ne,
À tout âge, tel les végétaux
En leur plus verte nouveauté,
Que butinent abeilles et papillons
Laissez croître la biodiversité…
A, B et C : Pas mal !
X : Mais comment terminer ?
A : Sans laquelle de notre monde
Ternirait la beauté
.
C : de nostre monde, n’oubliez pas que Ronsard écrivait au XVIe siècle, évitons les anachronismes.
X : Je reprends :
Donc, si vous me croyez, mignon.ne,
À tout âge, tel les végétaux
En leur plus verte nouveauté,
Que butinent abeilles et papillons
Laissez croître la biodiversité
Sans laquelle de nostre monde
Ternirait la beauté.
D : Ah, oui, c’est remarquable !
B : Et très poétique.
Les participant.e.s se congratulent et on leur apporte un cocktail goyave-céleri.

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(Changement de décor. B frappe à la porte de la chambre de son fils et entre. Il a un écouteur sur les oreilles et agite la tête en rythme.)
Le fils : Lut, M’man !
B (tâchant de se montrer la plus amicale possible) : Qu’est-ce que tu fais ?
Le fils : J’écoute le concert de Beyonce en Live sur Spotify. C’est méga-top !
B : J’ai préparé une salade avec des pousses de soja et du quinoa, tu manges avec nous ce soir ?
Le fils : Non, je sors.
B : Tu sors… Je peux savoir avec qui ?
Le fils : Rhooo ! T’es reloue, M’man ! Une meuf. Une Rebeu, si tu veux savoir.
B : Bien… Heu… Tu ne sors plus avec Charlotte ?
Le fils : Charlotte ? Elle est trop conne. Elle voulait pas !
B : Elle voulait pas…
Le fils (iel prend un air excédé) : Fais pas comme si t’avais pas compris !
B : Oui, oui… Tu feras attention, quand même.
Le fils : Ouiii… Ch’uis pas un bébé !
B : Tu ne mangeras pas du tout, ce soir ?
Le fils : T’inquiète ! J’ai commandé un bigmac par Uber Eats.

Il a remis son casque sur les oreilles et repris son mouvement de tête. B se retire. Iel repense à la réunion de la commission. Iels avaient fait du bon boulot. Iel relut le texte corrigé par leurs soins :
Mignon.ne allons voir si les roses et les jasmins,
Qui ce matin avaient déclos.es
leurs robes ou leurs jeans au soleil
Ont point perdu cette vesprée
Les plis de leurs robes ou de leurs jeans1 pourprés
Et leur teint à nul autre pareil.

Las ! voyez comme en peu de temps
Mignon.ne, bouffées de chaleur leur vinrent
Et taux de P-S-A s’envola
Tandis que libido persista
Du matin jusques au soir.

Donc, si vous me croyez, mignon.ne,
À tout âge, tels les végétaux
En leur plus verte nouveauté,
Que butinent abeilles et papillons
Laissez croître la biodiversité
Sans laquelle de nostre monde
Ternirait la beauté.

1 : Rappelons que le repassage n’est pas une tâche exclusivement féminine.

Satisfait.e, B reposa le texte. La tâche était rude et le chemin serait long, mais iel en était convaincu.e, c’était la seule voie pour déconstruire le monde et le rendre plus inclusif, un monde où femmes, hommes et non déterminés vivraient dans le respect mutuel. Iel avait fait son devoir en tant que citoyen.ne et en tant que mère.

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