Comment ne pas parler de danse quand on écrit sur la Belle Époque ou les années folles ? Je vous propose un petit florilège des épisodes dansants de mes romans. Commençons par Sur un air de mazurka, Paris 1883. Ceux qui suivent ce blog connaissent déjà Nic et Val, les deux héroïnes de ce polar au temps de la Belle Époque. La clef de l’énigme se trouve peut-être au Bal Debray, plus connu sous le nom de Moulin de la galette qu’il prendra plus tard. Elles envisagent de s’y rendre, mais Val, d’origine aristocratique, ne sait pas danser la mazurka. Nic décide de lui apprendre…
« Ma-zur-ka, un, deux, trois. Les premiers pas en couple furent difficiles, on se marchait sur les pieds, Ma-zur-ka, un, deux, trois, mais à force de persévérance, on finit par s’accorder. Ma-zur-ka, un, deux, trois. Quand Nic voulut varier les figures, avancer sur les deux premières mesures et faire demi-tour sur les deux suivantes, ça devint tout de suite plus compliqué !
Ma-zur-ka, un, deux, trois. Alors on reprit plus lentement. Et au fond, c’était plutôt drôle, on se tenait enlacée, on se regardait les yeux dans les yeux et on riait. Valentine se détendit. Elle comptait ses pas sans y penser. Ma-zur-ka, un, deux, trois… Lorsqu’Amédée accéléra pour prendre un tempo plus rapide, il y eut un carambolage et les deux filles se retrouvèrent sur le derrière. Rien de tel qu’un fou rire pour faire tomber les dernières inhibitions.
On recommença sur un tempo plus lent. Ma-zur-ka, un, deux, trois. Plus rapide ; Ma-zur-ka, un, deux, trois ; encore plus rapide ; Ma-zur-ka, un, deux, trois…
— Eh bien voilà ! Tu danses aussi bien que moi !
— Et si on changeait ? proposa Amédée. Tu joues au piano et je danse avec mademoiselle Valentine.
Nic le remit sèchement à sa place :
— Occupe-toi de ton piano !
Amédée fit la tête, mais comment ne pas partager la bonne humeur qui se lisait désormais sur le visage des deux filles ? Oh, bien sûr, parfois, ça cafouillait encore. Qu’importe, dans ces cas-là, on se retrouvait l’une contre l’autre. Alors on rigolait et on reprenait. Amédée se prit au jeu, leur réservant parfois un changement de rythme pour tester les réactions de Valentine… »
Passons maintenant à La Poulette et le Boulanger, Paris 1888. Anne-Amélie, le personnage principal, a attendu vainement son mari, qui devait l’emmener au bal du 14 juillet, au cercle des officiers. Comme celui-ci (qui a été trucidé) ne s’est pas présenté, elle a fait appel à Alphonse, son amant…
« Ce fut au croisement de la rue Tiquetonne et de la rue Dussoubs qu’Alphonse, toujours aussi bougon, conduisit Anne-Amélie. Là, les commerçants du quartier avaient improvisé une piste de danse, en bloquant la rue avec des tonneaux qui servaient de tables, auxquels venaient s’accouder les soiffards. Pâtissiers et limonadiers avaient installé leurs étals sur des tréteaux. Des guirlandes et des lampions étaient accrochés entre les réverbères. Le comité des fêtes avait fait venir un accordéoniste, un Italien, bien sûr, au grand dam des Auvergnats qui avaient fait un esclandre. Mais ils avaient suffisamment à faire ailleurs, et tout s’était arrangé avec un petit billet. L’Italien était accompagné d’un violoneux, d’un fifre et d’un clarinettiste.
À dix heures et demie, la nuit n’était pas tombée, mais il y avait déjà pas mal de monde. Petits bourgeois, artisans, commis, avec madame en robe à rayures grises, col boutonné bien haut. Des jeunes, aussi, mais ils devaient bien se tenir, pas question de faire les fous, ou la farandole, ni de chanter et de crier. Peut-être plus tard, lorsque les bourgeois rentreraient chez eux et enfileraient leur chemise de nuit et leur bonnet, et que le vin ou l’absinthe auraient détendu l’atmosphère. Les prostituées n’avaient pas non plus leur place, bien que la rue Dussoubs, du temps où on la surnommait rue Gratte-Cul, eût été autrefois leur domaine.
Difficile de ne pas danser. L’orchestre enchaînait les morceaux et, de toute façon, on risquait fort d’attraper la mort en restant immobile : la météo ne s’était guère arrangée. Fort heureusement, la robe qu’avait choisie Angélique était assez chaude. Mais quelle bille, cet Alphonse ! Il s’emmêlait les pieds, martyrisait ceux d’Anne-Amélie et elle devait parfois le soutenir pour qu’il ne chute pas. Ça n’était pourtant pas difficile, et c’était elle qui jouait le rôle de cavalier. Anne-Amélie avait renoncé à lui apprendre les enchaînements les plus compliqués, autant apprendre le grec ancien à un poisson rouge, mais il pouvait compter ses pas, bon sang ! Jusqu’à trois. Même un littéraire sait compter jusqu’à trois ! Un poète doit compter ses pieds, que je sache, pourquoi pas ses pas ? Il n’y mettrait pas de la mauvaise volonté, par hasard ? Anne-Amélie ignorait qu’Alphonse était adepte des vers libres.
C’était désespérant. À vous dégoûter de danser. Et, tout autour d’eux, les couples tournaient et retournaient, certains faisaient même de belles figures. Découragée, Anne-Amélie fit une pause. Elle n’avait même pas le cœur à houspiller Alphonse. Il était indécrottable, ses nuits dans le lit d’Anne-Amélie étaient comptées. Mais par qui le remplacer ?
— Vous dansez, mademoiselle ?
Mademoiselle, c’était elle. Pour un peu, Anne-Amélie aurait rougi. Un type assez grand, belle carrure, cheveux noirs crantés, menton volontaire, fine moustache, une belle gueule comme on en voyait sur les affiches publicitaires. Anne-Amélie ne répondit pas, elle se contenta de poser un bras sur l’épaule du gars et de mettre sa main gauche dans sa main droite. Elle ne jeta pas un regard à Alphonse qui comprit qu’il n’aurait sans doute plus jamais accès aux petits fours qui faisaient l’attrait du salon de madame de Saint-Chauvet.
Enfin un vrai danseur ! Avec lui, plus besoin de conduire, il suffisait de se laisser guider. Et quel plaisir de se laisser guider par un tel homme ! Un homme aux muscles d’acier. Saint-Chauvet, qui se targuait de faire du sport, équitation, escrime, c’était de la guimauve, à côté. Et il avait une légère odeur de tabac, un peu piquante, qui accentuait l’impression de virilité qui se dégageait de lui… On dansait une polka, ça tombait bien. Anne-Amélie était la reine de la polka. Ça donnerait à son cavalier l’envie de repiquer, car elle n’avait qu’une peur, c’était qu’il lui dise « Merci, mademoiselle » et qu’il la laisse entre les pattes de ce balourd d’Alphonse.
Fernand n’avait nulle envie de la laisser tomber. Il l’avait remarquée, tâchant, tant bien que mal, de guider son partenaire comme une ânière guidait sa monture, et il s’était dit qu’il avait ses chances. Pas pour ce que vous croyez ! (Enfin, pourquoi pas, mais on verrait après.) Pour danser. Parce que Fernand, comme Anne-Amélie, aimait danser. Et il était venu seul, vu que Lucienne l’avait quitté trois jours auparavant. Il avait d’abord testé sa partenaire et il avait très vite compris qu’il avait affaire à une championne. Sans rire : à eux deux, ils pouvaient gagner des concours ! (Il en avait remporté quelques-uns avec Lucienne.) Alors, il s’en était donné à cœur joie. En avant, en arrière, à gauche, à droite, de côté, en tournant, promenade… Tout y était passé. On commençait à les regarder en les désignant d’un geste du menton. Alors, vous pensez, quand l’orchestre a attaqué une mazurka, il ne l’a pas lâchée, sa petite bourgeoise. Parce que c’était une petite bourgeoise que Fernand, le machineur, avait dans les bras. »
Petit retour en arrière. Le Chaudron des Illusions se déroule sous le Second Empire. Jules Boisrenard, engagé dans les travaux haussmanniens, a organisé une soirée pour fêter l’obtention d’une nouvelle concession. La fête bat son plein, les invités sont passablement échauffés et ont réclamé le cotillon.
À l’origine, le cotillon est une danse pour quatre ou huit couples comportant une succession de figures décidées, par le couple meneur, et au cours de laquelle les danseurs changent régulièrement de partenaire. Au xixe siècle, la formule est devenue moins rigoureuse, l’orchestre pouvant enchaîner plusieurs types de mélodie sur un signe du meneur et le nombre de couples pouvant dépasser largement huit.
« Dans la salle de réception, le cotillon battait son plein. L’orchestre jouait une polka aussi fort et aussi vite qu’il le pouvait. Les cavaliers avaient empoigné leur cavalière et les pas n’avaient plus rien de gracieux. On ne sautillait plus avec légèreté, on tapait du pied pour se donner de l’élan, puis on enchaînait sur des pas chassés comme si on cherchait à couvrir la distance la plus grande possible. Les joues étaient rouges, les yeux brillaient, les vestes étaient auréolées par la sueur… Les dames étaient essoufflées, mais n’auraient voulu pour rien au monde abandonner leur place dans cette sarabande infernale. Lorsque Valambert frappa dans ses mains, les couples se défirent et se reformèrent aussitôt, les hommes agrippant sans ménagement une nouvelle femelle qui poussait un gloussement de plaisir. Ceux qui ne dansaient pas buvaient et encourageaient par des cris les forcenés qui gesticulaient devant eux. Puis l’orchestre entama un galop et Mme de Poulaincourt releva jupe et jupon d’une main pour pouvoir suivre le rythme effréné imposé par les musiciens. D’autres l’imitèrent, donnant à voir bottines et mollets aux spectateurs réjouis. Le bruit des conversations, les rires, les hourras, le martèlement de cent pieds sur le parquet mêlés au tintamarre de l’orchestre faisaient un vacarme assourdissant. Jules était abasourdi. »
La première décennie du XXe siècle voit le triomphe du tango. C’est une véritable tangomania qui a déferlé sur Paris. Pierre, le héros de Belle Époque, la fin de l’insouciance, a rencontré Henriette, avec laquelle il danse le tango chaque samedi soir.
« Droite, avant, lent. Gauche, avant, arrière, rapide, rapide. Droite, arrière, lent. Le danseur passe un bras derrière les épaules de sa cavalière et sa main gauche, levée à hauteur du visage, lui tient la main droite. Sa partenaire lui fait face et le regarde dans les yeux. Sa robe souple laisse voir le mouvement élégant de ses jambes et dévoile ses fines chevilles, parfois même un mollet joliment galbé. Son pas reproduit celui de son cavalier à l’opposé, arrière, arrière, avant, avant. Le danseur avance ensuite la jambe droite et bascule sa cavalière sur la gauche. Le corps de celle-ci reste un temps suspendu à la diagonale. Leurs visages sont proches. Il s’en faut de peu que leurs lèvres se touchent.
Le tango est une marche intime et voluptueuse au rythme d’une mélodie nostalgique. Le mouvement empreint de noblesse des corps la sublime. On a fait place autour de Pierre et d’Henriette. Des couples se sont immobilisés pour les regarder danser. Ils évoluent avec grâce et majesté. Le bandonéon les enveloppe de sa sonorité chaleureuse et mystérieuse à la fois. Pierre a le port altier du fier Argentin. Henriette est féline. Sa démarche est souple comme celle d’une panthère. Ses mouvements sont précis et décomposent la danse en fragments qui sont autant d’occasions de mettre en valeur la plastique parfaite de son corps et de ses jambes. La Boîte à Fursy, rue Pigalle, est l’un des rares endroits où l’on peut pratiquer le tango à Paris, et c’est là qu’Henriette entraîne Pierre chaque samedi soir. »
Les Années folles… Pour oublier la guerre, que fait-on ? On danse ! Amandine (Folles années, le difficile art d’aimer) a entraîné Gaspard sur les bords de la Marne. Elle a une idée derrière la tête, Amandine, elle veut jeter Gaspard dans les bras de Marie. Et quelle meilleure occasion que la java pour rapprocher les corps et les âmes ?
« — C’est comme une valse à trois temps, mais en plus rapide, et tu fais des petits pas.
Pas sûr que ça lui dise quelque chose, à Gaspard. Mais il s’appliquait, sous l’œil amusé d’Amandine. Marie avait passé les mains autour de son cou. Comme il s’apprêtait à la tenir par la taille, elle dit en riant :
— Non, tu dois poser tes mains sur mes hanches.
Sur ses hanches ? Tu parles. Gaspard voyait bien que les autres danseurs posaient leurs mains sur les fesses de leur partenaire. Il jeta un regard vers Amandine. Fallait-il vraiment qu’il… Elle acquiesça d’un signe de la tête, alors il se résigna.
— Et maintenant tu bouges le bassin en cadence, comme moi. Tu te déhanches… Non, dans l’autre sens !
Les débuts furent laborieux. Marie était régulièrement prise de fou rire. Découragé, Gaspard baissa les bras. Alors elle lui dit quelque chose à l’oreille et il accepta de recommencer. Lucie et Ludo n’avaient pas mis longtemps à comprendre en regardant les autres. Il fallait les voir, ces deux-là, ils s’accordaient à merveille. Lucie souriait. Elle était détendue. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas dansé ! Elle ne pensait à rien. Se rendait-elle compte qu’elle dansait avec Ludo ? Ludo qui avait les pommettes un peu rouges et les yeux brillants. Difficile de ne pas danser, d’ailleurs. L’accordéoniste enchaînait les morceaux. Tout le répertoire y passait. Amandine lança un regard de défi à Anatole.
— On y va ?
Anatole hésita. Il n’était pas très bon danseur, mais si Gaspard avait accepté, il ne pouvait pas refuser.
Sur la piste, ça sautillait, ça se déhanchait. La java est une musique joyeuse, primesautière. Les filles poussaient des cris, de longues modulations aiguës. Les couples les plus aguerris faisaient des figures compliquées. On était heureux. »
Et pour terminer, 1936. Au lendemain des accords de Matignon, le triomphe du Front populaire se fête en dansant. Dans Folles Années, banalité de la haine, Louise et Mathilde ne peuvent pas manquer ça. Mathilde a passé des vêtements d’homme et s’est dessiné une petite moustache.
« Au centre de la piste, un jeune homme avec un visage très fin et une casquette sur la tête tenait dans ses bras une jeune femme avec un visage de madone. L’orchestre jouait une rumba. Ce couple était l’esprit de la danse personnifié. Il en exprimait tout à la fois la vitalité joyeuse et la sauvage sensualité. Il se produisait une étrange alchimie entre les deux danseurs et l’orchestre ; ils en illustraient les nuances de jeu de chaque instrument lorsque ceux-ci se détachaient, tour à tour, de l’ensemble : la coruscante gaieté de la trompette, la gravité martiale du tuba, la chaleur enveloppante du trombone, le bavardage espiègle de la guitare… L’homme guidait sa partenaire avec élégance et celle-ci répondait à ses sollicitations sans marquer la moindre hésitation, comme si elle eût été le prolongement de ses bras. Ils paraissaient habités par la même idée de la musique et, plus encore, de son rythme, car, malgré la grâce et la fluidité de leurs mouvements, ceux-ci étaient animés par une sorte de battement, de pulsation, qui se traduisait par un subtil déhanchement, une pirouette rapide, ou un fléchissement de jambe. Il était alors impossible de résister au tempo qu’ils imposaient tout autant que l’orchestre. On n’avait d’yeux que pour la cavalière qui se coulait avec la souplesse d’une anguille sous le bras de son partenaire, tournait avec élégance, puis s’éloignait de quelque pas avant de revenir se lover contre lui. Les hommes en restaient bouche bée, et Paulette (ou Marylou, ou Gigi) s’agaçait du peu d’intérêt qu’on lui portait. Soudain, au milieu d’une volte, la belle inconnue s’immobilisa, le dos tourné à son cavalier, son corps se tendit comme un arc et son genou pointa en avant, dévoilant l’espace d’un instant une jambe admirablement fuselée. Le temps s’était arrêté, un trouble s’était emparé de tous, l’exquise madone était devenue féline, puis tout rentra dans l’ordre. Alors on serra un peu plus Paulette (ou Marylou, ou Gigi) entre ses bras et on lui plaqua un baiser dans le cou. Plus tard, dans la soirée, on mettrait en route un petit Paulo… »



