Août 1911 : la Joconde a été volée. Ce n’est pas le premier vol au Louvre. En 1907, un aventurier, Géry Pieret, y a dérobé deux statuettes et une troisième en 1911. Pieret est un ami d’Apollinaire, qui lui a présenté Picasso, et celui-ci lui a acheté les statuettes. Au cours de l’enquête, la police identifie Pieret comme un complice possible, mais celui-ci prend la poudre d’escampette. Apollinaire, qui l’a hébergé plusieurs fois est arrêté, il passera six jours en prison. Picasso est également arrêté et interrogé, mais il est relâché.
Prétexte
Voilà pour la vérité historique, telle que la relate les journaux. Cet épisode est le prétexte à un savoureux et court roman de Dan Franck : Le vol de la Joconde, édité chez Grasset. Les deux protagonistes en sont Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky et Paul, Diègue, Joseph, François de Paule, Jean, Népomucène, Crépin de la Très Sainte Trinité Ruiz y Picasso, deux individus « louches », puisqu’apatrides. Ces noms ne vous disent rien ? Il est vrai que ces deux malfaiteurs sont plus connus sous le nom de Guillaume Apollinaire et Pablo Picasso. À l’époque, ils font l’objet d’une discrète surveillance. Le premier a collaboré pendant quelques temps à un hebdomadaire satirique, le Tabarin, de tendance un tantinet anarchisante. Le second a été hébergé, à son arrivée à Paris, par un authentique anarchiste. Le commissaire en charge de la 3e Brigade de la direction générale des recherches a établi un rapport à son sujet indiquant qu’il reçoit des lettres d’Espagne et des inconnus, qu’il découche et qu’il a peint un tableau représentant des soldats étrangers frappant un mendiant et un autre des mères de famille sollicitant l’aumône de bourgeois qui les repoussent. Pas de quoi mettre en danger la sûreté de l’État, mais suffisant pour vous faire expulser si, d’aventure, il était avéré que ledit individu était impliqué dans une affaire de recel de statuettes volées.
Prétexte, ai-je dit, car le livre de Dan Franck n’a rien d’une reconstitution historique ni d’un polar. Il s’agit plutôt d’une balade qui nous entraîne, à la suite des deux compères, dans le Paris de ces années-là. Je dis bien de ces années-là, car Dan Franck s’affranchit sans complexe des contraintes de la chronologie. Peu importe, au fond, que tel ou tel épisode se soit déroulé en 1911, puisque cette balade n’a pour objectif que de nous faire connaître la bande de crève-la-faim qui a révolutionné l’art au début du XXe siècle.
Voilà donc nos deux quidams, une lourde valise à la main, errant de Montmartre à Montparnasse, pour tenter de fourguer leurs statuettes. Le point de départ, c’est le bateau-lavoir, bien sûr. Picasso habite au premier niveau, c’est-à-dire au sous-sol. « Sur la porte, quelques mots sont écrits à la craie : Au rendez-vous des poètes. À l’intérieur, une chambre microscopique, odeurs mêlées de tabac et d’huile de lin, une chaise, sur laquelle repose une souris blanche qu’intéresse une chienne bâtarde nommée Frika, un tub, un gros poêle en fonte, une armoire passée au brou de noix, une lampe à pétrole, partout des chevalets, des toiles et des pinceaux, des instruments de musique : un foutoir absolu. » Apollinaire est un « bon gros vêtu comme un bourgeois, gilet et chaîne de montre », Picasso, pieds nus, a l’allure d’un saltimbanque et porte un bleu de chauffe. « Il n’y a que les riches pour croire que, la misère, ça s’habille. »
Fernande et le lion du Douanier Rousseau
La première visite est pour le Douanier Rousseau, 2 rue Perrel, où celui-ci les accueille, tapi sous une chaise, terrorisé par le lion qu’il a peint et que Picasso tue d’une balle de revolver. Laisser les statuettes à ce pauvre bougre ne serait pas correct, aussi doivent-ils chercher quelqu’un d’autre. Vlaminck ? Van Dongen ? La simple évocation de ce dernier met le très jaloux Picasso en furie. Il a osé peindre Fernande :
« Je vois bien comment ça s’est passé, il a effleuré les hanches à la mie de plomb, il a pris une brosse pour les cuisses, il y est allé du plat de la main sur le ventre et le nombril, il est remonté vers le téton avec la pointe du pinceau, pourquoi se gêner ?
— Arrête-toi, il était à trois mètres, il ne l’a touchée que sur la toile.
— C’est toucher quand même. »
Non, il n’est pas jaloux, proteste-t-il, mais il n’aime pas qu’on la regarde, ou qu’elle regarde, sauf lui, ou une nature morte « si c’est Picasso qui l’a peinte ».
Apollinaire imagine alors un monde, peint par son ami, dans lequel « Fernande se lèverait le matin, tu lui aurais dessiné un lever de soleil pendant la nuit, pas besoin d’ouvrir la fenêtre […] Elle choisirait ses vêtements dans une garde-robe où tu aurais dessiné toutes les richesses dont elle rêve. »
Errance
Mais, trêve de bavardage, Apollinaire a fait la fête la veille et a besoin de se vider l’intestin. Où ? Au Lutetia, qui a les meilleures chiottes de Paris, dit-il en parfait connaisseur. Juste devant la Closerie, La Rotonde ne venant qu’en troisième position.
L’errance se poursuit, jour après jour, fantasque, jubilatoire. Sur les quais, ils rencontrent Marie Laurencin, qui saute à la corde. Marie, dont Fernande a dit : « elle a une tête de chèvre, un nez pointu, des paupières bridées, des yeux rapprochés, une peau couleur ivoire sali, un air de petite fille vicieuse », mais dont Apollinaire est encore amoureux. Pour combien de temps ? Max Jacob, qui lit l’avenir dans les lignes de la main, lui dira, tout comme il lui annoncera sa mort, sept ans plus tard. Car ce roman n’est pas que drôle, il peut être émouvant, comme lorsqu’il évoque, en aparté, celle de Max Jacob, arrêté alors qu’il tentait de sauver sa sœur et qui s’éteindra, victime d’une bronchopneumonie au camp de Drancy.
Rue Berthe
Rue Berthe, ils croisent Utrillo, qui peint d’après un modèle. « Une jeune personne bien en chair tient la pose sans bouger.
— Je suis là depuis midi, j’espère au moins que c’est beau !
Le modèle s’impatiente, ça se remarque à la jambe qui tressaille. »
Utrillo ne se laisse pas déranger. « Cinq minutes encore, et il dépose ses pinceaux sur le rebord du chevalet. Il prend du recul pour admirer.
Viens voir comme c’est beau !
Le modèle abandonne la position, contourne la toile, observe et lâche :
— Tu te fous de ma gueule ?
Certainement, murmure Apollinaire à voix très basse. »
Et la valise ?
Ne l’oublions pas, elle est toujours là, entre leurs jambes, assis sur le parapet du pont Mirabeau (ou sur la berge, sous le pont, je ne sais plus), ce qui inspire ces vers à Apollinaire :
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours,
Faut-il qu’il m’en souvienne,
La joie venait toujours après la peine…
À moins, à un autre moment, qu’il ne se laisse aller à sa verve polissonne :
Je cherche un petit bois touffu, que vous portez, Aminthe
Qui couvre, s’il n’est pas tondu, un petit labyrinthe
Tous les mois on voit quelques fleurs colorer le rivage
Laissez-moi verser quelques pleurs dans ce gentil bocage
(Apollinaire a écrit d’autres vers beaucoup plus suggestifs, que je vous laisse le soin de découvrir.)
Impossible de se débarrasser de ce compromettant fardeau. Pour notre plus grand plaisir, car nous avons encore bien d’autres rencontres à faire. Matisse, par exemple, qui pour l’heure domine toute la scène picturale, ce qui n’inquiète pas Picasso :
— Dans onze ou douze ans, moi, je serai très loin, reprend Picasso.
— Tu as du chemin à parcourir, souligne Matisse. Ta cote, aujourd’hui, c’est combien ?
— J’atteins les cinquante francs.
— Un peu pus que Dufy et Rouault. Eux, ils sont à trente.
— Pauvre Utrillo, gémit Apollinaire, il est à dix.
— Et moi je suis à soixante-dix ! exulte Matisse. Je vous bats tous.
— Profite, rétorque Picasso, ça ne durera pas.
… et Jarry, qui leur parle d’un projet, dont il n’a pour l’heure que le titre :
« Ça s’appelle la Passion considérée comme une course de côte. J’aurais pu titrer Jésus fait du vélo, mais ça manque de charme. »
Réjouissante promenade
On l’aura compris, Dan Franck s’amuse. Il s’amuse et il nous amuse, mais il n’est jamais méchant. On sent qu’il a beaucoup d’affection pour ces artistes qui, pour la plupart, n’ont connu la gloire qu’à titre posthume. Comme ceux de la Ruche, non loin des abattoirs de Vaugirard, qui est un peu le bateau-lavoir de la rive gauche :
« Des petits chemins biscornus serpentant dans la verdure, des sculptures inachevées posées sur des bancs de pierre, des chevalets apparaissant aux fenêtres, des chants yiddish se mêlant au pépiement des oiseaux, Chagall, nu, devant une toile encore vierge, Soutine fouillant les poubelles à la recherche de frusques échangeables contre un œuf ou une sardine. »
Lorsqu’enfin ils se débarrassent de la valise, dans une consigne de la gare de l’Est, ils vont fêter cette délivrance au Lapin agile, où
« Berthe la Bourguignonne tient les manettes de la cuisine, tandis que le père Frédé, pipe au bec, barbe dégringolant sur le plastron, sert des « combines », mélange maison, cerise, vin blanc, guignolet, grenadine »
… et où l’âne Lolo, un pinceau attaché à sa queue, peint des toiles sous l’œil attentif d’un huissier de justice, requis par l’écrivain Roland Dorgelès pour certifier qu’il en est bien l’auteur.
On ne pouvait pas, bien évidemment, terminer cette balade sans passer se restaurer chez les Stein, rue de Fleurus :
« Il suffit de se recommander d’un ami lui-même ami d’un ami porté sur la peinture pour que s’ouvre ce temple des arts et de la boustifaille. »
On connaît la passion de Gertrud Stein pour la peinture du début du XXe siècle et pour celle de Picasso en particulier. Celui-ci peina à faire son portrait. Il n’y parvint qu’après un voyage à Gósol, dans les Pyrénées catalanes. Il lui a donné l’aspect d’un masque primitif. À ceux qui trouvaient qu’il n’était pas ressemblant, il répondait : « Aucune importance, elle finira par lui ressembler ».
Vous voulez connaître la fin ?
Pas question, à vous de la découvrir ! Il suffit de dire que dans les dernières pages, Dan Franck « atterrit » et recolle avec la réalité. Guillaume Apollinaire, naturalisé Français, mourra de la grippe espagnole, tandis que Picasso, qui demandera la nationalité française en 1940, se verra répondre : « Picasso est connu de nos services pour avoir été signalé comme anarchiste en 1905, alors qu’il demeurait 130 ter, boulevard de Clichy […] Tout en s’étant fait en France une situation lui permettant, en tant que peintre soi-disant moderne, de gagner des millions, Picasso a conservé ses idées extrémistes… » Il ne renouvellera jamais sa demande.



