1870, la guerre a été déclarée. Louis, l’un des personnages principaux du roman Belle Époque, Expositions universelles, est marié et vient d’avoir un enfant. Il a échappé à la conscription. Nous sommes le 3 septembre, l’avant-veille, l’armée française a été battue à Sedan. Dans cet extrait, d’autres personnages sont mentionnés : Antoinette est la femme de Louis, M. Martin, son patron et Chabot, un collègue qui l’a pris sous sa protection. Dans le chapitre qui suit interviennent Charles, l’autre personnage principal de cette première partie du roman, et Arthur, un ouvrier, camarade de Chabot.
7 h 30. L’été touche à sa fin. Juillet a été très chaud, août beaucoup moins. On n’est qu’au début du mois de septembre, mais, par endroits, l’extrémité des feuilles commence à jaunir. Louis presse le pas. Il est en retard. Le petit Pierre a toussé cette nuit et Antoinette était inquiète. Il règne autour de lui une agitation inhabituelle mais il n’a pas le temps d’acheter un journal. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, ces derniers jours. Les Prussiens sont devant Metz et encerclent la ville. Mais rien n’est joué. L’Empereur a pris lui-même la direction de l’Armée de Châlons. Le choc avec l’armée Prussienne devrait avoir lieu dans les jours qui viennent.
Lorsqu’il arrive à l’entrepôt, Chabot est en grande discussion avec Monsieur Martin dans la pièce qui lui sert de bureau. C’est plutôt inhabituel. Ils échangeaient peu d’ordinaire. Louis hésite un instant puis il se dirige vers l’arrière-salle. Antoinette a fait un gâteau et lui a demandé d’en donner une part au nouvel apprenti. Puis il revient vers le bureau. Chabot est dans tous ses états et Monsieur Martin paraît préoccupé. Quoi, tu n’es pas au courant ? Mais tu vis où ? Sur une île déserte ? L’armée a été battue à Sedan et l’empereur a été fait prisonnier.
Prisonnier ? L’empereur ? Louis n’en croit pas ses oreilles. L’empereur, prisonnier ? Comme un… comme un simple soldat ? C’est incroyable ! Il doit y avoir une erreur ! On ne fait pas prisonnier un empereur ! Monsieur Martin va et vient derrière son bureau, la tête baissée et les mains derrière le dos. Il s’en moque comme d’une guigne, de l’empereur. La seule chose qui compte, c’est de savoir si c’est raisonnable de faire la tournée des restaurants un jour comme aujourd’hui.
9 h 00. Louis et Chabot remonte la rue de Lyon. Monsieur Martin leur a demandé d’aller se rendre compte sur place. Il y a de plus en plus de monde dans les rues. Les groupes se font et se défont. Des hommes surtout. Vestes, redingotes, blouses, chapeaux, casquettes… Les femmes sont aux fenêtres. Çà et là le ton monte. Deux hommes s’invectivent. On les sépare. À hauteur de l’hôpital des Quinze-vingts, un attroupement les oblige à s’arrêter. Un homme raconte qu’une boulangerie a été pillée rue de Charonne. Un autre s’avance. Il en vient et il n’a rien vu. On parle aussi d’un incendie, mais ce ne serait qu’un feu de cheminée. Chabot et Louis se fraient un chemin dans la foule. Un peu plus loin, un grand échalas prétend que les Prussiens seraient déjà dans les faubourgs de Paris. Ne dites pas n’importe quoi, voyons ! Hier ils étaient à Sedan, comment auraient-ils pu faire deux cent cinquante kilomètres en une journée ? Et le train ! Vous croyez qu’ils ne connaissent pas le train, ces gens-là ? À croire qu’on a construit la Gare de l’Est exprès pour les accueillir. Eh bien, justement, on ira les accueillir ! Avec des bâtons s’il le faut. Quelques jeunes gens s’échauffent. Les autres s’éloignent. Chabot a la mine sombre. Être contre la guerre est une chose, mais doit-on se résigner à se laisser envahir par les Prussiens ? Louis a mauvaise conscience. N’aurait-il pas dû être avec les jeunes de son âge qui se sont battus à Sedan ? À quoi bon, si c’était pour finir prisonnier. Et puis tout n’est pas fini. Metz a refusé de se rendre et Denfert-Rochereau résiste à Belfort. Si les Prussiens arrivent jusqu’à Paris, il y aura une mobilisation générale, comme en 1792. Il sera temps de prendre les armes pour défendre la patrie.
Chabot traverse la Place de la Bastille. Rue des Tournelles, le restaurant du Cochon rose est barricadé. Le patron discute avec le boucher qui tient la boutique en face. Avec les événements, tout est bouclé. Pas la peine de faire votre tournée, personne ne vous ouvrira.
Dimanche 4 septembre 1870
L’Assemblée nationale s’est réunie dans la nuit, mais la séance a été suspendue. Elle a repris tôt le matin. Arthur est devant le Palais-Bourbon, dans la foule qui réclame la déchéance de l’Empereur. Impossible d’approcher. Une troupe de soldats et de gendarmes cerne le bâtiment. Par bonheur, il est tombé nez à nez avec Charles qui a un laissez-passer pour entrer. Il a pu pénétrer à sa suite.
La galerie réservée au public est pleine de monde. Des bourgeois, des boutiquiers, des étudiants. Quelques ouvriers reconnaissables à leur blouse. Charles a toutes les peines du monde à se frayer un passage. Un homme assez jeune, avec une courte barbe, est à la tribune. C’est Gambetta. (Charles s’est penché à l’oreille d’Arthur pour lui souffler le nom de l’orateur. Il acquiesce d’un signe de tête.) Il réclame la d’échéance de l’empereur. Tollé à sa droite. Les pupitres claquent. Des invectives fusent. La tribune réagit en applaudissant. Des cris se font entendre : déchéance, déchéance… Le président rappelle le public à l’ordre. Un petit homme replet lui succède. Arthur le connaît, celui-là. C’est Thiers. Il a vu son portrait dans un journal. Il temporise. Il demande la création d’un Comité de Défense nationale. Nouveau charivari. D’autres le suivent. Charles les nomme. Arthur s’y perd, dans tous ces noms. Il n’en retient que quelques-uns : Crémieux, Simon, Favre… Un type en noir, avec des favoris qui encadrent un visage suffisant, est monté à la tribune. Il fustige ceux qui cherchent à diviser le pays et il en appelle à l’union nationale derrière le gouvernement. On n’entend pas la fin de son discours, couvert par les huées du public et les protestations des députés de l’opposition. Nouveau rappel à l’ordre. Nouvel orateur. Des discours, encore des discours… Ça n’en finira donc jamais ? Arthur n’écoute plus que d’une oreille. Il regarde d’un œil distrait le décor surchargé de dorures, le plafond à caissons, les huissiers avec leur chaîne. Tout ce décorum donne aux gesticulations des tribuns un aspect théâtral. Il a chaud, et surtout très soif.
Autour de lui, ça bavarde. Charles s’est éloigné et parle à un gros homme rougeaud. Arthur se faufile hors de la galerie. Il trouvera bien une fontaine, ou un simple robinet. Il descend des escaliers, emprunte des couloirs, traverse des salons. Partout du stuc, des tableaux, des boiseries, des plafonds en trompe-l’œil… Des groupes se sont formés çà et là autour d’un député. N’est-ce pas Favre là-bas ? Ça fume. Le cigare, la pipe. L’atmosphère est saturée de tabac. Et ça discute. Encore et encore.
Arthur a trouvé une fontaine. Un type assez maigre, avec des cheveux blonds en bataille, un visage allongé, un nez proéminent, une moustache drue et une cicatrice sur l’arcade sourcilière, l’a abordé. Un ouvrier, comme lui. Un typographe du quartier Popincourt. Une seule solution pour en finir avec ce régime de beaux parleurs, la révolution. Il n’a aucune confiance dans les Républicains. Les Gambetta, les Thiers, les Schneider, tout ça, c’est copains comme cochons. Ils se partagent les rôles entre eux pour nous enfumer ! Arthur ne sait pas quoi penser. Et il commence à avoir faim. Il a avalé un bol de soupe à 6 heures et c’est tout. Il se sent flageolant. Une brusque suée. Il faut qu’il mange. N’importe quoi. Alors, il part en chasse. Jules le suit. (Encore un Jules !). Au foyer, on sert du café et du chocolat aux députés. Mais, surtout, il y a du sucre. Arthur en prend un morceau et le croque. Personne ne fait attention à lui, alors il en prend plusieurs. Jules l’imite.
En se retournant, il se retrouve face à un homme en redingote et en gilet. La cinquantaine. Sourcils broussailleux. Cheveux et favoris poivre et sel. Une montre en or au gousset. Il est entouré d’hommes plus jeunes. Charles est parmi eux.
Vous en pensez quoi, de tout ça ?
Arthur respire. Ce n’est pas pour le sucre. Mais ne sait pas quoi répondre. Jules se garde bien de prendre la parole.
Vous seriez d’accord si l’impératrice devenait régente et qu’on continue avec tous ces gens qui nous ont conduits à la catastrophe ?
Arthur ouvre de grands yeux. L’impératrice régente ? Alors, c’est de ça qu’il est question ? Il se jette à l’eau :
Nous ce qu’on veut, c’est du travail et du pain. Et pouvoir se loger sans payer une fortune… Et qu’on en finisse avec cette guerre !
L’homme au gousset se tourne vers les autres et dit :
Vous voyez ! Je vous l’avais dit.
Le groupe s’éloigne sans plus s’occuper de lui. Il retourne à la fontaine. Le sucre lui a donné soif. Puis, toujours accompagné de Jules, il remonte à la galerie. On en est toujours au même point. Les orateurs se succèdent et il semble que plus personne ne les écoute. Soudain il sursaute : celui qui monte à la tribune est l’homme qui l’a interpellé tout à l’heure. Il parle avec aisance :
Chers collègues, quel spectacle donnons-nous au peuple qui nous a élus !
Il désigne la galerie d’un geste large.
Ce n’est pas cela qu’ils attendent de nous ! Et qu’attendent-ils ? Leur avez-vous demandé ? Avez-vous pris la peine de les interroger ? Eh bien je vais vous le dire, ce qu’ils attendent. Du travail, du pain, et un logement décent ! Tout ce que l’Empereur a été incapable de leur donner en vingt ans de règne.
Applaudissements dans le public. Déchaînement à droite de l’orateur. Il poursuit en haussant la voix pour se faire entendre :
Et ce que vous leur proposez, c’est de continuer avec le même gouvernement, que dis-je, avec le même régime qui nous a conduit au désastre ? Qui a ouvert la route de Paris aux Prussiens ?
C’en est trop pour les députés bonapartistes. Ils sont tous debout. Les injures fusent. Trois d’entre eux se dirigent vers la tribune, le poing levé, et il faut toute l’autorité des appariteurs pour les empêcher de monter. Un député républicain qui a voulu s’interposer est pris à partie. On est à deux doigts d’en venir aux mains. Dans la galerie, le public scande : déchéance, déchéance… Certains sont prêts à descendre prêter main-forte aux républicains s’ils sont menacés. Le président s’emploie à calmer les esprits. Messieurs… Messieurs… Regagner vos places… La parole est à…
Et c’est reparti, les discours ! Un petit homme aux cheveux blancs monte à la tribune. Il a une voix haut perchée et qui ne porte pas. Personne ne l’écoute. Découragé, Arthur entraîne Jules vers l’entrée. Autant sortir, il ne se passera rien. Soudain, les portes s’ouvrent. Une foule nombreuse envahit le Palais. La troupe l’a laissé passer et s’est retirée. Les deux hommes sont entraînés par le flot qui se déverse dans l’hémicycle. C’est la confusion la plus totale. Gambetta essaie de calmer les esprits, mais rien n’y fait. Déchéance, déchéance… On ne s’entend plus. Impossible de voter dans ces conditions. Gambetta remonte à la tribune. Il crie pour se faire entendre : À l’hôtel de ville ! Le président Schneider lève la séance dans l’indifférence générale. Cousin-Montauban, le chef du gouvernement a filé par une petite porte.
Le Palais se vide. Ceux qui étaient entrés retrouvent ceux, beaucoup plus nombreux, qui attendaient sur la place. La foule forme un long cortège qui traverse le pont de la Concorde et emprunte le quai des Tuileries. Gambetta marche en tête avec une poignée de députés républicains : Crémieux, Favre, Simon, Ferry, Arago, Picard… Arthur et Jules sont dans le cortège. Sur la place de l’hôtel de ville, une autre foule, peut-être aussi nombreuse, s’est réunie. Des orateurs improvisés sont montés, qui sur un tonneau, qui sur une charrette, et haranguent les groupes qui se sont formés autour d’eux. Louis est dans l’un de ces groupes. Il est venu avec Chabot, mais les deux hommes se sont perdus de vue. À un moment, un bruit circule. Les députés arrivent ! On se retourne. Le cortège s’avance. On chante la Marseillaise, on agite des drapeaux tricolores. On crie : Vive la République ! Vive la République !
Puis les députés pénètrent dans l’hôtel de ville. Sur la place, on se congratule, on chante, la Carmagnole, la Marseillaise et d’autres chants révolutionnaires. Enfin, Gambetta apparaît debout sur le rebord d’une fenêtre. Il parle. Que dit-il ? On n’entend pas. Alors, on se répète ses paroles de proche en proche. Il dit que le peuple a devancé la chambre. Il dit que la Patrie est en danger. Et il dit que la République est proclamée au nom du droit et du salut public. On n’écoute pas la suite. Les vivats fusent. À bas l’empereur ! Vive la République ! On chante. Allons enfants de la Patrie…
Le siège de Paris
À quoi bon tout ça ? À quoi bon la république ?
Les jours qui ont suivi le 4 septembre, il régnait sur Paris une atmosphère grave mais sereine. On se saluait dans la rue, bourgeois et ouvriers, étudiants et commis. Le peuple de Paris avait renoué avec son histoire. On se savait forts. Capables de surmonter les épreuves les plus difficiles. Les affaires avaient repris. Sauf pour Antoinette. Son atelier de couture avait fermé. Il travaillait principalement pour la Cour. Louis n’était pas inquiet. Antoinette était habile, elle retrouverait du travail rapidement.
Le sursaut patriotique tant espéré ne s’était pas produit. Le 17 septembre, les Prussiens étaient aux portes de Paris. La veille, Eugène Martin était parti précipitamment avec sa femme, laissant Chabot et Louis sans travail. Il leur avait donné un petit pécule. Une misère. Vingt francs chacun. Sans ressources fixes, le jeune couple avait dû quitter le logement du Chemin de Reuilly pour emménager dans une pièce sous les combles de l’autre côté de la Seine, rue du Chevaleret. Un vrai nid à courants d’air. Antoinette avait tâché de colmater les fentes avec de vieux chiffons et pourchassé les araignées à coups de balai. Chabot et Louis avait monté la vieille malle qui contenait tout ce qu’ils possédaient, ainsi que le vieux matelas en laine récupéré à l’entrepôt. C’était provisoire. Ça ne durerait pas. Dès que Louis aurait retrouvé du travail, on chercherait un logement un peu plus confortable.
Ça avait duré. La situation avait même tendance à empirer. Chaque matin, Louis se levait tôt pour chercher du travail. N’importe quelle sorte de travail. Il avait d’abord tenté sa chance à la porte des usines installées sur les quais de Seine, quai de Javel, quai de Grenelle, quai de la Rapée ou autour du bassin de la Villette. Il avait poussé jusqu’à la rue de Clichy où les Ateliers des Batignolles employaient plus de deux mille ouvriers. On n’embauchait nulle part. Il avait ensuite fait le tour des innombrables petits ateliers occupant le cœur des îlots d’habitation, fonderies, fabriques, ébénisterie. Avec un peu de chance, il arrivait au bon moment. On avait besoin de quelqu’un. Pour décharger une charrette. Pour monter un meuble chez un client. Pour activer le foyer d’un four. On le payait à la tâche. Un franc, un franc cinquante, parfois juste dix sous. Et puis on le remerciait. Repassez la semaine prochaine, on aura peut-être du travail pour vous. Il rentrait le soir fourbu. Il avait acheté en passant un bol de soupe ou un peu de charbon de bois pour la chaufferette. Antoinette l’attendait. Elle aussi avait proposé ses services. Comme couturière ou comme lavandière. Parfois elle ramenait des vêtements à repriser et travaillait aussi longtemps qu’elle pouvait à la lumière de la lucarne qui éclairait la pièce. Et parfois aussi on lui donnait l’aumône quand elle sortait avec le petit Pierre emmitouflé dans un châle. Antoinette baissait les yeux pour cacher ses larmes en serrant la pièce dans sa main.



