Le Chaudron des Illusions, Maurice – chapitre XXII

Chapitre XXII. Maurice est le fils de Jules Boisrenard, le héros du roman Le Chaudron des Illusions. Jules, trop occupé par ses affaires, a laissé le soin de son éducation à sa femme Éléonore. Celle-ci a été très vite débordée par les incartades de ce fils sournois et, de surplus, terriblement jaloux de sa petite sœur, Eulalie, petit fille modèle.

Extrait

Vingt ans. C’était le plus bel âge, disait-on. En 1866, ce n’était certes pas l’avis de tous ceux qui, vieillis avant l’heure, descendaient de Belleville, la Chapelle, les Batignolles ou Ménilmontant, et convergeaient vers Paris chaque matin au lever du soleil, faisant résonner le pavé par le martèlement de leurs lourds souliers, pour descendre dans les tranchées ouvertes un peu partout ou s’enfermer dans les innombrables usines ou ateliers bruyants qui parsemaient la capitale. Maurice, quant à lui, aurait pu reprendre cette maxime à son compte, mais, en vérité, ses « dix-neuf ans » n’avaient pas été mal non plus, et ses « vingt et un ans » s’annonçaient prometteurs. L’Exposition universelle allait faire de Paris un lieu où l’on pourrait faire la fête vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant sept mois !

Maurice, comme son père, n’avait pas décroché son baccalauréat, mais, à la différence de son père, il n’avait pas pris la peine de le passer (disait-il). La réalité était qu’il avait été viré de trois lycées pour inconduite, la dernière fois parce qu’il avait mis le feu à la soutane du frère jésuite qui enseignait le latin. Ça lui avait valu une engueulade mémorable de son père, qui l’avait traité de voyou, ce qui ne lui avait fait ni chaud ni froid, comme toutes les engueulades qui avaient précédé, car Maurice s’était très tôt accoutumé aux rodomontades de cet homme toujours pressé qui s’emportait souvent contre lui, trépignait, mais ne mettait jamais ses menaces à exécution, soit qu’il les oubliât, soit qu’il se laissât fléchir par Mme Boisrenard (un signe de faiblesse pour le jeune homme). Sa mère ne trouvait pas, pour autant, grâce à ses yeux. C’était une indécrottable provinciale, habillée à la mode des années 1850, qui préférait bavarder devant une tasse de thé avec une voisine plutôt que de déguster un sorbet au Café Tortoni et qui guettait son retour au petit matin, quand il découchait, l’accueillant les yeux rougis par les larmes, sans pour autant oser lui dire quoi que ce fût. Le plus grand grief qu’il lui faisait n’était d’ailleurs pas son aspiration à une vie bourgeoise, mais la préférence marquée qu’elle avait pour Eulalie, cette insupportable petite poupée qui chantait à tue-tête alors qu’il avait la gueule de bois et cherchait désespérément le sommeil dans sa chambre aux volets clos.

Dégagé des contraintes de la vie de lycéen, ainsi que de l’uniforme qui lui interdisait l’entrée dans de nombreux cafés, Maurice avait pu, enfin, mener la vie d’oisiveté d’un jeune homme bien né, avant que, la trentaine approchant, il doive se résoudre à se lancer à son tour dans les affaires. Il se levait tard, prenait une rapide collation, puis passait un long moment à se préparer, car Maurice tenait à rester en toutes occasions élégant et soigné. Il ne sortait pas avant 17 heures et rejoignait alors ses amis sur le boulevard, le plus souvent au café Le Brébant, qui venait tout juste d’ouvrir et que la présence d’une jeunesse joyeuse animait. Dans l’après-midi, parce que le soir, il fallait dégager, le chahut eût dérangé ceux qui venaient y souper.

Hugues de Courtenay, celui de ses amis qui comptait le plus pour lui, était un jeune dandy dont Maurice imitait les tenues. Son père siégeait au conseil de la Compagnie nouvelle pour l’embellissement de la Ville de Paris, mais c’était au lycée que Maurice l’avait connu. Les deux jeunes gens se jalousaient, Maurice, parce que Hugues était d’ascendance noble (quoique cela fût contestable, mais cela dépasse le cadre de cette narration) et avait la distinction des personnes de haute naissance, Hugues, parce que le père de Maurice passait pour être millionnaire alors que le sien ne pouvait tenir son rang qu’au prix de nombreuses compromissions. Michel Troispierres était un garçon très naïf, ami d’enfance de Hugues et qui l’admirait. Il admirait d’ailleurs tous ceux qui avaient le culot qu’il n’avait pas : les défis que se lançaient les deux jeunes coqs qu’étaient Hugues et Maurice pour s’éprouver le fascinaient et l’effrayaient tant ils lui paraissaient hardis. Quant à Raymond Delebarre, qui avait deux ou trois ans de plus qu’eux, c’était un garçon qu’ils avaient rencontré au cours d’une virée chez La Farcy, où le portier les laissait entrer malgré leur jeune âge, moyennant quelques pièces de dix francs. Delebarre n’était pas du même milieu qu’eux, mais il connaissait « les bonnes adresses », c’est-à-dire là où ils pouvaient jouer à la prime ou au brelan, taquiner des filles peu farouches ou boire jusqu’au bout de la nuit. C’était en règle générale Maurice qui payait, ou plutôt son père, qui finissait toujours par régler les ardoises de son fils parce qu’il redoutait un scandale qui eût alerté ses propres créanciers.

Le plus souvent, après avoir traîné sur le boulevard, on allait au spectacle, au théâtre du Gymnase, où l’on donnait des pièces de Labiche (avez-vous vu La Bergère de la rue Monthabor ? Félicia Thierret y était épatante, mais à cinquante ans passés, elle ne faisait pas rêver les jeunes. En revanche, Elmire Paurelle, ou Mlle Massin…), au théâtre de la Porte-Saint-Martin ou au théâtre Déjazet, parce que Raymond pouvait y avoir des places à tarif réduit. On y faisait beaucoup de tapage, applaudissant, sifflant ou huant les acteurs, selon qu’on avait été payés par le directeur de la salle ou par un concurrent. Parfois on se faisait sortir manu militari et on attendait à la porte d’où sortaient les comédiens, ou plutôt les comédiennes qui acceptaient qu’on les invite au Café Véron ou au Café Napolitain si elles avaient une certaine notoriété, ou dans un simple bouillon pour les plus jeunes. La contrepartie était, bien sûr, qu’elles se montrassent accommodantes. Certaines faisaient mine de ne pas comprendre et il fallait qu’on les forçât : elles se débattaient, mais comme on était quatre… Les mousquetaires, comme disaient les filles dans les caboulots où il leur arrivait de traîner. Sauf que, eux, ils l’avaient dans le pantalon, leur mousquet.

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