Chapitre IV, Amandine, l’héroïne du roman La Taverne du Bagne, Paris 1893, se rend rue Montorgueil, où réside son amie Ludmilla, avec laquelle elle a prévu de passer quelques semaines à Houlgate, pour profiter des bains de mer.
Il pleuvait en ce matin du 12 juillet. Une pluie insistante, qui ne cesserait que lorsqu’elle vous aurait trempé des pieds à la tête. Mauvais augure pour le voyage en Normandie. Malgré cela, la rue Montorgueil bruissait déjà et l’atmosphère était bon enfant. On s’interpellait d’échoppe en échoppe. Les commerçants garnissaient leur étal dans un bruit de chariots roulant sur le pavé et de caisses raclant le trottoir. Des ménagères en fichu discutaient avec les marchands de fruits et légumes pour gagner quelques sous, mais c’était sans espoir. « Repassez ce soir à la fermeture, on en reparlera ! » Le boucher accrochait des quartiers de viande bien rouge sans se préoccuper des mouches qui voletaient autour de lui. Amandine franchit le porche grand ouvert du 63.
— Bonjour, monsieur Prosper !
Le pipelet leva la tête et lui sourit :
— Alors, c’est le grand jour ! Vous emmenez mademoiselle Golovnine ?
— Eh oui !
Monsieur Prosper avait pris appui sur son balai comme s’il s’agissait d’un piquet. Ou d’un fusil Chassepot, monsieur Prosper avait servi dans la garde nationale pendant la guerre contre la Prusse.
— Vous aurez beau temps. Il paraît que l’été sera ensoleillé.
— Ça n’en prend pas le chemin !
Monsieur Prosper aimait bien discuter avec les deux jeunes demoiselles. Bien plus qu’avec madame Lebras, la veuve du premier étage, qui lui faisait des remarques désobligeantes sur la propreté de l’escalier et ne lui donnait jamais d’étrennes, ou bien qu’avec monsieur Mantin, le capitaine, comme on l’appelait dans le quartier, qui le prenait pour son ordonnance. D’ordinaire, sa femme le rappelait à l’ordre lorsqu’il faisait le joli cœur, mais, là, elle était partie faire des courses.
Amandine gravit les deux étages en se demandant si Ludmilla serait levée. Avait-elle veillé ou avait-elle chassé Marco à une heure raisonnable ? Elle penchait pour la première alternative. Elle avait sa clef, mais la porte n’était pas fermée. Ludmilla était donc réveillée. Elle entra et lança un :
— Tu es prête, ma belle ?
Pas de réponse. Elle se dirigea vers la porte de la chambre et l’ouvrit.
Les rideaux étaient tirés, laissant la chambre dans la pénombre. Ludmilla était allongée sur le lit, les yeux fermés et la bouche ouverte. Sa chemise de nuit était rouge de sang, un sang épais qui continuait de s’écouler lentement d’une large entaille qui ouvrait sa gorge et d’une autre blessure sur son flanc.
Amandine crut défaillir. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle se jeta alors au pied du lit et secoua son amie, sans se préoccuper du sang qui tachait ses mains et sa robe. La tête lui tourna et elle se laissa tomber sur le corps de Ludmilla. Ce n’est qu’à ce moment qu’un désespoir féroce, sauvage, la submergea et libéra sa voix. Elle poussa un long hurlement et se mit à sangloter.
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Combien de temps resta-t-elle prostrée ? Elle ne vit pas l’homme qui quitta l’appartement derrière elle. Elle ne vit et n’entendit pas madame Lebras qui poussait des cris dans la cage d’escalier, ni monsieur Prosper, ni monsieur Mantin, ni les autres locataires qui s’agglutinèrent dans la pièce principale après avoir jeté un œil dans la chambre. C’est un gardien de la paix qui la prit par le bras pour l’aider à se relever. Elle le regarda avec des yeux hagards. Son visage était barbouillé de sang que les larmes ne parvenaient pas à diluer et elle prononçait des phrases incohérentes entrecoupées de hoquets. Personne ne parlait.
Il y eut soudain un brouhaha sur le palier, puis une jeune femme entra, de taille moyenne, le teint mat et les cheveux très noirs. Elle jeta un œil au corps de Ludmilla qu’on n’avait pas encore recouvert d’un drap, puis elle poussa un long gémissement et dit d’une voix geignarde :
— Je suis arrivée trop tard !
Elle sembla alors prendre conscience de la présence d’Amandine et la femme plaintive se transforma en véritable furie :
— C’est elle ! J’en suis sûre ! Ma sœur m’avait dit qu’elle l’avait menacée ! J’aurais dû l’écouter ! Mon Dieu… Je ne me le pardonnerai jamais !
Elle s’était avancée vers Amandine, les poings levés et monsieur Mantin dut la ceinturer. Il eut beaucoup de peine à la retenir, tant elle gigotait, donnant coups de pied et coups de poing dans le vide. Amandine, accablée, se laissa conduire au commissariat.
Extrait du Petit Journal du 13 juillet 1893
Drame de la jalousie rue Montorgueil.
Le corps de Ludmilla Golovnine, meneuse de revues du Grand Café-Théâtre Daubigny, un endroit bien connu des noctambules parisiens, a été retrouvé lardé de coups de couteau à son domicile de la rue Montorgueil. Une jeune femme très agitée et dont les vêtements étaient tachés de sang se trouvait sur place. Selon la demi-sœur de mademoiselle Golovnine, elle aurait eu, la veille, une discussion orageuse avec la jeune femme et l’aurait menacée. Le commissaire Roziers, en charge de cette affaire, privilégie l’hypothèse d’un crime passionnel motivé par la jalousie.
Mademoiselle Golovnine s’était acquis une certaine notoriété en renouvelant entièrement la revue présentée par le Grand Café-Théâtre Daubigny. Son charme et ses talents de danseuse et de chanteuse en avaient fait l’un des spectacles les plus appréciés de la capitale. La troupe du Grand Café-Théâtre, qu’elle avait elle-même sélectionnée, est devenue l’un des corps de ballet les plus réputés des salles de café-concert parisiennes.



