Sur un air de mazurka est un polar au féminin. L’enquêtrice est une femme qui agit pour une autre femme. L’intrigue se déroule en 1883. Les femmes ont bien peu de droit en cette fin du XIXe siècle. Dans ce polar, on parle de condition féminine, de trafic d’absinthe, du moulin de la galette, de mazurka…
Premier et deuxième chapitres du roman. On y fait la connaissance de deux amies « inséparables », du commissaire Lesueur et de son adjoint, l’inspecteur Lauzière.
Deux amies inséparables…
« Vous ne mesurez pas le bonheur que vous avez, ma chère ! » Anne-Amélie de Beaupré regardait Valentine avec de grands yeux inexpressifs. Des yeux d’un bleu profond, dont elle jouait en faisant des mimiques, en prenant des pauses, en clignant des paupières, car elle était convaincue qu’ils étaient la clef de son succès auprès des hommes, qu’ils métamorphosaient son visage, un visage somme toute assez banal, avec un front haut, des sourcils très noirs qui se rejoignaient au-dessus d’un nez busqué et un peu trop long, une bouche gourmande – ça, oui, ça pouvait attirer les hommes –, mais des yeux qui, en vérité, restaient inexpressifs, quoi qu’elle fît. Valentine avait une autre explication pour les succès d’Anne-Amélie. Il n’était point d’homme à qui elle résistât, fût-il de vingt ans son aîné. Aussi, la question qu’elle se posait aujourd’hui était la suivante : Hubert Marsans-Du-Mesnil, son fiancé, avec qui elle allait se marier le 24 mars 1883 à l’église Saint-Louis des Invalides – tout était préparé depuis de longs mois, que ce soit la calèche tirée par des chevaux blancs avec un plumet sur la tête qui devait amener les futurs époux dans la cour d’honneur de l’Hôtel des Invalides, ou le repas de cent couverts au pavillon d’Armenonville –, Hubert Dumesnil, donc (pour faire simple), avait-il couché avec Anne-Amélie ? Elle penchait pour l’affirmative. Anne-Amélie était toute pimpante depuis des semaines, comme une fleur qui s’épanouit au printemps. (Une fleur banale, un pissenlit par exemple.) Valentine était certaine que Hubert Dumesnil avait dû mettre un point d’honneur à coucher avec toutes ses amies, ou du moins à essayer, et Anne-Amélie avait sans doute été assez sotte pour accepter en gloussant : « Hubert, c’est très mal ce que nous faisons là ». Elle ne lui en voulait pas, d’ailleurs, Anne-Amélie était bête. Ça se voyait dans ses yeux. Ce qui justifiait sans doute l’indulgence qu’elle avait pour elle, alors qu’elle était d’un tempérament plutôt soupe au lait, s’emportant facilement et ne pardonnant qu’à contrecœur, quand bien même il n’y avait pas grand-chose à pardonner.
Valentine recevait son amie dans ce que madame de Chailly, la reine mère, comme l’appelait Amandine, la sœur de Valentine, persistait à dénommer son boudoir, ses filles préférant le vocable de salon bleu : bleu des murs, des moulures, du velours quelque peu râpé qui recouvrait les fauteuils Louis XV et l’ottomane, bleu de Sèvres des vases en porcelaine, et celui, beaucoup plus pâle, de la cire des bougies ornementales de chaque côté du miroir au-dessus de la cheminée. Les seules touches de couleur étaient apportées par le tablier en marbre de la cheminée, les meubles en bois verni, le cuivre des appliques, le jaune des fleurs dans les vases et la tenue d’Anne-Amélie, avec sa robe drapée de couleur violine agrémentée d’une tournure en queue d’écrevisse – Anne-Amélie avait l’esprit pratique –, sa visite blanche brodée de motifs floraux de la même teinte que la robe, ses gants argentés et son chapeau gris noué sous le menton par un ruban noir. Valentine était habillée plus sobrement, corsage blanc et jupe plate bleu pastel, non pas parce qu’elle tenait à être en harmonie avec la tonalité du salon, mais parce que le bleu seyait à ses cheveux châtain très clair et à la couleur de ses yeux.
Elle ne voulut pas décevoir son amie. Qu’elle couche avec Hubert autant de fois qu’elle le voulait, cela calmerait peut-être les ardeurs du personnage. Aussi Valentine fit-elle mine de découvrir la chance immense qu’elle avait d’épouser l’héritier de la fortune des Dumesnil. Car c’était de cela qu’il s’agissait, n’est-ce pas ? d’un arrangement entre son père, Louis-Ferdinand de Chailly, et celui d’Hubert, Horace Marsans-Du-Mesnil, président de la Compagnie financière Dumesnil et régent de la Banque de France. Hubert lui avait été présenté par madame de Chailly trois mois auparavant. Une cérémonie glaciale, que seul réchauffait le regard concupiscent du prétendant, et à la suite de laquelle elle avait dit à sa mère effarée :
— C’est ça, mon futur époux ?
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Anne-Amélie fut rassurée. Quel plaisir y aurait-il eu à se faire culbuter par Dumesnil sans la délicieuse culpabilité qui avait accompagné cette étreinte fugace derrière une porte mal fermée du salon des de Chailly ? Anne-Amélie prit l’anse de sa tasse en porcelaine entre le pouce et le majeur, puis elle avança la bouche pour lui donner cette expression, à laquelle on donne le nom de « cul-de-poule », qu’il sied d’adopter pour boire son thé. Cela lui donna le temps de réfléchir. Anne-Amélie avait besoin de temps pour réfléchir. Continuerait-elle à coucher avec Hubert une fois que celui-ci serait marié ? Ce serait tellement excitant ! Valentine s’était posé la question au même moment et elle connaissait la réponse. Non, bien sûr. Hubert Dumesnil préférait les grisettes aux filles « de la haute ». Elles étaient plus expérimentées.
Lorsque Anne-Amélie eut quitté sa meilleure amie, Léontine de Chailly frappa discrètement à la porte du boudoir puis elle entra aussitôt. Son visage était décomposé et ses mains tremblaient.
— Oh, Valentine, ma petite Valentine…
Sa voix se brisa. Elle réprima quelques sanglots qui s’étranglèrent dans sa gorge.
— C’est affreux !
— Qu’avez-vous, Maman ? Vous me paraissez bien agitée.
— Hubert… Ton fiancé…
Hubert ? Qu’avait-il fait ? Madame sa mère venait-elle de s’apercevoir qu’il avait couché avec sa femme de chambre ?
— Il a été assassiné !
Un instant, on ne vit plus que le blanc des yeux de Léontine de Chailly et Valentine craignit qu’elle ne défaillît. Il n’en fut rien. Madame de Chailly était une grande spécialiste des scènes mélodramatiques.
— C’est fâcheux, dit Valentine.
Le commissaire Lesueur
Le commissaire Auguste Lesueur était satisfait. Quand je dis satisfait, je sous-entends, bien sûr, qu’il l’était plus qu’à l’accoutumée, parce que le commissaire Auguste Lesueur était d’un naturel satisfait. (Assez peu de ses subordonnés : il devait tout faire par lui-même !) Aujourd’hui, il avait des raisons de l’être particulièrement. Il lui avait suffi de deux jours pour arrêter l’assassin d’Hubert Dumesnil. Quand on connaissait les relations de monsieur Dumesnil père, on pouvait fonder de grandes espérances sur l’évolution de la carrière du commissaire Lesueur.
L’affaire, au demeurant, avait été facile à démêler. Le 24 février, Hubert Dumesnil s’était querellé avec un dénommé Évariste Romorantin, poète de son état. Qu’on pût considérer la poésie comme un métier était quelque chose qui dépassait son entendement, mais là n’était pas la question. Les deux hommes étaient convenus d’un duel le 26 au petit matin. Le poète n’avait aucune chance d’en réchapper, il avait donc abattu Dumesnil d’un coup de pistolet la veille au soir. Ou chargé un homme de main de le faire à sa place. Édouard Lauzière, l’adjoint du commissaire, prétendait que Romorantin n’était pas capable de tuer un homme de sang-froid. Mais comment aurait-il payé un tueur à gages ? Il n’avait pas le sou ! Lesueur n’avait qu’un regret : Romorantin était un amateur et il n’avait pris aucune précaution pour détourner les soupçons. Cela diminuait le mérite qu’il avait eu de l’arrêter.
Auguste Lesueur fit venir Lauzière dans son bureau. Auguste Lesueur aimait faire sentir à Lauzière combien il lui était supérieur. Hiérarchiquement, ce qui était incontestable, et intellectuellement, ce qui pouvait prêter à discussion. Il lui enjoignit de rédiger le procès-verbal et la note qu’il enverrait à la préfecture de police. Cet imbécile de Lauzière objecta qu’on n’avait que peu d’éléments pour étayer l’accusation, aucun témoin direct, et qu’on n’avait pas trouvé l’arme du crime. Les seuls témoignages dont on disposait étaient ceux de personnes ayant assisté à l’altercation entre les deux hommes : Amédée Pasquier, Alphonse Lebrun et un dénommé Berlonghi, mais ce dernier avait un passeport italien et il était fils de banquier, alors on n’avait pas retenu sa déposition. On n’avait même pas interrogé les proches de Dumesnil ni ses domestiques.
Lesueur s’agaça. Il suffisait de faire parler Romorantin. Plus facile à dire qu’à faire : il s’était enfermé dans un système de défense absurde. Il prétendait être innocent, mais refusait de dire ce qu’il faisait au moment du crime ! En vérité, il n’avait aucun alibi ni aucun argument pour se défendre. Un amateur, vous dis-je ! Lesueur était confiant, qu’il parle ou non, l’affaire ne traînerait pas. On ne pouvait pas laisser impuni le meurtre du fils unique d’un régent de la Banque de France.
On lui apporta le Petit Journal du jour. La une était barrée par un gros titre : « LE COMMANDITAIRE DE L’ASSASSINAT D’HUBERT MARSANS-DU-MESNIL A ÉTÉ DÉMASQUÉ ». Au-dessous : « Le commissaire Lesueur a arrêté Évariste Romorantin, un jeune poète ».



