Cette fois, on est au chapitre VII du roman La Taverne du Bagne. On se souvient (ou pas) que Ludmilla Golovnine, une célèbre meneuse de revues, a été assassinée. Julien Philibert, un jeune écrivain dont le premier roman, Eugène, ou l’histoire d’un machineur à Paris, a eu un certain succès, était amoureux d’elle. Il se rend à l’église Saint-Alexandre-Nevsky, où une messe va être célébrée à la mémoire de la jeune femme.
En pénétrant dans l’église Saint-Alexandre-Nevsky, Julien fut frappé par l’architecture tout à fait particulière de l’édifice, une architecture très différente de ce qu’il connaissait, lui qui n’avait guère dépassé les limites des fortifications, sinon pour un court voyage chez une tante à Soissons. Comment la décrirait-il, cette église ? Car il la décrirait, peut-être pas dans le roman qu’il avait commencé – quoique, il n’en était qu’à la première partie –, mais certainement dans le suivant, qui serait entièrement consacré au destin tragique d’une jeune femme d’origine russe. Julien, en admirateur de Balzac et de Zola, pensait qu’il était nécessaire de décrire les lieux dans lesquels se déroulait l’action. Mais devait-il rentrer dans une description détaillée, le vaste quadrilatère central, la haute coupole qui le surmontait, avec la fresque du Christ pantocrator qui la décorait et les huit hautes fenêtres qui la surélevaient et l’éclairaient, et les quatre absides qui le flanquaient, composées d’une savante superposition de voûtes en cul-de-four ? Non, il valait mieux s’attacher à rendre l’atmosphère qui régnait dans l’édifice, cette sensation que l’on ressentait de pénétrer dans un lieu spécial, baigné par une lumière magique, dorée, qui semblait provenir, non pas de la myriade de cierges qui l’éclairaient, mais des fresques, des icônes, des toiles qui couvraient les murs, quel que soit l’endroit où le regard se portait. Un lieu qui n’avait pas vocation à commémorer la souffrance du Christ, mais à donner à voir aux fidèles la magnificence du divin, à les frapper de stupeur et à les émerveiller.
Lorsque tout le monde fut installé, des chants s’élevèrent. Des chants dans une langue inconnue, une langue qui vous incitait à pleurer avant d’atteindre un état extatique de mélancolie. Julien fut alors submergé par l’émotion. Une émotion qui le replongea dans une réalité que l’exercice d’écriture auquel il s’était livré avait éloignée de lui. Il était là pour dire adieu à la jeune femme allongée dans le cercueil, avec sa robe en satin damassé argentée et montante qui lui donnait l’air d’une nurse anglaise, n’était les deux tresses blondes enroulées de chaque côté de son visage d’ange, et pas pour préparer son prochain roman. Il assista à l’office dans un état second. Jamais il n’avait été bouleversé à ce point, persuadé de partager avec tous ceux qui l’entouraient la même douleur et le même espoir dans la résurrection de Ludmilla dans un monde de splendeur à l’image du décor de cette église. Il suivit ensuite le maigre cortège accompagnant le corbillard jusqu’au cimetière de Passy, car l’assistance s’était débandée et il ne restait qu’une quinzaine de personnes en plus du pope et des servants.
Julien resta à distance de la tombe, intimidé par la présence du père de Ludmilla, Nikolaï Semionovitch Golovnine, que soutenait un homme qui affichait un air indifférent. Une jeune femme habillée en noir des pieds à la tête se tenait à côté de lui. Le pope marmonna quelques formules et agita son encensoir. Il y eut un long moment de silence, puis les proches défilèrent devant la tombe et chacun dit un mot à Golovnine. Aucun n’adressa la parole à la jeune femme qui restait impassible. Julien n’osa pas approcher et, bientôt, il n’y eut plus personne que les fossoyeurs qui descendaient le cercueil au fond du caveau. Voilà, c’était terminé. Julien poussa un soupir et fit demi-tour. La jeune femme en noir était derrière lui.
— Vous êtes Julien Philibert, n’est-ce pas ? Ma sœur m’a souvent parlé de vous.
Julien resta interdit, la bouche entrouverte, incapable de réagir.
— Je suis Flora.
Elle avait dit cela tout naturellement, comme si Julien ne pouvait pas ne pas la connaître, ignorer que Ludmilla eût une sœur, une demi-sœur en vérité, mais à quoi bon cette distinction en un jour pareil ? Flora lui prit les deux mains et planta ses yeux dans les siens, des yeux très sombres, charbonneux, et qui brillaient. Se pouvait-il que cette jeune femme fût la sœur de Ludmilla ? Ses traits étaient très différents, typés. Elle n’avait ni la même bouche ni le même nez, ses cheveux étaient très noirs, et elle avait la peau mate.
— Vous êtes certainement la personne qu’elle chérissait le plus au monde avec son père et moi.
Flora ne lâchait pas ses mains et Julien ne pouvait détourner les yeux des siens. Une sensation étrange, comme si elle avait pris le contrôle de sa volonté par la seule magie du verbe : « Vous êtes certainement la personne qu’elle chérissait le plus au monde avec son père et moi. » Ces paroles le pénétraient lentement, balayant une à une toutes les objections que sa raison levait en lui, les lettres restées sans réponse, les regards courroucés lorsqu’il allait la voir dans sa loge, son attitude indifférente lorsqu’il la rencontrait… Elles le métamorphosaient. Il n’était plus un amant éconduit ruminant amèrement sa déception, mais le protagoniste d’un amour impossible, le chevalier Lancelot d’une Guenièvre qui le repoussait avec d’autant plus de force qu’elle craignait de succomber.
— J’aimerais vous revoir, monsieur Philibert. J’aimerais parler avec vous de ma sœur. Nous ne pourrons pas la ramener à la vie, mais, ensemble, nous pourrons entretenir son souvenir et partager notre peine.
Lorsque Flora libéra ses mains, Julien eut la tentation de la retenir. Il aurait aimé l’entendre redire indéfiniment les paroles qu’elle avait prononcées. Il avait un cœur trop gros pour sa poitrine et les yeux baignés de larmes. Elle lui fit un sourire énigmatique et s’éloigna.



