Maurice est le fils de Jules Boisrenard, le personnage principal du roman Le Chaudron des Illusions. Lors d’une représentation de La Vie Parisienne, de Jacques Offenbach, il a retrouvé par hasard Blanche de Puymorens, l’épouse du cousin de Jules. Celle-ci l’a invité a se joindre à sa bande d’amis pour un souper au Café Anglais, restaurant réputé au coin du boulevard des Italiens et de la rue de Marivaux.
… Mercœur réclama le Grand Seize, mais on n’eut qu’un petit huit, comme le dit Valambert (le financier, pas le député), un joyeux drille qui était de toutes les fêtes. Et, d’ailleurs, on était huit, puisqu’il y avait également Louison, une jeune comédienne du théâtre Dejazet qui était la maîtresse du moment de Valambert, Le Gall, un associé de l’agent de change Adamsberg, La Roussette, en robe de soie georgette jaune canari, que l’on pouvait trouver ravissante ou cucul, au choix, et Mlle Desmarets. Cette dernière était un être à part dans le milieu des amateurs d’art lyrique et de théâtre en général. Grande, brune, elle avait un visage large aux traits appuyés, fumait le cigare et écrivait des chroniques assassines dans Le Siècle et dans Le Figaro, sous des pseudonymes masculins. Elle était redoutée des directeurs de théâtre et, plus encore, des comédiens et des comédiennes.
Le petit huit dans lequel on les introduisit n’avait rien à envier au Grand Seize. Boiseries d’acajou et de noyer, miroirs au cadre décoré à la feuille d’or et bruni, lustre en cristal de Venise. Sur l’un des murs trônait une copie de Vénus endormie surprise par un satyre de Nicolas Poussin. La pose suggestive de Vénus, dans une position d’abandon, la tête rejetée en arrière, les seins dressés et les cuisses entrouvertes, ainsi que le regard concupiscent du satyre qui retirait le linge qui l’enveloppait, indiquait clairement que ce salon était réservé à des parties fines de fin de soirée. Tout, d’ailleurs, concourait à l’intimité du lieu : les volets intérieurs que l’on pouvait fermer à sa guise, la lourde porte qui ne laissait filtrer aucun bruit, les serveurs qui officiaient avec la discrétion la plus absolue, et les appliques dont la lumière tamisée pouvait remplacer l’éclairage trop cru du lustre.
Mercœur voulut composer le menu, mais Mlle Desmarets lui prit la carte des mains. Elle commanda un consommé chancelière, des paupiettes de sole fécampoises, un médaillon de ris de veau à la Toulouse, une compote, du homard frais avec une sauce mayonnaise, une salade et des desserts. (La Roussette réclama un sorbet, ce qui lui fut accordé.) Mercœur, quelque peu vexé, ne lui laissa pas choisir les boissons. On commencerait par du champagne, un chablis pour le consommé et le homard, puis un bourgogne Chambertin et un Château d’Yquem pour le dessert. On savait vivre, c’était autre chose que les repas que Maurice se payait avec les figurantes du théâtre du Vaudeville ou du Gymnase.
Quand on eut apporté le champagne, Valambert se tourna vers Maurice :
— Comment va la Compagnie nouvelle pour l’embellissement de la Ville de Paris ?
— Messieurs, le premier qui parle de finances ira au coin, dit Blanche.
— De finances et de politique, ajouta la Roussette.
— Ça tombe bien, il y a quatre coins ! renchérit Louison.
— Mesdames, si vous leur enlevez les finances et la politique, que leur restera-t-il ? plaida Mlle Desmarets.
— Les chevaux, répondit Blanche.
Mercœur se récria :
— À moi, messieurs ! Ces dames nous étrillent ! Défendons-nous !
— Ah, mais moi, je ne me sens pas concerné, rétorqua Valambert. Je pourrais discourir des heures sur la beauté de ces dames et leur esprit !
— Bravo, vous avez mérité une bise de votre voisine pour votre repartie, dit Mlle Desmarets.
La Roussette s’exécuta de bonne grâce, car Valambert était joli garçon. Celui-ci remercia la jeune femme, puis il dit à Mlle Desmarets :
— Quel dommage que je n’aie pas été votre voisin !
— Vous voulez tout de suite le gros lot ! Un peu d’humilité, mon cher !
La conversation se poursuivit sur ce ton badin. Maurice mesurait la distance qui le séparait de ces gens. Il ne manquait pas de repartie, mais dans un genre plus vulgaire, qu’il eût été malséant d’afficher devant ces dames. Peut-être en fin de repas, lorsque le vin aurait brouillé leur sens des convenances.
Le consommé était goûteux. Valambert, très en verve, régala la compagnie avec des anecdotes que lui avait rapportées son frère, le député. Naturellement, on l’interrogea sur les maîtresses des personnages les plus influents. Cora Pearl, où en était-elle ? Combien en avait-elle ruinés ? Et la Païva ? Peuh ! Une vieille, on en parlait déjà alors que Louison était toute petite. Entre sole et ris de veau, on en vint à parler théâtre. Cette fois, on se tourna vers Mlle Desmarets.
— Est-il vrai que les répétitions de La Vie parisienne ont été un enfer ?
— Brasseur aurait prétendu qu’il n’apprendrait pas les deux derniers actes, parce qu’on serait obligé de baisser le rideau avant.
— On raconte beaucoup de choses, mais peu sont avérées, avait tempéré la Desmarets.
— Zulma Bouffar est vraiment excellente !
— Moi, je préfère Céline Montaland, elle est charmante.
— Vous êtes incorrigibles, messieurs, vous ne jugez une cantatrice que sur son physique.
— Ça compte ! dit Valambert. Que serait l’art lyrique si on ne pouvait pas rêver de passer la nuit avec les comédiennes après la représentation ?
La Roussette gloussa. Il est vrai que le financier la serrait de très près, au grand dam de Louison.
— Toutes les grandes cantatrices ont des amants, renchérit Mercœur. Leur voix ne serait pas ce qu’elle est si elles ne vivaient pas des histoires d’amour pleines de passion.
— Vous voulez dire que, sans vous, messieurs, Caroline Duprez, Marietta Alboni, Zulma Bouffar ou Julie Dorus n’auraient pas de voix ?
Blanche toisait Mercœur avec un air de défi.
— Il y a un contre-exemple, dit Louison, c’est Delphine Vallette.
— Est-il vrai qu’elle n’a pas d’amant ? Ça paraît incroyable. Elle qui était la reine des fêtes parisiennes.
— En tout cas, c’est une véritable renaissance, je n’aurais pas donné cher de sa peau il y a deux ans !
— Rinasce ! dit Valambert sur un ton mélodramatique.
On rit.
— Je vous vois très bien jouer La Traviata, mon cher, dit Mercœur pour tenter de se rattraper.
On rit de nouveau. Il faut dire que l’ambiance était beaucoup plus détendue. La conversation se dispersa. Il y avait parfois des apartés. Louison, ulcérée par l’attitude de son amant, faisait les yeux doux à Mercœur, qui surveillait Blanche du coin de l’œil. Entre Le Gall et Mlle Desmarets, c’était mal parti. La chroniqueuse n’avait pas une grande tendresse pour les hommes. Blanche se pencha à l’oreille de Maurice :
— Vous êtes bien silencieux, mon cousin.
— Quand on est assis à côté d’une reine, on doit savoir se montrer respectueux.
— Une reine ? Reine de quoi, je vous prie ?
— De beauté, la seule royauté qui compte à mes yeux.
— Vous êtes un vilain flatteur, mon cher Maurice. Prenez garde, si je vous prends au mot, je pourrais devenir tyrannique.
— Vous trouveriez en moi le plus dévoué des pages.
— Allez, cessez ces enfantillages, M. Mercœur vous regarde. S’il vous provoquait en duel, je perdrais mon page.
Maurice jeta un œil au dandy qui, aussitôt, fit mine de prêter la plus grande attention à Louison. Le pied de Blanche frôla le sien pendant quelques secondes. Pur hasard ? Comment savoir ?
— Votre chevalier servant a trouvé une pouliche moins rétive, il me semble, dit-il.
— Elle fait partie de l’écurie de Valambert, peut-être le laissera-t-il faire quelques tours de manège ?
— Vous avez la dent dure, ma cousine, mais l’analogie me plaît. Avec votre permission, je la resservirai.
— J’espère que vous n’allez pas, dès demain, me comparer à une pouliche !
— Allons donc ! Vous êtes la reine des amazones, ma tante bien-aimée.
— Voilà que ça vous reprend !
Nouveau frôlement du pied, cette fois plus appuyé. La compote était délicieuse, mais on était rassasié. Seuls Valambert et Mlle Desmarets firent honneur au homard. Blanche en picora quelques morceaux, par pure gourmandise, et Maurice calqua son comportement sur le sien. La Roussette avait les joues toutes rouges et un peu de transpiration perlait à la racine de ses cheveux, qu’elle avait teints de façon qu’ils aient une couleur plus sombre. Elle poussait des gloussements chaque fois que son voisin lui chuchotait quelque chose à l’oreille. Ce ne devait pas être très correct, ni très discret, car Mlle Desmarets, qui avait l’ouïe fine, le tança :
— Voyons, mon cher, on ne dit pas de telles choses à une jeune fille pure et innocente, comme notre amie Léontine !
Éclat de rire général.
— Que pensez-vous de cette nouvelle lubie du ministre de l’Instruction publique ? demanda Mercœur à la cantonade.
— Vous voulez parler du certificat d’études ? Ça va très bien au personnage, il a une tête d’instituteur mécontent.
— Vous le connaissez ?
— De vue.
— Je me garderais bien de passer son certificat d’études, dit la Roussette. Il suffit de quatre fautes à la dictée pour être éliminé.
— Mais voyons, belle enfant, dit Valambert, ce n’est pas pour les filles ! Vous avez bien d’autres qualités à nos yeux et je suis tout prêt à être votre examinateur.
— Bien parlé, mon cher ! dit Mercœur. Dès demain, j’ouvre un cabinet d’évaluation des aptitudes de ces dames à nous charmer. Je délivrerai un certificat de grâces supérieures.
La réponse de la Desmarets fut cinglante :
— Croyez-vous que les demoiselles se presseront à votre cabinet ? Elles auraient trop peur d’y perdre ce qu’elles ont de plus cher !
Ce n’était décidément pas son jour de chance. Mercœur se concentra dès lors sur Louison, qui n’avait rien compris à cet échange. Un maître d’hôtel fit diversion en proposant une Fine Champagne à chacun. Ce n’était pas de refus pour faire passer tout ce qu’on avait ingurgité.
Au moment du dessert, la conversation vint, on ne sait pourquoi, sur le sujet des « grands magasins ». Il est vrai que Jules Jaluzot, qui venait d’ouvrir le magasin du Printemps, avait confié la tenue des stands à de jeunes femmes, souvent de naïves provinciales, ce qui faisait jaser.
— Ne craignez rien, mesdemoiselles, elles ne vous détrôneront jamais dans nos cœurs.
On sourit, mais on était las, à moins qu’on ne pensât déjà à la suite. Les mains de Valambert s’étaient égarées sous la table, tout comme celles de Mercœur.
On se fit donner son vestiaire. Valambert partit avec la Roussette, Mercœur au bras de Louison, Le Gall et Mlle Desmarets chacun de leur côté.
— Permettez-vous que je vous raccompagne, ma cousine ?
— C’est bien aimable à vous, mon cousin, je risquerais de me perdre et Paris n’est pas sûr, la nuit.
Maurice héla un fiacre et tendit la main à Blanche pour l’aider à monter.



