La Maison verte est un livre foisonnant, comme l’Amazonie qui lui sert en grande partie de décor. Foisonnant et, au premier abord, impénétrable, car on pourrait aisément se perdre dans le récit, comme l’un de ses protagonistes, le déserteur Adrián Nieves, dans la forêt inondée par le fleuve Marañón en crue. Narration d’une ambition folle, se déroulant sur quarante ans et entrelaçant ses brins dans une tresse comme celles des chunchas aux cheveux noirs, ces amérindiennes si appétissantes à treize ans et déjà vieilles à vingt-cinq, les seins flasques et la bouche édentée. Une tresse de trois récits impossibles à démêler.
Trois lieux, trois récits
Il y a d’abord Piura, l’ancienne capitale du Pérou, battue chaque jour par une pluie de sable fin qui vous lacère la peau. Piura, c’est la ville des Mangaches, ces descendants des esclaves malgaches regroupés dans le quartier de la Mangacheria, et parmi eux, des Indomptables, Josefino, les frères León et leur cousin Lituma, autrefois sergent de l’armée péruvienne. C’est à la périphérie de Piura que Don Anselmo a fait bâtir la Maison verte, un lieu de perdition dont la musique attire les hommes, comme le chant des sirènes les marins d’Ulysse, et qui déchaîne les imprécations du père Garcia.
« Au début, ses visiteurs quittaient la ville à la dérobée ; ils attendaient l’obscurité, traversaient discrètement le vieux pont et s’enfonçaient dans les sablons. Mais bientôt, dans la ville, naguère tellement silencieuse, le bruit et l’agitation nocturne s’installèrent comme un vrai cauchemar. A l’aube, quand la harpe et les guitares de la maison verte se taisaient, un rythme indiscipliné et multiple s’élevait de la ville jusqu’au ciel : ceux qui rentraient, seuls ou en groupe, parcouraient les rues en riant à gorge déployée. »
Détruite par les Piuranes de la Gallinacera, un autre quartier de la ville, sous l’emprise de l’intransigeant père Garcia, la Maison verte sera reconstruite par la Chunga, la fille de Don Anselmo qui, devenu aveugle, y joue de la harpe tous les soirs.
Et puis il y a, de l’autre côté de la cordillère des Andes, Santa Maria de Nieva, sur les rives du fleuve Marañon, à l’orée de la forêt :
« Santa Maria de Nieva ressemble à une pyramide irrégulière dont les cours d’eau seraient la base. L’embarcadère se trouve sur le Nieva et autour du quai flottant se balancent les pirogues de Aragunas, les canots et les barques des chrétiens. Plus haut encore se trouve la place, un carré de terre ocre au centre duquel se dressent deux troncs de capironas, imberbes et corpulents. […] Plus haut encore, sur deux collines […] se trouvent les locaux de la Mission : toiture de tôle, poteaux de terre et de pona, murs blanchis à la chaux, toile métallique aux fenêtres, porte de bois. »
C’est à la Mission que les soldats amènent les fillettes enlevées de force aux tribus amérindiennes de la forêt. Enlevées pour que les sœurs de la mission les civilisent et en fassent de bonnes chrétiennes. C’est là que Bonifacia a grandi, Bonifacia la révoltée qui en sera chassée avant d’être recueillie par Adrián, qui la mariera au sergent Lituma.
Le troisième lieu, c’est la forêt amazonienne, dans laquelle vivent les Aragunas d’Urakusa, qui récoltent le caoutchouc que leur achètent à vil prix les « Patrons ». Lorsque leur cacique, Jum, décide de ne plus faire affaire avec les Patrons pour en obtenir un meilleur prix, ceux-ci font appel au gouverneur Julio Reátegui, qui prend la tête d’une expédition militaire pour les ramener à la raison.
Mais l’âge d’or est terminé pour les Patrons, et c’est l’objet du troisième récit. Le caoutchouc est désormais acheté ou volé par des trafiquants à la solde de Fuschia, un Brésilien d’origine japonaise, cruel et plein de rancœur, secondé dans un premier temps par sa maîtresse Lalita et qui s’appuie, pour échapper aux poursuites, sur Adrián Nieves, le pilote qui connaît tous les détours et méandres du Marañon, ainsi que sur le fidèle Don Aquiino.
La barbarie et la violence comme matériel de narration
La barbarie, c’est d’abord celle des tribus amérindiennes, Muratos, Huambisas, Shapras, Achuals, dont la vie a quelque chose « d’arriérée et de féroce », soumises à des conditions effroyables dans la forêt amazonienne, serpents, fourmis, moustiques, araignées, parasites qui gonflent le ventre des enfants, et l’eau, l’eau partout, qui imbibe la terre et pourrit tout. Des conditions qui font de chaque incursion dans la forêt un enfer :
« Tu parles, il y a deux mois ils étaient allés en mission sur le Santiago et les moustiques lui avaient fait gonfler les jambes, au capitaine. Elles étaient toutes rouges, pleines de boutons, il les laissait dans l’eau et le caporal le mettait en garde : attention aux yacas-mamas, ils peuvent vous laisser cul-de-jatte, mon capitaine, ces boas qui viennent sans qu’on y prenne garde, ils pointent le nez et hop ! ils vous avalent une jambe d’une seule bouchée. Et le capitaine, qu’ils y viennent et qu’ils les bouffent ! »
Comment, dès lors, s’étonner de leur cruauté, surtout celle des Huambisas, chasseurs et guerriers aux dents limées en pointe :
« Un des Huambisas se retourne, leur montre la tête d’où gouttent encore quelques points grenat. Par contre, la brèche ouverte entre les épaules osseuses rend toujours, les salauds, d’intermittentes coulées d’un sang liquide épais. »
Mais la barbarie n’est pas l’apanage des tribus amérindiennes. C’est également celle d’une prétendue civilisation, qui arrache les fillettes à leur clan pour leur apprendre à parler « chrétien » et qui en fait de futures bonnes à tout faire au service des notables, à moins qu’elles ne finissent putains à la maison verte ou ailleurs :
« Trois soldats courent après la fillette, qui est agile, qui s’esquive. Ils la rattrapent au centre de la clairière, la ramènent au gouverneur, il lui passe la main sur la figure : elle avait le regard éveillé et quelque chose de gracieux dans ses manières, le capitaine n’était pas de cet avis ? ce serait dommage qu’elle s’élève ici, la pauvre, et l’officier : en effet Don Julio, et elle a de jolis yeux verts […] et le caporal Delgado : petite et bien roulée, bonne pour servir de mascotte à la compagnie, mon capitaine, et les soldats rigolent. »
Et c’est également celle de l’exploitation des tribus par les patrons et les trafiquants qui sillonnent la forêt. Une exploitation basée sur la violence, torture et viols, exercée par les soldats du gouverneur Julio Reátegui et celle des acolytes de Fuschia, qui s’appuie sur la rivalité ancestrale entre Huambisas et Aragunas pour imposer ses conditions.
« C’était le mari d’une des dames de la case, et le capitaine ah, c’était pour ça qu’il ne s’en allait pas, ce bandit, compris ! C’était vrai, Julio Reátegui avait lui aussi oublié ces dames […] Silencieusement, tous ensemble, les soldats se lèvent et se pressent autour du gouverneur ; yeux fixes, bouches tendues, regards ardents. Le gouverneur représentait l’autorité, c’était à lui, Don Julio, qu’il revenait de prendre des décisions […] Julio Reátegui regarde les soldats enkystés les uns dans les autres ; sur les corps indifférenciables, les têtes se tendent vers lui, la lueur du feu fait briller les yeux et les fronts. Ils ne sourient pas, ne baissent pas le front, ils attendent immobiles, bouche entrouverte : bah, dit le gouverneur, du moment qu’ils insistaient. […] Dire qu’ils se mettaient dans ces états pour des épouvantails pleins de poux. »
Et c’est enfin, celle d’une religion intransigeante, imprégnée de superstition, qui déchaîne la violence :
« Le père Garcia et les femmes arrivèrent à ses portes, le vacarme cessa et il se fit une immobilité soudaine. Mais alors on entendit des cris aigus et, de même que les fourmis abandonnent leurs labyrinthes lorsque le fleuve les inonde, les pensionnaires surgirent, en se bousculant et en hurlant, peinturlurées, à demi vêtues, et la parole du père Garcia s’éleva, tonna sur la mer [des femmes de la Gallinacera] et, entre la cime des vagues et leur creux, d’innombrables tentacules s’allongeaient, empoignaient les pensionnaires, les renversaient et les frappaient par terre. Puis le père Garcia et les femmes envahirent la Maison verte, la remplirent en quelques secondes et il en provint un fracas de destruction : des verres, des bouteilles s’écrasaient, on cassait des chaises, on déchirait des draps, des rideaux. […] Au milieu du désordre, meurtries, sans voix, tremblant encore, les pensionnaires se relevaient, tombaient dans les bras les unes des autres, pleuraient et se consolaient. La Maison verte brûlait, on pouvait voir les flammes pourpres, aiguës et disloquées au milieu de la fumée cendreuse qui montait en de lents remous vers le ciel de Piura. »
« Quel formidable matériel de narration » disait Vargas Llosa de cette barbarie, « d’un côté, [elle] me rendait furieux, elle rendait patents le retard, l’injustice et l’inculture de mon pays. De l’autre, elle me fascinait. »
Un récit-fleuve, dont les bras se perdent dans la végétation luxuriante des mots
La Maison verte est un roman exigeant. Vargas Llosa nous propose un récit-fleuve, charriant les bribes d’une narration fragmentée, kaléidoscopique, comme les troncs d’arbre ou les galets arrachés à la forêt par les crues du Marañon. À nous d’en reconstituer la chronologie. Elle se construit petit à petit, et il ne faut surtout pas s’en inquiéter, se rebeller, et ça, c’était quand ? à quel moment ? qu’est-ce que ça vient faire là ? il faut se laisser griser par la magie du verbe, la musique des phrases, un torrent de mots :
« Pantacha ouvrait de grands yeux et Fuschia lui flanqua une baffe, salaud, en train de regarder la femme d’un autre. Il se frottait le nez, bien le pardon, Patron, il venait simplement pour prévenir, les Huambisas veulent que Jum s’en aille, vous savez bien qu’ils haïssent les Aguarunas, ils s’étaient mis en colère et Nieves et lui n’arrivaient pas à les retenir, la patronne était malade ? Et Don Aquilino vaut mieux que t’aille voir, Fuschia, qu’ils me le tuent pas, avec la peine que j’ai eue à le convaincre de venir dans l’île, et Fuschia putain de bordel de Dieu, il faut les faire boire, qu’ils se saoulent ensemble, ou ils se tuent ou ils deviennent amis. »
Une histoire d’hommes et de femmes, dans ce qu’elle a de plus laid, de plus dérisoire et de plus beau
Le récit mêle le passé et le présent, il nous vient en grande partie des souvenirs échangés par les protagonistes au bar de la Maison verte, sous l’œil vigilant de la Chunga. Car le roman est avant tout l’histoire d’hommes et de femmes, que Vargas Llos parvient à rendre extraordinairement vivants :
« Ils buvaient accoudés au comptoir, très amis, et Seminario pinçait les joues de Lituma, tu es le dernier mâle de ce pays, cholito, tous les autres des poules mouillées, des pleutres, l’orchestre entama une valse et la grappe humaine du bar s’égrena […] Seminario avait pros le képi du sergent et l’essayait, comment me trouves-tu Chunga ? pas aussi horrible que ce cholo, bien entendu, mais ne te fâche pas.
— Il est peut-être un peu gros, mais pas horrible, dit la Sauvage.
— Quand il était jeune, il était aussi mince qu’[Alejandro], rappela le harpiste. Et un vrai diable, pire encore que ses cousins. »
Dans ce long poème en prose, c’est bien l’humanité que Vargas Llosa décrit, l’humanité dans ce qu’elle a de plus laid, de plus triste, mais aussi de plus dérisoire et de plus beau. Beau comme l’amour fou de don Anselmo et Toňita :
« Elle est là, légère, silencieuse, elle pénètre sur la place comme en glissant, vois comme elle l’emmène près du square, la fait asseoir, lui touche les mains, les cheveux, et elle, docile, les genoux serrés, les bras croisés : voilà ta récompense d’une si longue veille. […] L’amour vient-il de face, la figure au vent, vient-il dissimulé ? Et toi : il est peine, tendresse, compassion, envie de lui faire des cadeaux. Laisse-lui la bride sur le cou et qu’il aille comme il voudra, au pas, au trot, au galop, il connaît, c’est de bonne heure. »
La Maison verte est un roman traduit de l’espagnol (La casa verde, 1965). Il est publié par les Éditions Gallimard, collection L’Imaginaire. Mario Vargas Llosa est né au Pérou. Il a obtenu le prix Nobel en 2010. Grand spécialiste de Victor Hugo et de Flaubert, il a également été élu à l’Académie française en 2021. Il est mort en 2025.
Son œuvre est immense et très diverse. Il est surtout connu pour ses romans radiographiant la société de son pays et de l’Amérique latine en général, une société qui, pendant une grande partie du XIXe et de XXe siècle, a été sévèrement contrôlée par la dictature et traversée par un fanatisme religieux fortement teinté de superstitions. La Guerre de la fin du monde, chronique apocalyptique de la guerre des Canudos en 1897, au Brésil, en est un exemple.
Il a également écrit des romans policiers, reprenant le personnage du sergent Lituma, ainsi que des ouvrages plus intimistes, comme le savoureux La tante Julia et le scribouillard.


