Sur un air de Mazurka, une soirée chez Amédée – chapitre X

Sur un Air de Mazurka est, comme je l’ai déjà dit, un « polar au féminin » : les enquêtrices en sont deux jeunes femmes, Nic (Nicole) et Val (Valentine). Petit résumé des chapitres précédents. Le jeune poète, Évariste Romorantin, a été accusé du meurtre d’Hubert Dumesnil, le fiancé de Valentine de Chailly. Évariste est un amour de jeunesse de Valentine et elle est persuadée de son innocence. Son amie, Nic, a promis de l’aider à le disculper. Pour ce faire, elle a convaincu son frère d’organiser une soirée de façon à pouvoir rencontrer Paul Thiébaut, qui travaillait dans la même compagnie qu’Hubert Dumesnil. Elle soupçonne que celui-ci pourra lui en dire plus sur les activités de Dumesnil.


Un appartement au premier étage d’un immeuble cossu à la limite du faubourg Saint-Germain. Amédée était sans cesse à court d’argent et devait emprunter pour rembourser ses créanciers, mais il tenait à maintenir son train de vie.

Le salon était une vaste pièce au plafond très haut. Elle était éclairée par un lustre en cristal qui se reflétait dans un miroir trônant au-dessus de la cheminée. Peu de meubles, les huissiers étaient passés par là. Un piano demi-queue qui avait miraculeusement échappé à toutes les saisies. En ce dimanche 4 mars, on avait dressé des tréteaux derrière lesquels du personnel envoyé par une maison de placement servait du champagne et des petits fours.

Les messieurs avaient adopté le style anglais. Redingote noire, col droit, cravate et pochette en soie, pantalon gris à rayures verticales, imposants favoris ou collier de barbe. Côté féminin, tons pastel, bas de robe drapé, agrémenté de gros nœuds en satin ou en soie. La ligne longue et étroite, qui caractérisait la mode des années 1870, s’était donné des aises. La taille restait basse, mais la tournure avait repris de l’ampleur et soulignait la chute de reins. Mis à part ça, la fermeture était toujours haute, rares étaient les décolletés et le corset continuait de martyriser le corps pour faire pointer la poitrine en avant. Les cheveux étaient ramassés et bouclés, un chapeau retenu par un ruban et agrémenté d’une fleur en papier tenait en équilibre au-dessus.

On se congratulait, on parlait fort. « Amédée, voilà bien longtemps que tu ne nous as pas reçus ! » Chacun, ici, prétendait être artiste, ou ambitionnait de le devenir. Musique, littérature, poésie. Peu avaient publié, mais les éditeurs de nos jours sont si frileux ! Alors, on écrivait des articles dans lesquels on vitupérait sous un nom d’emprunt les livres et les pièces des autres. De ceux qui avaient des relations. D’ailleurs, qui peut vivre de sa plume, ou de sa musique, mis à part quelques privilégiés prêts à toutes les compromissions !

Paul Thiébaut était arrivé parmi les premiers. Peur d’être en retard. Il tenait son étui à violon sous le bras. On lui jetait un coup d’œil blasé en arrivant. On l’avait déjà vu ici, celui-là ! L’an dernier, ou il y a deux ans… On le reconnaissait à ses cheveux arrangés de façon à rendre moins visibles ses oreilles décollées. Et puis on passait à autre chose. « Tiens, mademoiselle Pasquier ! Je vous croyais fâchée avec votre frère ! » Zulma, une grande brune un peu forte et qui fumait le cigare, accueillit Nic. Zulma, qui s’appelait en réalité Fernande, était actrice. Les mauvaises langues disaient qu’elle jouait le rôle du pompier, un personnage indispensable dans tout théâtre, ce qui était tout à fait injuste. Berlonghi fit entendre son rire de fausset. La Berlongha, comme disait Lambert, qui avait autant d’humour qu’une locomotive Koechlin. Il était exaspérant, Berlonghi, mais on le supportait, car il vous payait le restaurant au Café Riche. Dans un coin du salon, Dugardon, peintre refusé au salon des refusés, histrionnait devant une jeune femme aux cheveux noirs et au visage en lame de couteau qui buvait ses paroles.

Amédée leva la main pour réclamer le silence. Il se pavanait, étrennant une redingote neuve qui fit tiquer sa sœur. Il alla s’asseoir au piano, prit un air inspiré et attaqua une polonaise de Chopin. La même que la fois précédente. Il jouait de tête, autrement dit une version tout à fait originale, émaillée de nombreuses traversées du clavier de la gauche vers la droite ou de la droite vers la gauche. Ça faisait romantique en diable. On l’applaudit chaleureusement. On avait la reconnaissance du ventre et l’œil sur les tréteaux qu’on avait regarnis. Puis il attaqua une valse. Zulma entraîna Robertson, un poète anglais qui se donnait des airs de Baudelaire avec ses cheveux verts, et dansa avec lui. C’était elle qui conduisait. Amédée enchaîna avec une polka. Strauss. Zulma abandonna Robertson, elle ne savait pas danser la polka. La valse non plus, d’ailleurs, mais elle était capable de donner le change, seul Robertson, dont les pieds avaient été martyrisés, s’en était aperçu. Lorsque Amédée se leva pour saluer, on se pressa autour de lui. Zulma l’embrassa sur les deux joues et signa son forfait de deux marques rouges. Attendez, ce n’est pas fini ! Amédée reprit place devant le piano. Cette fois, il déplia une partition. Une jeune femme s’avança. Elle était menue, un peu maigre. Elle avait des cheveux châtains et une frange. Amédée lui sourit, elle rougit. Nic ne la connaissait pas, celle-là. La nouvelle maîtresse de son frère ? Amédée joua, le rossignol chanta – pas très juste, mais avec une jolie voix – un lied de Schubert. On bâilla. Puis Amédée enchaîna sur un air plus guilleret. Le rossignol était bien plus à l’aise :
— Mignonne, quand la lune éclaire
La plaine aux bruits mélodieux,
Lorsque l’étoile du mystère
Revient sourire aux amoureux,
As-tu parfois sur la colline,
Parmi les souffles caressants,
Entendu la chanson divine
Que chantent les blés frémissants ?
Zulma se leva et rejoignit le rossignol dont elle couvrit la voix :
— Mignonne, quand le soir descendra sur la terre,
Et que le rossignol viendra chanter encore,
Quand le vent soufflera sur la verte bruyère,
Nous irons écouter la chanson des blés d’or !

On applaudit. « Quelle voix, Zulma, vous auriez pu faire carrière à l’opéra ! » Le rossignol baissait les yeux, personne ne s’intéressait à elle.

C’était au tour de Paul. Il avait ressorti la sonate pour violon de Bach qui plaisait tant à Louisette quand il l’étudiait à l’époque où il louait une chambre au mois à la pension Richier. Il se demanda si c’était un bon choix : pour apprécier Bach, il fallait être mélomane. Il avait le trac, il ferma les yeux et pensa à Louisette, qui passerait des heures à l’écouter jouer si elle n’avait pas tout ce ménage à faire. Et il se lança ! C’était poignant, parfois grinçant, ça vous prenait aux tripes. Paul dut faire des efforts pour ne pas être submergé par l’émotion. Il faisait corps avec son violon, ses doigts couraient sur les cordes, l’archet les caressait, il avait fermé les yeux, il était seul au monde, des larmes perlaient à la commissure de ses paupières.

Autour de lui, on en avait profité pour se rapprocher des tréteaux, on parlait, d’abord bas puis plus haut. Leprêtre rigola. Nic le fusilla du regard et il plongea le nez dans son verre. Paul comprit qu’il ne jouerait pas le deuxième mouvement. Il égrena les dernières notes mécaniquement puis il baissa son violon et se pencha en avant pour saluer et cacher la rougeur de son visage. C’est tout juste si on l’applaudit.

Il n’aurait pas dû venir. La dernière fois, c’était la même chose. Il avait joué du Lipsky, il avait cru que Bach passerait mieux… Mais ces gens-là étaient incapables d’apprécier la musique, ils ne venaient que pour manger et boire. Il n’aurait pas dû venir. Il rangea son violon dans son étui. Lorsqu’il partirait, personne ne prêterait attention à lui, pas même Amédée. Quelle idée il avait eue d’accepter !
— Monsieur Thiébaut ?

La femme qui était devant lui était grande et belle. Il l’avait déjà vue… L’année précédente, sans doute. L’une des seules qui l’avaient écouté avec attention.
— Madame…
— Je suis Nicole Pasquier, la sœur d’Amédée… Je voulais vous dire… J’ai beaucoup aimé votre interprétation. Je sais que c’est toujours difficile de jouer Bach. Souvent, les interprètes le jouent mécaniquement et on a l’impression que c’est de la musique pour initiés. Vous, vous y avez mis tout votre cœur. Vous étiez ému et vous m’avez émue.
— Oh, vous savez, madame, je ne suis qu’un amateur…
— Ne vous déjugez pas. J’ai été choqué par la manière dont les autres se sont comportés. Ils ne méritent pas des gens comme vous.
— Merci, madame… C’est très gentil à vous. Mais je vais me retirer.
— J’ai une requête à vous faire.
— Dites…
— J’ai une amie qui, malheureusement, n’a pas pu venir. J’aimerais beaucoup qu’elle puisse vous entendre. Elle est mélomane. Plus que moi, je suis peintre et je n’ai pas beaucoup le temps d’écouter de la musique. Accepteriez-vous de jouer pour elle ? Je sais que vous travaillez, mais vous pourriez venir dîner chez moi.
— Je vous remercie pour votre invitation… Mais… Je suis marié et j’ai deux enfants.

Aïe, ce n’était pas prévu, Nic fut prise au dépourvu. À le voir, on l’imaginait plutôt célibataire.
— Si vous le voulez, vous pouvez venir chez nous, reprit-il. C’est nous qui vous invitons.
— Je suis gênée… J’ai l’impression de vous forcer la main !
— Pas du tout, je suis sûr que Louisette sera heureuse de vous accueillir.

Louisette. C’était joli comme prénom. Et puis ça avait un petit côté peuple, Nic trouva ça bien. On verrait bien comment mademoiselle de Chailly s’entendrait avec Louisette. Nic lui ferait la leçon avant d’aller chez les Thiébaut.
— D’accord, mais promettez-moi de faire quelque chose de simple.
— Ne vous inquiétez pas, chez nous, c’est toujours simple.

Finalement, il avait eu raison de venir. Même pour une seule personne ! Qui avait l’air très avenante, Louisette l’aimerait.

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