Amandine, l’héroïne du roman La Taverne du Bagne, fréquente un groupe de jeunes gens séduits par les théories anarchistes. Elles ont rencontré un grand succès à la fin du XIXe siècle et l’année 1892 a été marquée par plusieurs attentats. L’occasion de faire un rappel historique sur l’histoire de l’anarchisme en France.
Origines
Joseph Proudhon est considéré par de nombreux historiens comme le premier théoricien de l’anarchisme. Son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? ou recherche sur le principe du droit et du gouvernement, paru en 1840, fait date. Il n’est pas isolé. De nombreux intellectuels en Angleterre, en Prusse, en France, s’interrogent sur les ressorts de la société capitaliste qui prend son essor et, déjà, se dessine le fossé qui va séparer ceux que l’on appellera les « communistes libertaires » et ceux que l’on appellera les « communistes autoritaires ». Le très éphémère journal L’Humanitaire (été 1841), créé par Gabriel Charavay, se fixera comme objectif de populariser les idées des premiers.
Dans un premier temps, tous se rassemblent dans l’AIT (association internationale des travailleurs, également appelée première internationale), créée à Londres le 28 septembre 1864. Très vite, le débat entre autoritaires et libertaires se cristallise dans l’opposition entre Karl Marx et Mikhaïl Bakounine.
La propagande par le fait
En 1872, Bakounine est exclu de l’AIT, il rejoint la Fédération jurassienne qui se transforme en Internationale antiautoritaire, à laquelle se joignent des personnalités comme le géographe Jacques Élisée Reclus et l’Italien Errico Malatesta. Malatesta préconise dès 1876 la « propagande par le fait », c’est-à-dire le recours à des actions spectaculaires et potentiellement violentes, visant des symboles de l’asservissement du peuple par l’état. Pierre Kropotkine partage ses vues, qui fonde le journal La Révolte avec Élisée Reclus en 1879. Il écrit :
– La révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite […], tout est bon pour nous, qui n’est pas la légalité.
Les Bandes noires, qui opèrent dans la région de Montceau-les-Mines entre 1882 et 1885, sont les premières manifestations concrètes de la propagande par le fait. Leurs cibles sont principalement des symboles religieux et des informateurs de la police.
Ravachol
François Claudius Koënigstein, dit Ravachol, est né en 1859 à Saint-Chamond. Sa première action d’éclat est de nature purement criminelle : il tue un ermite de 93 ans pour lui voler son argent. Sa rencontre avec des militants anarchistes le convertit à la cause et il gagne Paris en 1891 où il recrute quatre autres activistes, Rosalie Soubère, Charles Simon, Charles Chaumartin et Joseph Jas-Béala. Il y fomente deux attentats à la bombe, l’un sur le boulevard Saint-Germain, qui fait un blessé, l’autre à Clichy qui fait six blessés. Tous deux visaient un magistrat. À la suite du second attentat, Ravachol fait la connaissance d’un garçon de café au restaurant Véry. Il cherche à enrôler, mais celui-ci le dénonce à la police. Il est arrêté, jugé et condamné aux travaux forcés. La veille de son procès, une bombe explose au restaurant Véry, sans doute en représailles, et tue une personne.
Il est jugé une seconde fois pour le meurtre de l’ermite et d’autres chefs d’accusation. Cette fois, il est condamné à mort et guillotiné le 11 juillet 1892.
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Il deviendra aussitôt un martyre de la cause. L’auteur de sensibilité anarchiste Sébastien Faure lui dédia une chanson qui fut publiée dans l’Almanach du Père Peinard en 1894, La Ravachole (sur l’air de La Carmagnole) :
Dans la grand’ville de Paris (bis)
Il y a des bourgeois bien nourris (bis)
Il y a les miséreux
Qui ont le ventre creux :
Ceux-là ont les dents longues,
Vive le son, vive le son,
Ceux-là ont les dents longues,
Vive le son
D’l’explosion !
Vaillant, Caserio et les lois scélérates
Auguste Vaillant se réclame de Ravachol lorsqu’il lance une bombe chargée de clous dans l’enceinte de l’Assemblée nationale le 9 décembre 1893, blessant une cinquantaine de personnes. Il sera guillotiné le 5 février 1894. Le24 juin 1894, c’est l’émigré italien Sante Geronimo Caserio qui passe à l’action. Il poignarde le président de la République Sadi Carnot, en visite à Lyon à l’occasion de l’Exposition coloniale qui s’y tient. Lui aussi sera guillotiné (16 août 1894).
Ces attentats pousseront la Chambre à voter les « lois scélérates ». La première modifie la loi de 1881 sur la liberté de la presse et définit la notion d’apologie considérée comme un délit. La seconde permet d’inculper tout membre ou sympathisant d’une organisation anarchiste sans faire de distinction. Elle encourage également la dénonciation : « Les personnes qui se seront rendues coupables du crime mentionné dans le présent article, seront exemptes de peine si, avant toute poursuite, elles ont révélé aux autorités constituées l’entente établie ou fait connaître l’existence de l’association. » Elles sont votées en décembre 1893. La troisième (votée en juillet 1894) interdit toute forme de propagande anarchiste. Des journaux comme Le Père Peinard sont interdits. Ces lois débouchent sur un procès retentissant, le procès des Trente, en août 1894. On a réuni dans le box des accusés des théoriciens de l’anarchisme et des voleurs, mais les jurés ne se laisseront pas impressionner et beaucoup seront acquittés.
Syndicalisme révolutionnaire
La propagande par le fait a démontré son inefficacité. Kropotkine la condamne dès 1889. Il écrit :
Un édifice basé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs.
Malatesta fait de même. Il préconise le « gradualisme révolutionnaire », une sorte de politique des petits pas pour parvenir à une société sans état.
Le virage est pris. Les tenants du syndicalisme révolutionnaire prennent le dessus sur ceux de l’action directe. Le syndicalisme révolutionnaire va durablement influencer la CGT. Dans la Charte d’Amiens, adoptée en congrès en 1906, il est écrit :
Cette besogne [les revendications au quotidien] n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme : d’une part [le syndicalisme] prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, et, d’autre part, il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
Errico Malatesta et bon nombre d’anarchistes contestent cependant cette vision. Pour Malatesta :
L’anarchiste qui a accepté d’être le fonctionnaire permanent et salarié d’un syndicat est perdu pour l’anarchisme.
Des syndicats comme la CGT, Force ouvrière, l’UNSA, la FSU et l’UNEF se revendiquent toujours de la Charte d’Amiens.



