Il est des tableaux dans lesquels on aimerait plonger. La Méridienne, de Van Gogh, par exemple, ou bien ces innombrables tableaux de Cézanne, inondés de soleil… L’écriture nous offre cette liberté, pourquoi s’en priver ?
Une femme au visage fatigué, le regard perdu dans le vague. Son teint est bleu, bleu et rose, sa bouche est rouge. Des cheveux s’échappent d’un chignon un peu trop lâche. Elle porte un chemisier blanc, dont les plis sont marqués par des traînées de couleur violette. Devant elle, un homme qu’on voit de biais, avec un costume sombre, une casquette et une pipe au tuyau étroit. Sur la table, devant eux, deux verres dont les reflets sont rendus par une tache blanche. Le mur derrière la femme est tout juste ébauché, papier peint avec de grandes fleurs, de cette sorte de fleurs qui ne poussent que sur les papiers peints. La lumière vient d’une fenêtre ouverte en arrière-plan, qui éclaire la femme et laisse l’homme dans la pénombre.
Elle donne sur un jardin aux couleurs vives, des arbres aux formes improbables, comme un décor peint en trompe-l’œil. Le ciel est bleu et le relief à l’horizon est bleu également, plus sombre, avec des teintes mauves par endroit. La montagne Sainte-Victoire ? On devine entre eux une conversation faite de silences, de banalités, de choses non dites, dans un café peut-être, dans un café, sans doute. C’est dimanche et il fait beau, ils se sont promenés, marchant côte à côte sans dire un mot, ou alors juste pour saluer une voisine qui sortait son chien, bien heureux qu’elle ne les ait pas retenus pour leur parler de ceux du dessus, qui ont encore fait la java la veille. Ils sont entrés dans ce café pour prendre un rafraîchissement, une limonade. Les verres sur la table sont transparents, à moins qu’ils soient vides, on voit mal monsieur se contenter d’une limonade !
Le cadre en bois est chantourné, épais, la dorure est écaillée. Pourquoi les tableaux de cette époque sont-ils toujours encadrés de la sorte ? Comme si le style pompier de la peinture académique, chassé de la toile, s’était réfugié sur le bord, en attendant de s’approprier l’œuvre une fois que ses outrances, ses extravagances, la juxtaposition de couleurs incongrues, la pâte épaisse des touches, le dessin approximatif, tout ce par quoi les peintres ont cherché à se différencier de leurs aînés, seront définitivement digérés, classés dans une « école » et datés par la critique, avec un début et une fin, comme toutes les manières de peindre qui ont précédé.
L’atmosphère du musée est feutrée. Il est encore tôt et on circule de toile en toile librement. En couple ou en groupe, avec un guide qui parle bas dans un micro minuscule pincé au revers de sa veste, et on rajuste l’oreillette qui ne tient pas, à cause de la branche de lunette, ce n’est vraiment pas pratique. Des gamins qui s’ennuient se courent après et se font rappeler à l’ordre par leurs parents courroucés. Flash. Un gardien s’approche. Les photos sont interdites, monsieur.
— Je ne te comprends pas. Je ne t’ai pas obligée à arrêter ton boulot. C’est une décision que nous avons prise ensemble.
Est-ce l’homme à la pipe qui parle ou mon voisin ? Un homme assez grand. Allure décontractée, lunettes d’écaille, pull bleu marine, jean. Sa compagne est un peu boulotte. Elle n’a pas déposé son manteau au vestiaire et elle doit avoir chaud. Elle paraît contrariée, sa voix est lasse, comme doit être la voix de la femme aux joues roses et bleues. La voix d’une femme qui est restée dans l’ombre d’un mari sans envergure, cadre supérieur aujourd’hui, mais qui aurait été boutiquier hier, à l’époque du tableau ; d’une femme qui se rend compte que ses plus belles années sont passées, que son univers s’est rétréci, la voisine au chien, les enfants qui viennent une fois par mois le dimanche, la belle-mère, les expositions ou la promenade dominicale sans autre but que de prendre un rafraîchissement au café, assis à la table du fond, juste à côté de la fenêtre.
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Pourquoi ne se lève-t-elle pas, la dame du tableau ? Pourquoi n’abandonne-t-elle pas l’homme à la pipe ? Il hausserait les épaules, certain qu’elle reviendrait un peu plus tard, préparerait le repas du soir, une soupe avec une tranche de lard, un verre de rouge, ou un plat surgelé, Picard – il y en a de très bon, vous savez ? –, pendant qu’il regardera C l’hebdo à la télé, ou plutôt C News, avec Hanouna, mais au fond, je n’en sais rien, on ne peut pas savoir de quel bord ils sont, ces gens-là.
Qui dit qu’elle reviendra, d’ailleurs ? Une fois dehors, dans le jardin aux fleurs multicolores, des taches rouges, jaunes, bleues, au milieu des arbres aux branches qui s’enroulent en arabesque, une fois libérée du poids de cette vie d’ennui, de routine, de soumission, de silences ou de banalités – as-tu pensé au pain ? l’évier est bouché, ou bien : il n’y a plus de réseau et je ne peux pas remplir le CESU pour la femme de ménage –, on s’apercevra qu’elle est encore jolie, avec son visage avenant, ses joues plus roses que bleues, ses cheveux châtain aux reflets roux qu’elle aura repeignés, son sourire, retrouvé comme par miracle. — Puis-je vous offrir un rafraîchissement, madame ? — Non merci, c’est très gentil de votre part, mais je viens d’en prendre un. — Alors, prenez mon bras et faisons ensemble quelques pas dans la campagne. Le printemps est en avance cette année, vous ne trouvez pas ? Le soleil baigne d’une lumière dorée la montagne Sainte-Victoire. J’ai pris le bras de la petite dame qui n’est pas aussi boulotte qu’elle en avait l’air, une fois retiré son manteau. Nous sommes tous deux dans le jardin aux fleurs multicolores. Le cadre supérieur a haussé les épaules et s’est rapproché du guide qui détaille un tableau de Gauguin, avec ses à-plats jaunes, verts et bleus et ses figures hiératiques. Il ne risque pas de rentrer dans le tableau, lui. Beaucoup trop cartésien. Il pense au contrôle technique de la BMW. Il faudra penser à prendre rendez-vous. Cette exposition m’ennuie. Encore une idée de Lucie.
Nous avons pris ma voiture. Un tilbury. Le cheval alezan trotte en baissant la tête. Nous nous sommes enfoncés dans la campagne. Lucie est radieuse. La brise fait voler les cheveux échappés de son chignon. Les champs sont inondés d’une lumière dorée. Les blés sont coupés et les paysans ont dressé des meules de foin. Nous courons tous deux sur le sol inégal, en riant, avant de nous abattre par terre. Fougue des élans oubliés…
Lucie est allongée à côté de moi, la tête posée au creux de son coude, j’ai les bras croisés derrière la nuque, un chapeau de paille rabattu sur les yeux. On voit nos serpes et mes sabots au premier plan. C’est un autre tableau. Le gardien martiniquais, s’est approché. Il est interdit de rentrer dans les tableaux, monsieur-dame.
Nous passons dans une autre salle. Un tableau de Mary Cassatt, femme arrangeant ses cheveux. Le groupe a disparu, l’homme à la BMW l’a suivi. Lucie paraît apaisée. Je lui parle. Elle m’écoute en souriant. Nous reprenons la conversation, commencée à l’ombre de la meule de foin, qu’a interrompue le gardien de musée.
— Je suis de passage, vous savez. Demain nous irons à Versailles.
Dommage. La dame au manteau part en trottinant rejoindre son groupe. Je jette un regard pensif par la fenêtre. De gros nuages d’un gris pommelé balaient le ciel au-dessus de l’aile Denon. Il pleuvra certainement sur Versailles, demain.



