Sur un air de mazurka : chapitre VI

On est au chapitre VI du roman. On se souvient (peut-être) que Hubert Dumesnil, le fils d’un régent de la banque de France a été assassiné et qu’un jeune poète, Évariste Romorantin, a été accusé du meurtre. Romorantin a été un amour de jeunesse de Valentine de Chailly, la fiancée (contre son gré) de Dumesnil. Valentine (Val) a convaincu son amie Nic de l’aider et toutes deux ont décidé de prendre la défense du jeune poète. Pour cela, elles doivent récolter des informations. Val espère en glaner au cours des réceptions que tient sa mère chaque mercredi.


Léontine de Chailly tenait salon le mercredi. C’était une institution. Députés de la droite monarchiste, journalistes, financiers, pique-assiette – il en faut, c’est une question de standing – et, bien sûr, ces dames, amies et envieuses, y étaient conviées. Au demeurant, madame de Chailly avait dû espacer ses mercredis depuis quelques années, elle n’en faisait plus que deux par mois. Monsieur de Chailly avait été contraint de réduire son train de vie. Sic transit gloria mundi.

En dehors de la particule, et ça n’était pas rien – elle était dans la famille depuis plusieurs siècles, tout le monde ne pouvait pas en dire autant –, il ne restait pas grand-chose de la grandeur passée des « de Chailly ». La propriété familiale, quelque part dans le Berry, une grande bâtisse à demi ruinée – il n’y avait que les tours d’angle qui tenaient encore debout –, des terres éparpillées tout autour et l’hôtel particulier. Pas suffisant pour tenir dignement son rang. Les fermages ne rapportaient plus rien, ce n’est pas vous qui me contredirez, ou alors il fallait cultiver par soi-même.

À part ça, il y avait les émoluments du poste de sénateur à vie de monsieur de Chailly, qui suffisaient à peine à payer les domestiques, les vignes de madame, qui rendaient bien, et un paquet d’actions. Monsieur de Chailly ouvrait chaque matin avec angoisse le journal pour voir de combien elles avaient baissé. L’économie peinait à se relever des conséquences de la guerre contre la Prusse.

Valentine y passait pour faire plaisir à sa mère. Ce mercredi-là, on l’observa plus qu’à l’accoutumée. On prit pour du chagrin ce qui n’était que de l’ennui. Ou du moins pour du désarroi, on ne se faisait guère d’illusions sur la profondeur des sentiments dans ce genre de mariage arrangé par les familles. Mais quand même, ça devait vous secouer, un événement comme ça, non ? Valentine fut très entourée. Par les dames, bien sûr. Mais pas trop longtemps, il n’y a rien de plus ennuyeux que le chagrin des autres.

De plus, le même soir, madame de Roquevieille présentait sa nièce, Louise-Amélie de Monfort, une fille un peu forte et au visage ingrat. Bientôt Valentine se trouva délaissée. Elle erra de groupe en groupe. Ces messieurs s’étaient en effet dispersés, à la différence des dames qui formaient un large cercle au centre de la pièce.

Ici, on parlait du Tonkin, de la prise de Hanoï par le capitaine de frégate Henri Rivière. « Et les opérations en Afrique de l’Ouest, vous en pensez quoi ? C’est quand même incroyable, que nos troupes se soient fait battre par une armée de trois mille nègres ! » En règle générale, on trouvait les expéditions coloniales bien inutiles. L’ennemi n’était pas en Afrique ou en Cochinchine, il était en Allemagne. Et ce n’était pas la nomination de Jules Ferry à la présidence du Conseil qui allait arranger les choses : on le disait fervent partisan de la colonisation.

Ailleurs, on parlait des lois sur l’instruction publique, laïque et obligatoire. Qu’on veuille que les jeunes sachent lire, écrire et compter, bon, on pouvait comprendre, ça partait d’un bon sentiment. Encore que, ça ne leur servirait sans doute pas à grand-chose, surtout aux filles ! Mais qu’on retire l’enseignement aux congrégations religieuses, C’était incompréhensible ! « Ils vont les trouver où, leurs instituteurs et leurs institutrices ! Et ils vont leur apprendre quoi, aux enfants ? À cracher sur un crucifix ? » « Moi, je vous dis que c’est une entreprise de déchristianisation généralisée. »

Lorsqu’on s’apercevait de la présence de Valentine, le ton devenait plus apaisé, plus solennel. Comme si le chagrin qu’on lui prêtait exigeait de la solennité. Dans un coin de la salle, on parlait à voix basse. Valentine s’approcha. Difficile d’entendre tout ce qui se disait, mais elle comprit qu’on parlait de la Compagnie franc-comtoise de spiritueux. Elle fronça les sourcils. Il lui sembla que son père en avait parlé, Dumesnil en était le président, ou l’un des principaux actionnaires.

Dès qu’on la vit, on se tut d’un air gêné. Un homme d’une quarantaine d’années s’avança vers elle, sans doute pour faire diversion. Visage carré, cheveux grisonnants, amples favoris, un ventre naissant qui était commun à la plupart des hommes qui fréquentaient le salon de madame de Chailly.
— Charles Brigouleix, journaliste au Temps. Je vous prie d’accepter, mademoiselle, l’expression de mes plus sincères condoléances.

Valentin papillota des yeux, signe qui devait montrer à son interlocuteur son émotion. C’était bien assez.
— Vous travaillez au Temps ? Ne perdez pas le vôtre avec moi, je ne suis qu’une jeune fille et je ne comprends rien à la politique.

C’était bien envoyé, n’est-ce pas ? Valentine était fière de sa repartie et ce gros balourd, imbu de sa personne, ne manquerait pas de tomber dans le piège.
— Ne vous déjugez pas, mademoiselle, je ne vous crois pas aussi sotte que vous le dites.

Ça n’avait pas marché. Il fallait tenter autre chose. Autant jouer la franchise :
— Vous parliez de la Compagnie franc-comtoise de spiritueux, n’est-ce pas ? J’ai cru comprendre que vous étiez inquiets pour son avenir.

Brigouleix la regarda pendant quelques secondes sans répondre.
— Vous pouvez être franc, les affaires de monsieur Dumesnil ne me concernent plus.

Nouveau papillotement des paupières.
— Bien, j’admire votre courage. Je vais vous dire ce que je sais au sujet de cette compagnie.

Brigouleix prit une inspiration avant de se lancer :
— La compagnie a connu quelques difficultés il y a un an environ. Des mauvaises langues ont fait circuler des bruits à son sujet. Des rumeurs sans fondement, elles ont été rapidement démenties. La question que se posaient mes amis était de savoir si la campagne de dénigrement contre la compagnie allait reprendre.
— Et vous, qu’en pensez-vous ?

Brigouleix fit la moue.
— Je ne pense pas. Le père de feu votre fiancé va prendre la succession de son fils. Je serais surpris qu’il laisse des rumeurs qui puissent nuire à la compagnie se propager. D’ailleurs, la valeur de l’action n’a pas baissé.
— De quel genre de rumeurs s’agissait-il ?
— J’ai suivi ça de très loin. Il y a tellement de ragots qui circulent ! La réussite suscite la jalousie et la jalousie incite à la médisance. Je crois qu’il y a eu un incident à la distillerie et que des personnes ont été intoxiquées.

Brigouleix en savait sans doute plus que ce qu’il voulait dire, mais Valentine comprit qu’il était inutile d’insister.

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