Folles années, le difficile art d’aimer, exode

Folles années, le difficile art d’aimer, c’est l’histoire de Clémentine et Ludovic. Clémentine, c’est une jeune femme brillante, issue d’un milieu très aisé. Ludo, Ludovic, c’est le fils d’une mercière. Son rêve : devenir ingénieur. Leurs destins sont intimement liés, bien qu’ils ne se rencontrent jamais.

Le roman débute en 1914. Ludo a 7 ans, Clémentine 17. Pour Ludo, la guerre, c’est d’abord l’exode. C’est une page oubliée de la Première Guerre mondiale. L’avance rapide de l’armée allemande, l’évacuation des villes à leur approche, mais aussi le récit du comportement des soldats allemands dans les villages qu’ils occupent, va jeter sur les routes des dizaines de milliers de civil dès le mois d’août 1914. Ce premier exode sera suivi par un autre, plus massif encore, en octobre. Le préfet du Pas-de-Calais s’adresse ainsi au ministre de l’Intérieur :
Permettez-moi de vous exposer la navrante détresse des populations qui ont dû abandonner leurs demeures incendiées ou en ruine et qui vont de commune en commune, couchant dans les fossés, n’ayant d’autre nourriture que celle que les soldats partagent avec elles, d’autres vêtements que ceux qu’elles ont pu revêtir dans leur fuite hâtive. Déjà, il m’est revenu que des enfants ont été trouvés morts en plein champ, au pied de meules de paille où le froid et la faim les avaient saisis.

Beaucoup ne pourront rentrer qu’à la fin de la guerre et retrouveront leur maison en ruine. Extrait :
La vieille dame regarde passer la lente procession. La lente et interminable procession. Charrettes, carrioles, brouettes, bicyclettes… Et tous ces gens à pied qui traînent une valise, un sac, ou un balluchon fait d’un drap noué aux quatre coins. Elle regarde passer un bric-à-brac de matelas, de malles, de machines à coudre, de barattes, de lessiveuses, de miroirs, de cafetières, de pendules, quand ce n’est pas une autre vieille dame assise à l’arrière d’une charrette, les jambes dans le vide, enfin tout ce qu’on a cru bon d’emmener parce qu’on pensait qu’on en aurait besoin là où on allait, c’est-à-dire plus loin, toujours plus loin, ou parce que c’était précieux. Tout ce qu’on a cru bon d’emmener et qu’on n’a pas encore jeté sur le bord de la route, dans le fossé déjà encombré de matelas, de malles, de machines à coudre, de barattes, de lessiveuses, de miroirs, de cafetières, de pendules… Parfois un cheval renâcle, ou fait un écart, et pour un temps la procession s’arrête. On évite de se regarder, on n’a même plus la force de protester. Et parfois c’est une automobile qui essaie de se frayer un chemin, et il faut pousser la charrette sur le bord de la route, là où on peut.

La vieille dame porte un manteau noir et un chapeau noir avec une voilette, ainsi qu’un collier de perles. Elle est assise sur sa valise, une petite malle plutôt, bien trop lourde pour elle. Elle tient son sac à main, noir également, serré contre elle. Zélie s’approche. Elle recommande au petit Ludo de ne pas s’éloigner de la valise qu’elle a posée par terre. Elle s’adresse à la vieille dame doucement. Celle-ci se met à pleurer. Des larmes qui dessinent une trace sur son fond de teint. Et elle raconte son histoire, son mari mort juste avant la déclaration de guerre, ses deux fils partis à l’armée, sa belle-fille qui ne l’a pas attendue pour décamper. Elle a payé très cher un chauffeur pour qu’il l’emmène en automobile et il l’a laissée là, sous prétexte d’aller acheter de l’essence. Il n’est pas revenu. Mais peut-être ne peut-il pas revenir, avec tous ces encombrements ? La vieille dame renifle. Peut-être, mais que va-t-elle faire ?

Zélie regarde à droite, à gauche. On ne peut pas laisser cette vieille dame comme ça, sur le bord de la route !
— Où voulez-vous aller, madame ?

La vieille dame veut aller à Amiens. Elle a une sœur plus jeune à Amiens. Une sœur qui l’accueillera. Amiens… C’est à combien ? Cent kilomètres ?
— C’est encore loin, maman ?

Ludo a laissé la valise sans surveillance. Mais qui aurait l’idée de piquer une valise ? On est tous déjà assez chargés comme ça. Il est fatigué, Ludo. Hier, on a marché toute la journée, presque sans manger. Juste du pain, que maman Zélie a pensé à emmener. On a dormi dans une grange et on est repartis. Zélie va chercher la valise et recommande à Ludo de rester avec la vieille dame. Elle va essayer de négocier deux places sur une charrette, une pour la vieille dame et une pour Ludo. Elle parlemente, va d’une charrette à l’autre, revient vers la dame. C’est qu’elle est un peu chic, la vieille dame, alors on veut bien la prendre à condition qu’elle paie. Zélie est d’accord pour participer, pour le petit. Finalement, on s’accorde sur un prix. La vieille dame lui dit de garder son argent, le petit lui fait penser à son petit-fils. Le fils de la belle-fille qui ne l’a pas attendue. Le reverra-t-elle un jour ?


On a fait étape à Bruay-la-Buissière, où on a dormi à trois dans un lit. On a mangé une soupe, payée au prix d’un repas complet, dans un restaurant chic. Le lendemain, il a fallu trouver une autre charrette. La vieille dame n’était plus aussi chic. Elle avait enlevé son collier de perles, alors on a payé beaucoup moins cher. À Frévent on est restés bloqués un moment, il fallait laisser passer des régiments qui montaient au front. À Doullens, on a fait la queue plus d’une heure pour acheter à prix d’or un pain d’une livre…

Aux abords d’Amiens, la cohue est devenue indescriptible. On piétinait. Et toujours ces convois qu’il fallait laisser passer. La vieille dame a proposé qu’on s’écarte de la grande route. Le conducteur de la charrette n’a pas voulu, alors on est allés avec lui jusqu’à Poulainville.

La sœur de la vieille dame habitait à Vaux-en-Amiénois, à sept kilomètres de là. Mais la vieille dame ne pouvait pas faire sept kilomètres à pied, surtout avec sa grosse valise ! Zélie a réussi à apitoyer un gars du village pour qu’il accepte de les emmener. La vieille dame n’avait plus du tout l’air chic, alors il s’est contenté de vingt francs. Arrivé à Vaux, quand il a vu la grande bâtisse en briques avec de hautes fenêtres encadrées de pierres de taille, le toit à la Mansard, les communs et le grand portail en fer forgé, il a regretté de ne pas avoir demandé plus.

Mme Lequesnoy n’a pas eu l’air ravie de voir rappliquer la petite troupe. Sa sœur, passe encore, mais qui était cette rousse avec son mioche qui traînait la jambe en pleurnichant ? La vieille dame a dit que c’était sa dame de compagnie, et qu’ils étaient sales parce qu’ils avaient fait cent kilomètres pour arriver jusque-là. Zélie a ajouté qu’elle travaillerait. Qu’elle aiderait à faire le ménage, la cuisine, jusqu’à ce qu’elle puisse retourner à Armentières. On lui a donné une chambre dans les combles, avec un méchant lit pour elle et Ludo.
— Ne t’inquiète pas, mon petit Ludo, on va bientôt rentrer chez nous.


Pour Clémentine, les choses se passent différemment. Elle vit à Paris avec sa mère et celle-ci choisit de partir aux États-Unis pour échapper aux privations de la guerre. Là-bas, elle est accueillie avec sa fille par son amant, un riche financier. Extrait :
Il faisait chaud. Une chaleur malsaine. Celle d’un poêle à charbon qui grondait dans un coin de la pièce. Eugénie de Courçon-Marans était trop couverte. Mais comment aurait-elle pu faire autrement ? Quand elles étaient descendues du bateau, les premiers flocons s’étaient mis à tomber et le quai se couvrait d’un tapis de neige. Bon sang, qu’est-ce qu’ils fichaient avec les passeports ?

Au guichet, Clémentine peinait à comprendre ce que demandait le fonctionnaire au visage bouffi et aux épais favoris qui examinait le passeport de sa mère et la lettre d’Henry Baxton. L’homme répéta sa question de la même voix, sur le même ton et à la même vitesse. Comment lui dire de parler plus lentement et d’articuler ? Heureusement, le chauffeur noir qui les avait accueillies au pied de la passerelle s’avança et s’adressa à elle plus lentement, et avec un accent beaucoup plus compréhensible. Clémentine lui fit un sourire et répondit au fonctionnaire. Il parut satisfait, griffonna quelque chose d’illisible sur une page vierge du passeport et le tamponna par deux fois. Clémentine reprit le passeport et s’écarta pour laisser passer le passager suivant.

Sa mère avait disparu. Le chauffeur lui dit avec respect qu’elle était aux toilettes. Clémentine regarda la pendule : 10 h 35. Par la fenêtre, on voyait la masse sombre du SS Lapland, avec ses deux hautes cheminées et ses quatre mâts, à travers le rideau de flocons qui tombaient dru. Elle jeta un coup d’œil au passeport. Une photo de sa mère prise dix ans auparavant, une photo d’elle beaucoup plus récente. Avec sa date de naissance. 13 avril 1897. 13 avril ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Elle était née le 3 juillet ! En tout cas, c’était le 3 juillet qu’on fêtait son anniversaire. Y avait-il une erreur ? C’était peu probable, l’officier d’état civil ne pouvait pas s’être trompé à ce point puisqu’on lui avait fourni un extrait de l’acte de naissance. Eugénie était ressortie des toilettes, elle avait rectifié son maquillage. Le chauffeur noir prit la petite valise qu’elle gardait avec elle et les invita à le suivre.


Le landaulet Thomas Flyer 6-70 glissait dans les rues de New York, laissant derrière lui la trace de ses roues dans le tapis de neige fraîche. La capote avait été relevée, isolant l’habitacle du froid et des flocons qui continuaient de tomber. De chaque côté défilaient des immeubles de huit ou dix étages, en briques ou en béton. Par endroit, un gratte-ciel s’élevait beaucoup plus haut. Clémentine se penchait pour tenter d’en apercevoir le sommet. Eugénie avait l’air absente. Clémentine se lança :
— Est-il vrai que je suis née le 13 avril ?

Eugénie fronça les sourcils. Elle n’avait pas envie de parler de ça.
— Oui, pourquoi ?
— On fête chaque année mon anniversaire le 3 juillet.
— 13 avril, 3 juillet, quelle importance ! C’est beaucoup plus gai le 3 juillet, on peut fêter ça à la campagne.

Clémentine comprit que sa mère n’était pas disposée à en dire plus. Elle se blottit dans le coin de la banquette et tâcha de penser à autre chose. Mais à quoi ? Son univers s’était singulièrement assombri. La guerre… Les amis qu’elle avait quittés… Quelques semaines auparavant, lorsque Eugénie avait annoncé qu’elle avait décidé de partir aux États-Unis, elle avait dit à qui voulait l’entendre qu’elle voulait mettre un maximum de kilomètres entre cette horrible guerre et elle. Clémentine avait compris qu’elle voulait surtout mettre un maximum de kilomètres entre son mari et elle. Celui-ci n’avait pas cherché à la retenir, il s’était juste inquiété de ce que deviendrait Clémentine. Il tenait à ce qu’elle poursuive ses études.

Clémentine n’avait pas d’affection pour ce père âgé. Pierre-Hubert de Courçon-Marans avait soixante-six ans. Mais elle lui était reconnaissante d’avoir toujours veillé à son bien-être et de lui avoir offert une éducation de qualité bien qu’elle fût une fille. Une date lui revint en mémoire. Le 6 octobre, Eugénie se vêtait de noir et ne sortait pas. Clémentine s’était longtemps interrogée sur l’origine de cette lubie. Elle avait réalisé récemment que c’était la date anniversaire de son mariage avec Courçon. 6 octobre, 13 avril, faites le calcul, le compte n’y est pas. Clémentine avait l’esprit vif, elle s’en fit aussitôt la réflexion. Était-ce la raison pour laquelle on fêtait son anniversaire le 3 juillet ?

Une réflexion qui en amenait une autre. Il était peu probable qu’Eugénie Longuet, rebaptisée Eugénie de Clermont-Longuet par un habile tour de passe-passe, alors âgée de dix-huit ans, ait pu s’amouracher d’un noble désargenté, de trente ans son aîné, chauve et au nez exagérément busqué, au point de fauter avec lui. Il était tout aussi peu probable que Courçon l’eût forcée, Eugénie savait se défendre et l’avait démontré par le passé. Courçon n’avait d’ailleurs montré aucun empressement auprès d’elle par la suite. Restait une dernière hypothèse, que Clémentine ne soit pas sa fille et que le mariage ait été arrangé pour préserver l’honneur d’Eugénie. Ce qui expliquerait pourquoi Clémentine ressemblait si peu à son père et, surtout, pourquoi Courçon avait reçu, par contrat notarié, la gestion de la dot confortable accordée à Eugénie par ses parents. Une dot qu’il avait d’ailleurs gérée avec beaucoup de sagesse, Courçon n’était pas un homme porté aux dépenses superflues. Une cause de disputes avec Eugénie que Courçon avait tranchée en s’engageant à lui verser une rente annuelle de dix mille francs.

Henry Pierpont Baxton attendait Eugénie et sa fille dans le hall de l’hôtel Wolcott. Un employé portant un énorme bouquet de fleurs se tenait derrière lui. Clémentine comprit alors la véritable raison du départ de sa mère.

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