Extrait : Belle Époque, Expositions universelles, Louis

Qui a dit que je devais respecter l’ordre chronologique des extraits de mes romans ? Que nenni, je fais ce que je veux, scrongneugneu. Prenez Belle Époque, Expositions universelles. Je vous ai parlé de Louis, l’un des personnages principaux, que vous avez rencontré alors qu’il participait à la défense d’une barricade, lors de la commune. Dans l’extrait qui suit, vous en apprendrez un peu plus sur son enfance et son apprentissage aux entrepôts de Bercy…

Deux francs et dix sous. Eugène Martin lui donnait désormais deux francs et dix sous par jour pour le récompenser du succès de la cuvée de l’Exposition. Avec les extras, il se faisait maintenant dans les dix-huit ou dix-neuf francs la semaine. Il avait emménagé dans une chambre à deux pas de Bercy et quitté son gourbi au fond de l’entrepôt. Un franc et dix sous la semaine, payable le samedi. Confort minimum : un matelas acheté à un cardeur, une table bancale, une armoire qui ne fermait pas, un casier à bouteilles en guise de chaise, une lampe à huile. Une fenêtre qui donnait sur les toits. L’eau à la pompe, dans l’arrière-cour. Les toilettes également, à charge pour les locataires de les nettoyer. Louis préférait aller ailleurs, dans les toilettes publiques. On payait, mais c’était plus propre. Il ferait froid, cet hiver, même s’il avait bouché les interstices entre les planches de la toiture avec de l’étoupe et du suif. Il faudrait acheter une chaufferette, des couvertures, des vêtements chauds… Louis travaillerait en plus de son boulot à l’entrepôt. On pouvait se faire embaucher à la journée ou à la demi-journée le dimanche. Louis avait une belle carrure, il trouverait facilement. Une dizaine de francs de plus par mois.

Pour le reste, rien n’avait changé. Levé à cinq heures, il se débarbouillait à la pompe et filait à l’entrepôt. Sur place, il commençait par raviver, été comme hiver, le poêle à charbon. Chabot en aurait besoin pour réchauffer la colle et ramollir les bouchons. Puis il faisait chauffer la soupe épaisse que Madame Martin faisait porter chaque soir par un domestique. Une fois le ventre plein, il s’occupait de la vieille jument, un animal placide qu’il avait appris à connaître et à aimer. Chabot arrivait, suivi de Monsieur Martin, et la journée commençait.

Louis s’entendait bien avec Chabot. Un type assez grand. Des épis de blé en bataille sur la tête, des yeux bleus et un long nez. Une moustache raide en accent circonflexe. Chabot l’avait adopté. Un p’tit gars bien élevé et plein de bonne volonté. C’est rare de nos jours ! Il lui avait appris les rudiments du métier. Comment prendre soin de la jument, comment boucher et cacheter une bouteille. Ce que Louis ne pouvait pas faire au début, c’était aller chercher les tonneaux qu’on déchargeait sur le quai et qu’on faisait rouler dans un bruit de tonnerre jusqu’à l’entrepôt. Maintenant, c’était lui qui s’en occupait. Ben, mon gars, on peut dire que ça t’a profité, les soupes de Madame Martin !

Après avoir chargé les casiers à bouteilles sur la charrette, on attelait la jument. Les entrepôts Martin fournissaient un réseau de restaurants et de débits de boissons. Louis aimait les tournées dans les rues de Paris. Chabot l’emmenait toujours avec lui. Le petit savait lire et écrire, ça facilitait rudement les choses ! Les tournées, c’était la vraie vie. Les rues bruissant d’activités, résonnant du pas des chevaux et du roulement des omnibus. Les cris, les invectives. Portefaix, chiffonniers, marchandes de soupe ou bonnes femmes en fichu revenant du marché dans les quartiers populaires. Badauds, commis, hommes pressés en chapeau claque dans le quartier de la Bourse ou celui des tout nouveaux grands magasins. Les fiacres qui se croisaient, les charrettes de livraisons qui encombraient les rues étroites… Chabot avait appris à Louis à conduire la charrette et lui laissait le plus souvent les rênes. C’était Louis qui faisait signer le bordereau de livraison et notait les commandes. Vint un moment où Louis put les faire seul, les tournées, mais, quand Chabot n’était pas indispensable à l’entrepôt, ils continuaient de les faire ensemble.

Parfois le restaurateur à qui on avait livré un casier de bouteilles leur demandait un petit service. Une caisse à emporter, des meubles à déménager, un sac de charbon à aller chercher… Il leur donnait une pièce, dix sous ou un franc, et Chabot achetait un plat à une marchande d’arlequins. Un plat qu’ils se partageaient, l’occasion pour eux de manger les restes de viande ou de gibier de maisons bourgeoises. Et puis il y avait un petit secret entre eux. Le vendredi, Chabot sortait un morceau de lard qu’ils dégustaient avec du pain en riant sous cape. Louis, qui se souvenait des maigres parts de poisson qu’on leur servait au pensionnat ce jour-là, n’aurait pour rien au monde trahi son ami.


Louis était entré comme apprenti aux entrepôts Martin Frères en 1863. En septembre 1863. Il avait tout juste quatorze ans. Son père était venu le chercher en fiacre à la sortie de l’institution religieuse dans laquelle il était pensionnaire. Prosper Panetier était marchand de tissus. Tout comme les Martin, il était monté à Paris sous le règne de Louis-Philippe. Son affaire avait prospéré et il s’était mis en tête de fabriquer lui-même les tissus qu’il vendait. Il s’était alors beaucoup endetté pour acheter un local et des machines à tisser. Tout se passa bien jusqu’en 1860. Les Panetier habitaient un appartement au premier étage d’un immeuble rue du Faubourg du Roule. Ils avaient un domestique et une cuisinière. Louis allait à l’école et sa maman l’emmenait chaque année passer les six semaines des vacances d’été chez sa sœur, en Bourgogne. En octobre 1860, la maman de Louis se mit à tousser et à cracher du sang. Le médecin diagnostiqua une phtisie. Elle mourut en avril de l’année suivante. C’est à ce moment-là que Prosper mit son fils en pension.

L’hiver 62-63 ne fut pas particulièrement mauvais, mais il fut suivi par un printemps froid et pluvieux et un début d’été catastrophique. Les récoltes furent désastreuses. Il s’ensuivit une crise qui ne tarda pas à s’étendre à tous les secteurs économiques. Prosper Panetier se retrouva dans l’impossibilité d’honorer ses échéances et de rembourser les prêts d’honneur qu’il avait contractés. Prosper était d’une génération pour laquelle la faillite constituait le suprême déshonneur. Lorsque la banque lui refusa l’avance et le report d’échéance qu’il sollicitait, il comprit aussitôt ce que l’honneur lui commandait de faire.

Avant cela, il fallait régler le sort de Louis. Prosper alla voir son compère Eugène Martin pour lui demander de le prendre comme apprenti. Eugène Martin avait cherché à lui faire changer d’avis. À abandonner son funeste dessein. Mais qu’aurait-il fait à sa place ? Sans doute la même chose. Ils étaient tous deux de la même génération. Alors, ils avaient discuté les conditions de l’embauche de Louis. Une affaire comme une autre, en somme. Louis serait logé dans une pièce aménagée au fond de l’entrepôt. Les dépenses des Martin pour le nourrir furent évaluées à un franc et dix sous par jour, auxquels on ajouta cinq cents francs pour les vêtements et les aléas. Prosper remit à Eugène la somme de deux mille francs, à charge pour lui de placer l’argent à cinq pour cent. L’apprentissage durerait trois ans au terme desquels Louis serait embauché s’il faisait l’affaire.

Prosper et Eugène topèrent à 6 heures le matin du 24 septembre 1862. Prosper avait une totale confiance en son compère et il ne fut établi aucun contrat. Eugène alla chercher une bouteille de vin dans sa réserve et fit réchauffer de la soupe. Les deux hommes trinquèrent avant de boire un bol de soupe en silence.
Prosper alla ensuite chercher Louis au pensionnat et l’amena à Bercy. Puis il rentra chez lui et congédia Alphonsine, sa cuisinière à qui il donna la totalité de ce qui lui restait. Une fois seul, il boucla la porte, ferma les volets et fit le tri de ses papiers avant d’en brûler la plus grande partie. Le soir du 24 septembre il mit fin à ses jours.

Louis n’apprit la mort de son père qu’un mois plus tard lorsque, étonné de ne pas rentrer chez lui, on lui annonça la nouvelle. Il ne ressentit pas de tristesse. Il craignait ce père distant peu enclin aux gestes d’affection. Il se sentit cependant très seul.


Les débuts avaient été difficiles. Le contraste était rude avec ce qu’il avait connu jusqu’alors. Mais sa nouvelle vie lui plaisait. Il avait détesté ses deux années de pensionnat. Le pensionnat… De longs corridors poussiéreux aux murs écaillés dans lesquels résonnait le claquement des sabots sur le dallage. La salle d’eau, avec son grand lavabo et ses multiples robinets qui occupaient tout le mur du fond, dans laquelle les plus jeunes étaient soumis aux sévices des grands. Le réfectoire, une grande pièce sonore où flottait une odeur de chou et de beurre rance. Les salles de cours, avec de hautes fenêtres couvertes de poussière et protégées par de solides barreaux. Le dortoir, avec deux rangées de quinze lits séparés par un casier et, au fond, un espace réservé au frère surveillant entouré par un lourd rideau noir.

La vie était rythmée par le son de la cloche. Les cours se déroulaient de huit heures à midi le matin et de deux heures à cinq heures l’après-midi, toujours dans la même salle dont le frère enseignant avait la clef. On l’attendait en rang dans le couloir et on l’accueillait avec respect chaque matin : « bonjour frère Joseph ! ». Ou frère Jean, frère Mathieu… On pénétrait dans la classe à sa suite et on attendait son autorisation pour s’asseoir. Derrière le bureau du maître, un crucifix trônait au-dessus du tableau noir. Sur le mur opposé, une image de la Vierge obscurcie par le temps. Face aux fenêtres, une carte de France et, dans un coin, un poêle à charbon qu’on allumait rarement, même en hiver… Lorsqu’il se remémorait ses années de pensionnat, deux mots venaient à l’esprit de Louis. Lésinerie et négligence. Une lésinerie qui se manifestait dans la vie de tous les jours. Le charbon qu’on ne sortait que par demi-seau lorsqu’il gelait à pierre fendre, les lampes à huile dont on n’allumait qu’une sur deux, les soupes claires matin et soir, le pain mesuré chichement. Le menu du repas de midi était invariablement composé de pommes de terre, de fèves ou de chou, avec deux fois par semaine un morceau de lard que les grands se partageaient. Le poisson du vendredi dont il ne restait souvent que la tête et la queue une fois le plat arrivé en bout de table. La négligence, c’était celle d’une communauté composée exclusivement d’hommes qui se contentaient d’apporter un soin très approximatif aux travaux d’entretien.


Avec le temps, Louis avait cessé de penser aux épisodes tragiques qu’il avait traversés. Même si, parfois, il songeait avec nostalgie à Alphonsine qui lui avait servi de nounou lorsqu’il était petit. Ou aux étés passés en Bourgogne avec sa maman. La campagne, les arbres, les fleurs des champs, le travail obstiné des abeilles, la multiplicité des insectes se hâtant vers un but impossible à connaître, le lièvre qui déguerpissait d’un bond quand on l’approchait, la biche surprise dans une clairière… Le plaisir de courir sur les chemins sans but, et de s’arrêter, hors d’haleine, plié en deux par un point de côté mais heureux. Heureux de sentir la caresse de la brise, la chaleur cuisante du soleil, le frôlement agaçant des insectes attirés par l’odeur de transpiration. Le plaisir de grimper aux arbres, de marcher dans l’eau froide des ruisseaux, de boire à la source. Le plaisir de se mesurer à ses cousins, volontiers bagarreurs, qui lui apprirent à se battre. Un apprentissage très utile lorsqu’ils tombaient dans une embuscade tendue par d’autres gamins du village.

Le soir, pendant le mois d’août, on sortait des chaises et un banc dans la cour. Les deux sœurs tricotaient ou faisaient de la dentelle jusqu’à la tombée du jour. Les garçons jouaient aux cartes ou aux osselets. En septembre, les soirées étaient plus fraîches. Il arrivait qu’on allumât une bûche. Le père Joseph, un vieux qui traînait sa patte folle et une veste de soldat de l’Empire, une loque tout juste bonne à habiller un épouvantail, venait s’asseoir près de la cheminée. On lui servait un bol de soupe qu’il avalait rapidement puis il sortait sa pipe. Lorsque la pénombre gagnait la pièce, la lueur du feu de bois faisait oublier le bleu délavé et les accrocs multiples de la veste, les parements blancs maculés de boue, les boutons qui manquaient de chaque côté et l’épaulette arrachée. Le vieillard redevenait le jeune Joseph qui connut le baptême du feu à Wagram, une bataille qu’il aimait raconter aux garçons dans un mélange de français et de patois dont Louis ne comprenait qu’un mot sur trois. Cela n’avait pas d’importance. Dans le halo de lumière tour à tour dorée et rougeoyante qui les entourait, il était sur le champ de bataille, chargeant à la baïonnette les Autrichiens au côté de Joseph. Les rangs s’éclaircissaient devant eux. Le canon faisait un vacarme qui sonnait aux oreilles de Louis comme celui des locomotives à vapeur à la gare de la Compagnie des chemins de fer pour venir en Bourgogne. À d’autres moments, Joseph parlait de la campagne de Russie. Sa voix se faisait plus grave. Louis écoutait avec effroi le récit de cette marche interminable dans la neige, avec à l’horizon un bois de bouleaux semblable à celui qu’on venait de franchir. On avait la peur au ventre. Les Russes étaient partout, cachés derrière chaque fourré. Ils se dressaient soudain devant vous, tuant, massacrant avant de disparaître dans la nuit. Marie-Louise, la sœur de Marie-Angélique, interrompait le récit. Allez, père Joseph, il faut partir ! Elle lui donnait une petite pièce et il se retirait.

C’étaient ces moments-là qu’il avait choisi de retenir plutôt que les mornes après-midis de dimanche rue du Faubourg du Roule. C’était en Bourgogne qu’il s’était senti le plus proche de sa maman. Il lui semblait que sa mère ne souriait jamais lorsqu’elle était à Paris.

La vie qu’il menait désormais aurait pu lui paraître rude, mais il n’avait pas de regrets. Les vacances en Bourgogne faisaient partie du chapitre de l’enfance et il était passé au chapitre suivant. Il avait désormais l’impression d’avoir donné un sens à sa vie. D’être devenu maître de sa destinée. Une destinée toute tracée. Il gagnerait son indépendance et plus tard, il fonderait un foyer.


Louis eut 18 ans en juin 1867. Désormais, Chabot l’amena avec lui le vendredi soit au Chapon rôti, le restaurant de Madame Bigot au coin de la rue Montgallet et de la rue de Reuilly. Une salle de taille moyenne. Neuf tables recouvertes d’une toile cirée imprimée d’un motif de bandes rouges qui se croisent. Un bar couvert d’une plaque en zinc. Derrière, quelques bouteilles sur une étagère. Madame Bigot était une femme d’une cinquantaine d’années, de taille moyenne, assez forte. Cheveux gris formant un chignon tenu par un peigne. Robe noire, tablier à carreaux. Une jeune femme assez maigre, au visage renfrogné, faisait le service. On y mangeait midi et soir pour seize sous. Chabot apportait son vin. Madame Bigot fermait les yeux.

C’était là que Chabot retrouvait chaque semaine Monsieur Paul, Anselme et Arthur pour manger un morceau et jouer aux cartes. Manille. Parfois bouillotte. Avec Louis, quand personne ne manquait, on pouvait faire un tarot. Un petit groupe dépareillé. Monsieur Paul vivait de ses rentes. Autrefois patron d’un atelier d’ébénisterie dans une arrière-cour du XIe arrondissement, il avait hérité d’un oncle qui possédait des terrains qui avaient pris de la valeur à la suite des travaux menés par le baron Haussmann. Monsieur Paul était un fervent soutien de l’Empereur. Vingt ans plus tôt, il était un indéfectible partisan du roi Louis-Philippe. Les temps changent et les hommes aussi. Veuf, il prenait chaque jour ses repas chez Madame Bigot. Anselme était un autre habitué de la maison. Il travaillait dans l’administration. Au vu de sa veste élimée et de son col douteux, il ne devait pas occuper un poste très important, mais la fonction publique a toujours été considérée avec respect dans notre pays. La maison Bigot ne faisait pas exception. Arthur était ouvrier dans une de ces usines métallurgiques qui s’étaient installées au bord de la Seine. Quai de la Rapée pour être plus précis. Mais attention, ce n’était pas n’importe quel ouvrier. Il faisait office de contremaître et gagnait dans les sept à huit francs par jour !

Souvent, les parties de cartes étaient l’occasion de discussions acharnées. Monsieur Paul finissait toujours par s’emporter. Avec Chabot, c’était toujours la même chose. Pas moyen de parler de politique. Je veux dire : sérieusement. Pas en critiquant toujours les décisions de l’Empereur ! Monsieur Paul aimait l’ordre. « Depuis qu’on a donné le droit de grève aux ouvriers, ils ne pensent qu’à se croiser les bras ! » C’était le genre de réflexions qui mettaient le feu aux poudres. Chabot réagissait en rigolant. Le droit de grève ? Tu parles. À condition, de ne pas demander de hausse de salaire ! Arthur approuvait. « Dans la réalité, les dirigeants syndicaux risquent gros. » Monsieur Paul grommelait : « Des dirigeants syndicaux ? Vous voulez dire des agents de l’A.I.T. ! » Alors là, c’était trop fort ! Chabot ne pouvait pas laisser passer ça. Le ton montait et Madame Bigot sortait de la cuisine pour intervenir. Allez faire votre cirque ailleurs ! Ici, on ne reçoit que des gens civilisés, pas des braillards. On se réconciliait autour d’une fine. Une limonade pour Louis. C’est à vous de donner, Monsieur Paul !

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