Revenons au Chaudron des Illusions. Jules Boisrenard, le personnage principal du roman, s’est laissé convaincre par le sulfureux Dufour de se lancer dans la spéculation immobilière effrénée déclenchée par les grands travaux de transformation de la capitale. Celui-ci lui a suggéré de postuler pour obtenir la concession des travaux du percement de la rue de Rome. Il doit pour cela obtenir l’avis favorable de la Commission des travaux, mais cet avis ne suffira pas…
Ce projet l’avait rempli d’une énergie nouvelle. Ses réserves au sujet des activités de l’ancienne compagnie étaient balayées. Cette fois, on allait participer réellement à l’embellissement de la ville, offrir des voies dégagées aux Parisiens, des logements avec tout le confort, de grandes pièces avec de larges fenêtres, l’eau et le gaz à tous les étages, le raccordement au réseau d’égouts… Il allait enfin devenir un véritable acteur de la transformation du pays ! Et peut-être, même, millionnaire, allez savoir. Une perspective (devenir millionnaire) qui avait perdu de l’attrait pour lui. Ceux qu’on disait les plus riches n’étaient-ils pas, le plus souvent, les plus endettés ? L’essentiel n’était pas la fortune, le montant de ses avoirs, l’essentiel était le pouvoir. Ce pouvoir très particulier qui permettait à un Laffitte, un Coursigny, un Rothenbach, d’attirer les capitaux, qui incitait des milliers, voire des dizaines de milliers de spéculateurs anxieux, de rentiers parcimonieux, de pères de famille timorés, de veuves inexpérimentées, à leur confier leur argent, leur héritage, les économies patiemment accumulées au cours d’une vie de labeur, pour qu’ils les investissent dans des projets audacieux, projets qu’ils eussent trouvé imprudents s’ils avaient pris le temps de les examiner à tête reposée. C’était ce pouvoir qui fascinait désormais Boisrenard, parce qu’il faisait de ceux qui le détenaient les enfants chéris de ce régime, les hommes véritablement influents et qu’il leur ouvrait un crédit presque illimité auprès des banques et des fournisseurs.
Boisrenard avait bien conscience que l’avis favorable de la commission ne suffirait pas à le lui conférer ni, d’ailleurs, à lui permettre de décrocher la concession. Dans le monde du paraître qui s’était épanoui depuis l’avènement de l’Empereur, le pouvoir était devenu synonyme d’ostentation. Un petit parvenu, résidant dans un hôtel particulier trop grand pour lui, n’était rien. Il lui fallait se montrer l’égal des grands, tenir avec aplomb son rôle dans le bal costumé de la vie parisienne où chacun se devait de faire étalage de sa richesse supposée pour illustrer la réussite du régime.
Alors, il se laissa progressivement entraîner. Il embaucha un valet, une femme de chambre, un majordome. Il fit également l’acquisition d’une victoria1, pour laquelle il fallut, bien sûr, installer deux chevaux dans l’écurie de l’hôtel particulier et embaucher un cocher qui faisait aussi office de palefrenier. On se mit à recevoir, tous ceux dont on pensait qu’ils pouvaient avoir une influence sur la décision, et d’autres, simples pique-assiette dont on craignait le pouvoir de nuisance. Lui qui avait l’intention de rembourser rapidement son emprunt dut faire de nouvelles dettes.
Comme on le voit, l’alibi humanitaire de l’ambition de Jules était passé au second plan.
Souvent, après avoir assisté à une réception officielle et compassée, les messieurs se donnaient rendez-vous dans un salon plus frivole, où l’on croisait Esther Lachmann ou Cora Pearl. Jules prit l’habitude de les suivre, car c’était dans cette sorte d’endroit que se nouaient les complicités si nécessaires aux affaires (alibi bien commode). Là, dans un décor surchargé de dorures, de tableaux, de meubles marquetés en bois précieux, de bibelots en porcelaine et de monumentaux vases de Chine, au milieu de femmes portant au cou d’extravagantes rivières de diamant que la lumière ruisselant d’un lustre à pendeloques en cristal de Venise faisait étinceler, il pouvait se croire parvenu dans le grand monde et, l’alcool aidant, tout se brouillait en lui, en particulier ses principes, dont il ne s’était pas entièrement débarrassé. Et d’ailleurs, comment rester insensible, quand on est assailli par les nymphettes qui volettent autour de ces dames et vous entraînent sur les coussins moelleux d’un canapé, se contentant de glousser si vous les lutiniez sous l’œil complaisant d’une Léda courtisée par un cygne et de domestiques impassibles en livrée ? Pendant un temps, ce fut Léontine Mignon, qu’on appelait la Roussette — une petite qui tenait le rôle de Finette dans Les Mémoires de Mimi-Bamboche, d’Eugène Grangé —, qui jeta son dévolu sur lui. Attention, ce n’était pas qu’une simple figurante, se plaisait-elle à répéter : elle donnait la réplique à Mlle Schneider et à Félicia Thierret, mais elle visait plus haut et ambitionnait de figurer à l’affiche de la prochaine revue des Frères Cogniard, Oh ! là, là ! Qu’c’est bête tout ça, qu’ils s’apprêtaient à monter au théâtre des Variétés.
Les frères Cogniard se passèrent de ses talents, mais Jules lui permit de décrocher son premier grand rôle dans L’Amour en sabots, d’Eugène Labiche, au théâtre des Variétés. (Il lui en coûta cinq mille francs.) Son interprétation du personnage de la Birette, une domestique, y fut remarquée, plus par son costume fort peu couvrant que par sa diction, mais elle fut embauchée dans la troupe du théâtre. Léontine débutait dans le métier de femme entretenue, aussi ne ménagea-t-elle pas les marques de sa reconnaissance, payant de sa personne avec une générosité qui étourdit le pauvre Jules, qui n’avait pas connu une telle fête depuis les matinées chocolat avec Mariette. Il en vint à faire des folies. Il renouvela la garde-robe de sa protégée — ce qui, en vérité, ne lui coûta pas cher, car la demoiselle confondait encore indienne et soie, strass et diamants — et il l’emmena au restaurant. Il était parfaitement ridicule dans son rôle de petit homme rondouillard au bras d’une presque adolescente trop maquillée et riant trop fort.
C’est au Café Véron, passage des Panoramas, qu’il se retrouva nez à nez avec La Vallette. Leurs regards se croisèrent un instant. Il y avait, dans celui de La Vallette, la condescendance amusée d’une femme de qualité pour un bourgeois qui s’affiche, avec un air ravi, au bras d’une lorette. Il eut honte. Honte d’être devenu cette sorte d’hommes qui claquaient, le soir, l’argent gagné dans la journée avec des filles qui leur vendaient leur corps pour payer leur loyer et leurs robes, quand ce n’était pas simplement leur pitance. Et honte d’être dupe de ce simulacre d’amour. Il se vit dans un an, peut-être moins, pleurnicher en suppliant la Roussette de ne pas le quitter, parce qu’il aurait fini par se persuader que son attachement était sérieux, alors qu’il ne s’agissait que de tirer un coup avec une jeunette, ce qu’il pouvait aussi bien faire dans un bordel.
L’apparition de La Vallette agit sur lui comme un révélateur. Pas seulement pour lui faire prendre conscience du rôle pitoyable qu’il jouait dans cette mascarade hypocrite ! Elle lui rappela douloureusement qu’il n’avait jamais connu l’amour, le véritable amour, celui qui vous grise, l’amour des romans et des poètes dont il rêvait, adolescent, en lisant Atala ou Manon Lescaut. Il aurait bientôt quarante ans, c’était certainement trop tard. Il était condamné à ressasser jusqu’à la fin de ses jours la relation paisible qu’il entretenait avec Éléonore, en s’estimant heureux qu’elle le couve avec bienveillance, et même avec tendresse, lorsqu’il n’allait pas bien. Il devait mettre un terme à cette coucherie lamentable ! Et cesser de courir après une chimère, puisque La Vallette était un idéal inaccessible et que toutes les autres aventures qu’il vivait n’étaient que des substituts minables.
Léontine s’était aperçue du changement d’humeur de son protecteur et, toute la soirée, elle redoubla de cajoleries, de flatteries, de chatteries, l’appelant « mon grand loup », lui décochant des sourires aguicheurs appuyés par un regard plein de promesses, et ponctuant ses phrases d’un petit rire perlé qui, à la longue, était très agaçant. Le mal était fait. Jules passa une dernière nuit avec Léontine, au cours de laquelle elle déploya tous ses talents de comédienne, se pâmant dans ses bras au moindre attouchement, mais il n’avait plus le cœur à ça. Désormais, il s’en tiendrait à son rôle de mari fidèle et de directeur d’une compagnie qui s’était fixé l’objectif de faire de Paris une ville moderne et agréable à ses habitants. La rupture se fit sans larmes, Léontine recevait depuis quelques semaines les hommages insistants d’un agent de change quinquagénaire et bedonnant que ses manières d’adolescente espiègle rendaient dingue.