Victor Hugo et le dirigeable, l’Exposition universelle

Extrait : Victor Hugo et le dirigeable, chapitre II

Changement de décor. Nous sommes en 1889. L’Exposition universelle vient d’ouvrir ses portes et la tour de 1000 pieds construite par M. Eiffel en est l’attraction principale. Aurélien est un jeune homme de dix-neuf ans. Il est employé comme agent d’entretien des bâtiments de l’exposition. Il en profite pour la faire visiter à ses amis : Julien, Léontine et Georgette. Extrait :
— C’est bientôt l’heure.
— De quoi ? demanda Léontine.
— De la radiodiffusion !
— C’est quoi, la radiodiffusion ?
Julien haussa les épaules.
Un truc…

Aurélien n’était pas d’accord, c’était bien plus qu’un truc ! C’était la première expérience de transmission du son par ondes électromagnétiques. Sans fil ! À 16 heures, le président Napoléon-Jérôme Bonaparte allait prononcer un discours depuis son bureau des Tuileries, ce discours se déplacerait dans les airs sans le moindre support, comme si les mots étaient portés par une escouade de pigeons voyageurs invisibles, et on pourrait l’écouter sous le dôme du pavillon du palais des Industries. « On », c’est-à-dire un auditoire soigneusement trié sur le volet, mais Aurélien, grâce à son laissez-passer d’agent chargé de l’entretien, pouvait les faire entrer. Julien n’était pas emballé.
— C’est quand même qu’un discours du président !
— C’est pas ça le plus important ! C’est une première mondiale ! Demain, ça va changer notre vie !
— J’vois pas ce que ça va changer. On continuera d’aller bosser chaque matin pour gagner des clous. Moi, j’préfère monter en haut d’la tour.
— En haut ? demanda Léontine, inquiète.
— T’inquiète pas, cousine, y a un ascenseur.
Georgette n’avait manifestement pas très envie de monter, mais elle ne pouvait pas laisser Julien seul avec Léontine.
— Bon, ben, j’irai seul ! dit Aurélien.
Comme tu veux, mon gars.

Tant pis pour Léontine. Julien avait combiné cette visite de l’Exposition pour présenter sa cousine à Aurélien. Bon, elle n’était pas mal. (Pas tout à fait aussi bien que ce que Julien lui avait dit, un peu boulotte, mais Aurélien n’allait pas faire la fine bouche, il ne savait pas y faire avec les filles. Pas qu’il soit laid, il était plutôt joli garçon, mais, que voulez-vous, il perdait tous ses moyens dès qu’il fallait se lancer.) Mais Léontine ne valait pas la peine de manquer la première expérience de radiodiffusion au monde ! Et puis ce n’était peut-être pas fichu, elle devait encore rester quelques jours, il aurait l’occasion de la revoir.

Julien se plaça dans la file d’attente avec les deux filles pour prendre l’ascenseur et Aurélien contourna le pilier est, avec l’entrelacs de ses solides poutrelles, fixées entre elles par de gros rivets arrondis, qui se perdait dans l’extraordinaire élancement métallique de la tour vers le ciel. De la galerie sud-est, on avait une vue plongeante sur les bâtiments de l’Exposition.

Le Champ-de-Mars était occupé par une vaste esplanade, bordée de chaque côté par les palais jumeaux des Beaux-Arts et des Arts libéraux, puis par deux autres bâtiments de facture plus classique, abritant les expositions présentées par différents pays. La perspective était fermée à son extrémité par le palais des Industries, avec, en son centre, un imposant pavillon surmonté d’un dôme monumental de trente mètres de diamètre, culminant à soixante-cinq mètres (quand même !) et couronné d’une statue en zinc de neuf mètres de hauteur.

Depuis la galerie où il se trouvait, il pouvait voir, en contrebas, la statue équestre de Napoléon-Jérôme Bonaparte en tenue de colonel de la garde, dont le bicorne en bronze était souillé par des fientes de pigeon. Le regard suivait ensuite la silhouette oblongue et très allongée du Spiess, la réplique du dirigeable, construit par les ateliers de Chalais-Meudon selon les plans de l’ingénieur Joseph Spiess, dont le vol inaugural était prévu le 7 juillet depuis la commune du Bourget. Puis venait la fontaine dessinée par Jules-Félix Coutan, jaillissant au pied d’une femme ailée brandissant une torche et émergeant d’un groupe d’hommes et de femmes tournant les yeux vers elle.

La blancheur de la statuaire tranchait avec le pavillon du palais des Industries en arrière-plan, un édifice qui remplissait de fierté Aurélien, qui avait participé à sa construction, l’avait vu grandir en quelque sorte, monumentale structure métallique qu’on avait drapée de pierres, de verre et de stuc. Un immense porche vitré en occupait toute la façade, encadré par deux énormes pilastres richement décorés, au pied desquels trônaient deux statues en haut-relief. Il était coupé à mi-hauteur par un balcon en encorbellement au garde-corps finement ouvragé. Le fronton qui le surmontait était orné de blasons, de mascarons, de modillons et de statues qui semblaient en lévitation. Tout cela créait une profusion dans laquelle l’œil se perdait, et sans doute était-ce la volonté de l’architecte, Joseph-Antoine Bouvard, de faire de son œuvre une allégorie de la France en cette fin de siècle, bouillonnant d’activité et n’hésitant pas à afficher sa richesse à la face du monde. Le contraste était frappant avec la sobre élégance du Spiess, discret plaidoyer pour une architecture plus épurée.

Il était 15 h 30 passées, Aurélien jugea qu’il était temps de se rendre sous le dôme central pour assister à la démonstration. Muni de son laissez-passer, il remonta la file d’invités et pénétra dans l’édifice. Il ne put s’empêcher, comme chaque fois, de lever la tête, impressionné par ses dimensions et l’apparence de légèreté qu’il donnait. Le dôme était comme posé sur quatre piliers monumentaux reliés entre eux par des arches : celle du porche, celles donnant sur les pavillons latéraux au nord-est et au sud-ouest, et celle donnant sur la « galerie des trente mètres », qui traversait le palais des Industries pour rejoindre la Galerie des machines. Il passa derrière l’un des piliers et grimpa l’escalier intérieur.

La meilleure place, selon lui, pour assister à la démonstration, était sur le promenoir, aménagé à une dizaine de mètres de hauteur, qui faisait le tour du pavillon par l’intérieur, traversant les arches sur de fines passerelles métalliques. Il se plaça sur celle donnant d’un côté sur le dôme et de l’autre sur la galerie des trente mètres. On y avait une vue privilégiée sur l’architecture intérieure du dôme et sur la riche décoration des arches et des piliers. Le fer dominait, il n’était pas masqué, comme c’était souvent le cas, par un enduit de stuc, il était simplement peint – bleu nuit, or, azur –, et on pouvait admirer la grande variété des formes qu’il était possible d’obtenir avec ce matériau, volutes, palmes, lauriers…

Aux quatre coins, là où le promenoir prenait appui sur les piliers, de grandes niches étaient aménagées, tapissées d’un motif aux armes de la Nation française, le N et le F juxtaposés, comme une vingt-septième lettre de l’alphabet symbolisant l’unité du pays au sein de la nation, et surmontées d’un cartouche en métal repoussé et doré reprenant le même motif considérablement agrandi. Les énormes haut-parleurs à bobine mobile Siemens qui devaient retransmettre le discours prononcé par le président étaient installés dans ces niches.

Le tambour qui faisait la transition entre le dôme et les arches était recouvert de fresques. Sur la droite, trois panneaux rappelaient le sacrifice des soldats du 18e corps qui avaient renversé le cours de la guerre en 1870. Au centre, on pouvait voir Napoléon-Jérôme en uniforme de colonel des chasseurs de la garde, avec sa capote vert sombre, son gilet et sa culotte à pont blancs, ses épaulettes d’or et le mythique bicorne en peau de castor de son oncle, haranguant les fantassins du 42e régiment de marche le soir du 28 novembre 1870. À droite, c’était la prise de la tour Guinette, au nord d’Étampes, lors de la bataille qui coûta la vie au grand-duc Frédéric-François II de Mecklembourg-Schwerin le 2 décembre. À gauche, l’héroïque charge du 44e régiment de marche le 6 décembre au sud d’Antony, une bourgade du département de la Seine, qui permit de bousculer les troupes du général Edwin von Manteuffel et de briser l’encerclement de la capitale. En face, c’étaient l’agriculture, les sciences et les arts qui étaient mis à l’honneur. On y voyait le président Napoléon-Jérôme distribuant diplômes, palmes et lauriers à des agriculteurs, des scientifiques et des ouvriers méritants sur un décor aux tons pastel.

Aurélien baissa les yeux pour observer l’espace central du pavillon. Il était baigné de lumière ; celle, éclatante, traversant la verrière du porche et celle, plus tamisée, tombant du dôme. Il se remplissait lentement, parquet bruissant d’ambassadeurs et de généraux en uniforme, au couvre-chef, bicorne ou shako surmonté d’un plumet blanc, et de parlementaires en costume noir. Seules les robes colorées de quelques femmes et leurs épaules nues donnaient un peu de gaieté à cette assemblée. Peu de personnes avaient pris place sur le promenoir, des journalistes accrédités très certainement, ainsi que quelques gardiens, des vétérans de la guerre contre la Prusse, reconnaissables à leur képi en feutre rouge.

Aurélien repéra également un policier ou un fonctionnaire de la Sûreté générale en civil, le seul qui paraissait prendre son rôle au sérieux. Non loin de lui, à proximité d’un pilier, un jeune homme de petite taille et d’allure svelte patientait devant un trépied sur lequel était fixée une chambre photographique. Son apparence retint l’attention d’Aurélien. Les traits de son visage étaient très fins, presque féminins, n’était la fine moustache qui ombrait sa lèvre supérieure. Lorsqu’il prit conscience qu’il était observé, le jeune homme détourna précipitamment la tête.

La grande horloge au centre du porche indiquait 15 h 58. Le parterre était comble. Le silence se fit.
Et soudain… le miracle se produisit. La voix d’un présentateur retentit :
Mesdames, messieurs, le président Napoléon-Jérôme Bonaparte va vous parler depuis son bureau du palais des Tuileries.

C’était extraordinaire ! Un moment magique. La voix du président, transportée à travers l’éther par une mystérieuse et impalpable ondulation, émise par un appareil semblable à celui exposé au centre de la galerie des trente mètres et capté par un autre appareil de plus petite taille, résonnait sous la majestueuse coupole aux nervures soulignées par de fines poutrelles qui surplombait l’édifice.
Messieurs les ambassadeurs, messieurs les parlementaires, Françaises, Français, mes chers concitoyens. C’est avec une grande émotion et une certaine fierté que…

Le jeune homme au visage angélique s’était penché sur le sac en cuir qui se trouvait à ses pieds. Il en sortit une pile de feuilles de papier. Soudain, il les lança aussi loin qu’il put devant lui. La pile se défit en une multitude de feuillets de couleur vert pâle qui se mêlèrent à d’autres feuillets, roses, bleus, lancés par deux autres individus, formant une pluie de pétales colorés qui descendirent lentement vers le sol.

Un « ho ! » de surprise s’éleva, couvrant la voix du président qui vantait le génie français à l’origine de cette invention, la radiodiffusion par voie aérienne. Le jeune homme avait aussitôt tourné les talons et contourné le pilier pour rejoindre l’escalier. Le policier, stupéfait, était resté un temps immobile, puis il s’était lancé à sa poursuite. Que se passa-t-il à ce moment dans la tête d’Aurélien ? Pourquoi se précipita-t-il à son tour dans l’escalier du pilier de l’autre côté de la passerelle ? Il eût été bien incapable de le dire et, plus tard, lorsqu’il repensa à ce qu’il avait fait, il ne sut que répondre, sinon qu’il avait été frappé par le mélange de douceur et de détermination qu’il lisait sur le visage du lanceur des feuillets.

Arrivé au bas de l’escalier, il constata que le jeune homme avait déjà parcouru la moitié de la galerie. Le policier, quant à lui, s’était arrêté pour donner un bref coup de sifflet et ameuter ses congénères mêlés à l’assistance. Il était sûr de son coup. Le fuyard comptait sans doute s’échapper par les portes s’ouvrant aux deux extrémités de la galerie des machines, mais elles étaient fermées !

À moins que…

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