Extrait : Victor Hugo et le dirigeable, Beaune-la-Rolande

Comme je l’ai déjà dit, Victor Hugo et le dirigeable est une uchronie. L’Académie française définit l’uchronie comme une « œuvre dans laquelle certains faits du passé sont volontairement modifiés, de façon à pouvoir envisager l’histoire non pas telle qu’elle a été, mais telle qu’elle aurait pu être, le plus souvent dans un but philosophique, politique ou moral ». Pour ce qui concerne le but philosophico-politico-moral, on aura l’occasion d’en reparler, intéressons-nous d’abord au point de bascule, au moment où l’histoire a déraillé…

Nous sommes le 28 novembre 1870. Paris est assiégé depuis deux mois. Le gouvernement de défense nationale, dans un effort désespéré pour briser l’encerclement de la capitale, a levé une nouvelle armée, l’armée de la Loire, placée sous les ordres du général Aurelle de Paladines. Celle-ci a obtenu un premier succès à Orléans quelques jours pus tôt. Il lui faut désormais marcher sur Paris pour prendre les troupes prussiennes à revers. Pour cela, elle doit faire sauter le verrou Beaune-la-Rolande, tenu par les troupes du duc Frédéric-François de Mecklembourg-Schwerin. C’est le général Crouzat qui doit mener l’assaut. Extrait :


« Le matin, la diane avait sonné à cinq heures. Il faisait nuit noire et un froid glacial. On avait replié les tentes à la lueur des torches et on était parti, sans même avoir le temps de boire quelque chose de chaud… un peu de chicorée, ça aurait pas pris longtemps ! Encore un ordre du colonel, qui avait dû passer la nuit au chaud, dans des draps blancs à Ladon, après avoir dîné chez un notable du coin. On avait fait quoi, cinq kilomètres ? Et on s’était arrêté à l’est de Maizières, où on avait formé les faisceaux. Si c’était pour voir le lever du soleil, c’était raté, le ciel était couvert de nuages. Un temps à neige.

— Bon sang, y fait un froid d’loup ! On va g’ler, avait dit Émile.
T’inquiète pas, tu perds rien pour attendre. Ça va chauffer, avait répondu Jules.

Rien à faire pendant des heures. Fumer la pipe, boire un coup de rouge à même la gourde, manger des biscuits pour ceux qui en avaient gardé quelques-uns. Émile s’était assis sur son sac et avait ressorti le bout de bois qu’il taillait avec son couteau. Ça prenait forme : un buste de femme, avec les seins dénudés. Raymond, l’instit, regardait le paysage. Il n’était pas du coin, engagé volontaire. C’était lui qui écrivait les lettres des copains à leurs parents ou à leur poule, des lettres que les destinataires feraient lire par un autre instit, ou par le curé. Pas celle pour la poule, évidemment. Raymond s’était pris d’amitié pour Joseph et il s’était mis en tête de lui apprendre à lire. Enfin, plutôt de l’aider à se perfectionner, parce que Joseph savait déchiffrer. Il avait dans son sac le tome V des Misérables, un bouquin dont la couverture avait pas mal souffert.

Joseph s’était placé à son côté. Le paysage, il le connaissait. Il était de Montargis, apprenti dans un atelier de mécanique avant de rejoindre l’armée. Un paysage ondoyant, couvert de larges plaques de neige, avec de petits mamelons, dix à vingt mètres d’altitude tout au plus, parsemé de quelques villages ou bourgades, Juranville droit devant, Beaune-la-Rolande sur la gauche, Lorcy à droite, et des hameaux un peu partout – une dizaine de bâtisses ou de grosses fermes, Le Pavé, Vergonville, Corbeilles –, quelques boqueteaux et des pieds de vigne à perte de vue. Du côté de Beaune-la-Rolande, on entendait un grondement d’orage. Les Prussiens avaient installé une trentaine de pièces d’artillerie sur une sorte de terrasse à l’est du bourg, le plateau des Roches, comme disaient les gens du coin, et battaient toute la campagne de Ladon jusqu’à Bordeaux-en-Gâtinais. Et puis ça s’était mis à tonner plus à l’ouest. Le 20e corps, qui avait installé ses batteries à Saint-Loup, répliquait.

Le colonel avait rappliqué, droit sur son cheval, et s’était posté à l’avant du village pour observer Juranville à la jumelle. C’était à quoi ? Un kilomètre ? Même à l’œil nu, on voyait bien qu’il se passait quelque chose, les Pruscos se repliaient et quittaient le village. À dix heures, une estafette était arrivée en courant avec les directives de l’état-major et on était reparti, plein nord, en ordre de bataille à travers les vignes. Pas facile d’avancer sur un terrain comme celui-là. À midi, on était entré dans Juranville, tout un bataillon, ça avait fait une sacrée pagaille dans la rue principale, en direction de Beaune. C’est à ce moment-là que les obus s’étaient mis à pleuvoir. Des coups violents, qui vous comprimaient la poitrine et vous étreignaient le cœur. Ça faisait un vacarme assourdissant, les façades se renvoyaient le son des déflagrations qui restait prisonnier de la rue et se répercutait à l’infini. Des civils étaient sortis de nulle part, une petite vieille regardait, hébétée, le toit de sa maison éventrée et tendait le poing aux soldats en proférant des injures qu’on n’entendait pas. Une mère, affolée, s’était jetée au milieu de la troupe avec son bébé dans les bras. L’instant d’après, un obus était tombé au beau milieu du flot de képis bleus hérissé de pointes de baïonnettes, ne laissant qu’un trou noir et fumant. Alors on avait couru en direction du Pavé, pour se sortir de ce trou à rats, mais on avait été cueilli par la mousqueterie des Pruscos qui s’étaient établis à l’orée d’un gros bosquet, le bois de l’Orme Arrault à ce qu’il paraît. C’était un piège et on était tombé dedans. Il avait fallu se replier et laisser Juranville aux Pruscos, qui l’avaient réoccupé aussitôt.

On ne s’était arrêté qu’à quelques centaines de mètres à l’ouest de Maizières. Là, on avait eu une bonne surprise, quelques cantinières attendaient, avec leur charrette à bras. Ça n’avait pas duré longtemps, on avait été repéré et ça avait recommencé, les obus, la terre qui tremblait. Un cep avait été soulevé à plus d’un mètre, les bras étendus, comme un mort vivant. Raymond avait poussé un cri et il était tombé à la renverse, dans les bras de Joseph. Il n’avait plus qu’une sorte de moignon sanguinolent en bas de la jambe. Joseph était allé chercher des brancardiers et il avait tenu la main de son copain le temps qu’on l’évacue. À côté de lui, on avait allongé Suzon, la cantinière, une fille qui avait une sacrée croupe. Sa jupe en gros drap bleu bordée par un double galon rouge formait une sorte de cloche au-dessus de son pantalon garance. Elle avait un joli sourire aussi, avec des pommettes bien rondes. Mais elle ne sourirait plus jamais, mâchoire à demi arrachée. On les avait emmenés tous les deux. Avant de partir, Raymond avait fait signe à Joseph de se pencher vers lui. Il était pas beau à voir, le visage blême et les yeux remplis de larmes. Il lui avait soufflé à l’oreille :

Prends le livre dans mon sac, et continue à lire un peu chaque soir.

Joseph avait promis. »


Juranville est un village à un peu plus de 5 km de Beaune-la-Rolande. La prise de Juranville est essentielle pour permettre au XVIIIe corps du général Billot d’opérer un mouvement tournant autour de Beaune-la-Rolande. Les 42e et 44e régiments de marche sont à la pointe du combat, mais le soutien de l’artillerie qu’on leur a promis leur fait cruellement défaut. Extrait :


« C’est à ce moment-là que le colonel avait ordonné cet assaut imbécile sur Juranville. Quatre bataillons sur trois rangées chacun, baïonnette au fusil. Tout le monde savait que c’était une folie, même le lieutenant qui faisait la gueule. Quand on était revenu, il manquait pas mal de gars à l’appel, qu’on avait laissés sur le terrain parce qu’on n’avait pas pu les ramener, même les blessés. Joseph avait cherché Jules des yeux et ne l’avait pas trouvé.

Ça ne lui avait pas suffi, au colonel. Il avait ordonné qu’on reforme les rangs et qu’on y retourne. On avait la haine. Et pas contre les Boches ! Contre le colonel, toujours impeccable sur son cheval ; contre le capitaine, qui menaçait les traînards avec son pistolet ; contre l’état-major, qui ordonnait ce genre d’assaut suicidaire ; contre la guerre, contre le gouvernement de défense nationale qui s’entêtait à la prolonger, contre le bon Dieu qui laissait faire ça. On allait tous crever, c’était ça qu’ils voulaient ? Qu’on y reste tous, pour qu’on ne vienne pas leur demander des comptes une fois que tout ça serait fini ? On s’était heurté à la même muraille de feu dressée par les Boches. Une boucherie. Ceux qui ne tombaient pas se jetaient à plat ventre au milieu des morts et des agonisants. Les balles ricochaient de toutes parts. Ça sentait la poudre et la merde, ça sentait la mort. On n’y voyait plus grand-chose, à cause de la poussière et de la fumée, et on entendait à peine les cris des blessés dans le grondement d’enfer des obus et de la mitraille. À côté de Joseph, un type hurlait, il avait le visage en sang, et une orbite noirâtre. Joseph avait senti la trouille monter en lui, une sensation qu’il connaissait bien, un insupportable inconfort, l’intestin qui se liquéfie, l’irrépressible envie de se lever et de partir en courant. Surtout ne pas se laisser gagner, garder son calme. Il en avait tellement vu qui s’étaient fait hacher au bout de dix mètres.

Cette fois-ci, ça l’avait calmé, le colonel, on s’était replié au sud de Maizières où on avait attendu deux heures. Deux heures à gamberger. Qu’est-ce qu’on foutait, à rester là, à portée des canons prussiens ? C’était foutu, on ne passerait pas, merde ! Ils étaient plus forts, c’est tout, pas la peine de s’acharner. Et peut-être qu’ils avaient des chefs un peu plus futés que les nôtres !

À 16 heures, on avait reçu le renfort d’un régiment de moblots du Cher. Ça voulait dire qu’on allait remettre ça ! On y était allés la tête rentrée dans les épaules, certains qu’on allait tous se faire allumer. Le 42e, droit sur Juranville que les moblots contournaient par l’ouest. Et c’était passé ! Les Pruscos avaient dégarni leur première ligne pour faire face aux assauts des moblots et on avait atteint les premières maisons. On les avait attaqués à la baïonnette, comme à l’abattoir. Ç’avait été sanglant, féroce. Toute la hargne accumulée dans la journée s’était transformée en folie meurtrière. Ils avaient déguerpi et, dans la foulée, on avait pris Le Pavé. La route de Beaune était libre. Du moins jusqu’au ruisseau de Lavau, au lieu-dit La Closure. Une fois arrivé là, on était à moins de trois kilomètres du bourg, mais les Prussiens tenaient Marcilly, au nord, et Vergonville droit devant. Et il y avait toujours cette fichue batterie des Roches, qui réglait son tir pour nous taper dessus ! Il fallait se rendre à l’évidence, on se ferait massacrer si on poussait plus loin.

Il n’était pas loin de 17 heures. Des flocons de neige voletaient dans l’air et le ciel était gris acier. Dans moins d’une demi-heure, il ferait nuit. On avait perdu un bon quart de l’effectif et on était harassé, le visage couvert de poussière, les yeux cernés, la capote et le pantalon en lambeaux. Il fallait être lucide, on avait échoué. On ne passerait pas. On ne prendrait pas Beaune-la-Rolande. Le colon ordonna de se replier sur Juranville. Alors, on avait fait tout ça pour rien ?

On se regroupa derrière un repli du terrain, au nord du village. Joseph se laissa tomber lourdement par terre, accablé. Il ouvrit son sac dans l’espoir d’y trouver un biscuit. Au milieu des miettes, il y avait Les Misérables. Il était où, Raymond ? S’il s’en sortait, il ferait la classe avec une jambe en moins. Joseph sortit le livre et l’ouvrit au hasard :

Vers la fin d’avril, tout s’était aggravé. La fermentation devenait du bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là de petites émeutes partielles, vite comprimées, mais renaissantes…

Aujourd’hui, c’étaient eux, les misérables. La chair à canon. C’était quoi, cette attaque sans artillerie, nom de Dieu ! On avait été baladé par les Pruscos toute la journée ! Un coup j’avance, un coup j’recule, et toujours à découvert, pour qu’ils puissent nous canarder comme au champ de tir ! On avait tous perdu un copain, quand c’était pas deux, tout ça pour se replier à la fin de la journée, la chiasse au cul et la queue entre les jambes. Ah, il était beau, l’état-major. Une bande d’incapables ! Les sous-offs allaient et venaient, faisant semblant de ne rien entendre. Et, bien sûr, pas de ravitaillement, on avait l’estomac dans les talons. Émile était venu s’asseoir à côté de Joseph et taillait son bout de bois en silence. Émile était mécano, comme lui, ça créait des liens. »


19 heures, la nuit est tombée, les soldats sont épuisés. La bataille est perdue. À moins que… Extrait :

« À 19 heures, on avait sonné le rassemblement. Revue ! Revue de quoi, merde ! Revue de gueux ! On avait tous l’air de gueux !

Les deux mille deux cents survivants du 42e régiment de marche se rangèrent en maugréant. Le colon passa rapidement devant eux pour rectifier l’alignement, puis il leur tourna le dos, avança de cinq pas et se figea au garde-à-vous, sabre au clair.

C’est alors qu’ils Le virent. Sortant des ténèbres pour entrer dans la clarté d’incendie des flambeaux. Il était revêtu de son uniforme de colonel des chasseurs de la garde, avec sa capote vert sombre, son gilet et sa culotte à pont blancs, ses épaulettes d’or et son mythique bicorne en peau de castor, orné d’une cocarde et barré d’une ganse de soie noire. La troupe resta figée, pleine d’effroi. C’était bien lui, le fantôme échappé du tombeau des Invalides. Pendant un temps, seul le croassement des corbeaux rompit le silence. Puis, après avoir promené son regard sur les hommes sales et dépenaillés qui le regardaient avec une stupeur mêlée de superstition, il descendit lourdement de son cheval gris pommelé et se planta devant eux, la main dans le gilet.

— Soldats du 42e ! La France traverse une nouvelle fois des heures sombres… »

La suite en lisant le bouquin !

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