Interview diffusée le 6 octobre sur Radio Courtoisie

Cette semaine, Renaud Dourges reçoit le romancier Hervé Devred à l’occasion de la parution de son nouvel ouvrage Victor Hugo et le dirigeable (Éditions MVO). Ensemble, ils reviennent sur la rencontre féconde entre la grande poésie romantique et l’essor des sciences du XIXe siècle, ressuscitant l’esprit d’une époque habitée par le rêve et le progrès.

Retranscription d’une interview réalisée par Renaud Dourges et diffusée par Radio Courtoisie le 6 octobre à 17h. J’ai supprimé les « Euh », les « Bon », les bafouillages et remis en ordre les phrases un peu malmenées par un orateur peu coutumier de cet exercice…

Renaud Dourges : Hervé Devred, bonjour.
Hervé Devred : Bonjour, Renaud, et merci de m’avoir invité.
RD : Vous étiez venu, il y a quelques mois, pour présenter un de vos précédents ouvrages, je ne sais plus lequel c’était.
HD : Le Chaudron des Illusions.
RD : Le chaudron des Illusions, nous y reviendrons peut-être tout à l’heure. C’était paru aux éditions Livres blancs.
HD : La collection Livres blancs de MVO Éditions.
RD : Comme celui-ci, qui est publié par le même éditeur. Vous avez écrit un certain nombre d’autres romans, vous êtes rentré en édition comme d’autres entrent en religion, si on peut dire, mais assez tardivement. Vous aviez une profession tout à fait différente autrefois…
HD : J’avais une profession complètement différente, puisque j’étais ingénieur. Je suis rentré en édition, comme vous le dites, lorsque j’ai pris ma retraite. J’ai pu alors réaliser les rêves que j’avais depuis un certain temps.
RD : Mais je pense que vous écriviez déjà avant.
HD : J’écrivais pour des amis, des petits sketches pour les anniversaires ou les fêtes, en général un peu humoristiques, mais je ne m’étais jamais lancé dans l’écriture d’un roman.
RD : La plupart de vos romans, à l’exception d’un qui se passe au moment des années folles, il y a eu La Taverne du bagne, Le Chaudron des Illusions, La Poulette et le boulanger et d’autres, c’est beaucoup la Belle Époque.
HD : Principalement à la belle époque et, avec Le Chaudron des Illusions, le Second Empire. Je dois dire que c’est une période qui est assez fascinante, mais qui est plutôt méconnue.
RD : Vous signalez qu’elle est à peine survolée dans les cours d’histoire.
HD : Tout à fait, mais c’est une période qui est absolument fondatrice pour la société dans laquelle nous vivons. C’est au cours de cette époque que s’est forgé notre modèle de démocratie, de manière souvent chaotique. L’école gratuite et obligatoire, la laïcité, la loi de 1881 sur la liberté d’expression, la liberté d’association, et cetera, et cetera.
RD : Napoléon III avait commencé à aller dans ce sens au moment de de l’empire libéral. Entre autres en accordant le droit de grève.
HD : Vous parlez de la loi Ollivier, mais il s’est heurté à un parlement assez rétrograde qui lui a mis des bâtons dans les roues.
RD : Parlons de Victor Hugo et le dirigeable, paru chez MVO. Nous allons découvrir que nous n’avons pas perdu la guerre de 1870, puisque c’est un roman uchronique. Rappelons, pour ceux qui ne le sauraient pas, ce qu’est un roman uchronique.
HD : Un roman uchronique, c’est une déviation de l’histoire. Imaginez, par exemple, que Jules César ait été battu par Vercingétorix à Alésia. Que se serait-il passé ? Dans un roman uchronique, on pourrait penser qu’on peut raconter n’importe quoi. J’ai découvert, en écrivant ce livre, qu’il fallait, au contraire, être presque aussi rigoureux que dans un roman historique. Sinon, ça ne fonctionne pas ! Dans le roman, le basculement de l’histoire, c’est la guerre de 1870, que la France n’aurait pas perdue. Mais si j’imagine que, tout de suite après, il y a des fusées et l’Internet, le lecteur n’y croira pas. Il faut rester rigoureux dans la construction du récit, et dans la description du cadre de vie, des ambiances. J’ai dû accumuler un certain nombre de documents pour écrire ce livre. Et il faut également avoir une idée en tête ! Pourquoi s’amuser à faire en sorte que les Français gagnent la guerre ? Parce que les Allemands nous battent régulièrement au foot et qu’il faut qu’on gagne de temps en temps ? J’ai réfléchi longtemps avant de construire le scénario.
RD : La France n’a pas perdu la guerre, mais ce n’est pas Napoléon III qui est sur le trône à ce moment-là. C’est son neveu.
HD : Comme vous le savez, Napoléon III est mort très peu de temps après la défaite de Sedan et, dans le roman, c’est Napoléon Jérôme, le fameux Plon-Plon, qui est au pouvoir. Napoléon Jérôme, qui a été, pendant un temps, le chouchou de son oncle, avant d’être mis de côté. Dans le roman, il a le titre de président de la Nation française.
RD : Contrairement à Napoléon III qui, dans la deuxième partie de son règne, a donné à l’empire une tournure libérale, Napoléon Jérôme exerce un pouvoir autoritaire.
HD : Bien évidemment, si la France ne perd pas la guerre, il n’y a pas de Commune, pas de IIIe République, pas de lois Jules-Ferry, pas de loi de 1881 sur la liberté de la presse, et cetera, et cetera. On constate souvent, dans l’histoire, que les régimes monarchiques qui commencent sur un mode autoritaire finissent par se libéraliser, tandis qu’ils se durcissent lorsqu’ils débutent par une phase libérale. J’ai choisi la deuxième option.
RD : Il y a, en particulier, une censure littéraire très sévère.
HD : Exactement. Lorsque j’ai cherché ce qui pouvait justifier l’écriture de cette uchronie, j’ai pensé que la fiction, le roman, pouvait en être le sujet. On voit bien, aujourd’hui, que la fiction est malmenée. On rebaptise les livres au nom d’un prétendu politiquement correct, « Les 10 petits nègres » sont devenus « Ils étaient dix » ; aux États-Unis, on a banni de nombreuses bibliothèques des romans pourtant connus à l’échelle internationale, comme La Servante écarlate. J’ai pensé que ce pouvait être un sujet à creuser dans le cadre d’une uchronie.
RD : Dans le roman, il a des éditions clandestines et des rééditions de livres qui ne sont plus autorisés.
HD : En particulier les livres de Victor Hugo, d’où le titre du roman. Ces livres, dans le roman, sont imprimés à Amsterdam et voyagent clandestinement, on découvre comment en lisant le livre, pour être distribués clandestinement en France.
RD : C’est souvent à Amsterdam qu’on a éditait des livres interdits en France sous l’ancien régime.
HD : À commencer par Descartes !
RD : Vous allez nous parler de votre personnage central, qui s’appelle Aurélien.
HD : C’est un personnage pour lequel j’ai beaucoup d’affection. En général, on a de la sympathie pour les personnages que l’on crée, mais c’est particulièrement le cas pour Aurélien. C’est un garçon qui, à la base, n’est pas du tout politisé, qui veut surtout profiter de la vie, sans se faire remarquer. Il va lui arriver des choses très désagréables et ça ne va faire que renforcer son désir de rester dans son coin, tranquille, à l’abri. Son seul souhait, c’est trouver l’âme sœur. Les événements vont le contraindre à se mêler d’événements qui le dépassent, à « plonger dans le chaudron » à son corps défendant, pour reprendre le titre de mon précédent livre, en prenant de très gros risques !
RD : Il va même être arrêté.
HD : Il va se retrouver en Nouvelle-Calédonie, au bagne.
RD : Oui, à l’époque, ce n’était pas en Guyane. Louise Michel y a été envoyée, entre autres, et Rochefort.
HD : Aurélien se retrouve sur l’île des Pins. À ce sujet, j’ai eu la chance de retrouver des archives détaillées sur ce bagne de Nouvelle-Calédonie, sur les conditions de vie et de transport jusque-là. On sait qu’il y a pas mal de communards qui ont été déportés en Nouvelle-Calédonie et, quand on regarde les conditions dans lesquelles ils étaient transportés, on peut dire que le bagne commençait dès l’île de Ré, aussitôt qu’ils avaient mis le pied sur le bateau.
RD : Il devait y en avoir un certain nombre qui décédaient avant d’arriver.
HD : Absolument !
RD : Dans ce roman, comme dans d’autres, vous avez un personnage central un peu… solitaire.
HD : C’est vrai ! Est-ce que c’est conscient ou inconscient ? Maintenant que j’ai écrit un certain nombre de romans, on peut retrouver des ressemblances et on me l’a fait remarquer plusieurs fois. Un personnage un peu lunaire…
RD : Une sorte de candide.
HD : Oui, un candide qui préfère la poésie à la politique et qui se retrouve plongé dans le maelström des événements bien malgré lui.
RD : Sans trop dévoiler ce côté personnel, il va y avoir un premier amour avec la personne à cause de laquelle il est jeté en prison, ensuite un second, au retour du bagne. Puis il va retrouver son premier amour. Est-ce qu’il éprouve des regrets à ce moment-là ?
HD : J’ai voulu montrer qu’il y avait en lui une lutte intérieure. Est-ce qu’il doit revenir à ce qui a été sa découverte de l’amour, avec tout ce qui s’en est suivi, ou bien est-ce qui doit aller vers ce qui donne désormais un sens à sa vie. On va laisser au lecteur le soin de le découvrir.
RD : Je rappelle le titre, Victor Hugo et le dirigeable, et nous allons en parler. On est au début de l’ère des dirigeables. Il y a eu les montgolfières des Frères montgolfières, puis sont apparus les premiers dirigeables. Aurélien va se trouver employé dans une société exploitant des dirigeables.
HD : J’ai, bien sûr, voulu éviter tout anachronisme et j’ai trouvé, en faisant des recherches sur Internet, qu’un ingénieur français, du nom de Joseph Spiess, avait déposé un brevet de dirigeable, je crois que c’est en 1877, avant même que von Zeppelin dépose le sien en Allemagne. Les dirigeables n’ont pas été développés en France, puisqu’on s’est très vite tourné vers le « plus lourd que l’air ». On connaît l’épopée de Blériot. Mais ils auraient très bien pu l’être et j’ai imaginé qu’une compagnie avait été créée pour exploiter des lignes entre des villes européennes, Paris-Amsterdam, Paris-Londres et ensuite Paris-Madrid. C’est là que l’uchronie nous permet de faire des choses intéressantes.
RD : C’est en quelque sorte Air France avant la lettre. Aurélien va arriver à gravir des échelons. Il va commencer tout en bas de l’échelle et il va gagner la confiance de son patron.
HD : Mon père était ouvrier, et j’ai une grande admiration pour tous ceux qui, exerçant à l’origine un travail manuel souvent pénible, parviennent à progresser et finalement à « sortir » de leur condition. C’est un peu la raison pour laquelle j’ai imaginé cette trajectoire pour mon héros.
RD : Oui, on s’intéresse beaucoup à lui lorsqu’on lit cet ouvrage. Je ne vais pas dire qu’on s’identifie à lui, mais on sympathise avec lui. C’est fait pour, d’ailleurs…
HD : C’est fait pour (Rire). J’ai voulu qu’on éprouve un maximum d’empathie pour le personnage.
RD : Lorsqu’on commence à écrire, il doit être difficile, je suppose, de trouver un éditeur. C’est une question intéressante pour des personnes qui voudraient commencer. Vous-même, combien de romans avez-vous publiés ?
HD : Je crois que c’est le onzième.
RD : Le onzième, c’est quand même pas mal. Oui, mais pour quelqu’un qui veut commencer, ça ne doit pas être facile de trouver un éditeur.
HD : C’est même très difficile. J’ai la chance d’avoir publié le Chaudron des Illusions avec MVO et ce livre a reçu un prix au Salon du livre de Nevers, ce qui fait que MVO m’a fait confiance pour celui-ci. Trouver un éditeur pour un roman, ce n’est pas très facile, mais en plus, quand on arrive avec une uchronie, qui est un genre assez peu développé en France, ça l’est encore plus. Je pense que si ça avait été mon premier roman, je n’aurais pas réussi à trouver une maison qui accepte de le publier.
RD : En ce qui concerne l’uchronie, il y a de plus en plus de bandes dessinées qui explorent ce genre. Je pense, entre autres, à la société Delcourt qui en publie. Je reçois régulièrement leurs albums. Il y a aussi une expérience qui est intéressante pour vous, ce sont les contacts avec les lecteurs lors des salons du livre.
HD : C’est la chose, avec l’écriture, qui me motive le plus à écrire. Et justement, vendredi et samedi dernier, il y a eu une manifestation organisée à Antony, qui est la ville dans laquelle je réside. La librairie l’Agora m’a invité à m’installer devant la boutique pour dédicacer mes romans. À cette occasion, j’ai rencontré un tas de personnes, qui ont ou qui n’ont pas acheté le livre. Ce sont des contacts qui sont très enrichissants. Quand je dis enrichissants, ce n’est pas sur le plan financier. Qui peut vivre de son écriture aujourd’hui ?
RD : Je rappelle que nous recevons Hervé Devred, auteur de Victor Hugo et le dirigeable, paru chez MVO. Si j’ai découvert ce que vous faites, c’est d’ailleurs par l’intermédiaire d’un écrivain avec qui je suis en rapport sur les réseaux sociaux, que vous avez rencontré dans un salon du livre. Vous étiez voisin et c’est lui qui m’a parlé de vous. Comme nous habitons deux villes proches l’une de l’autre, c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés.
HD : Je lui suis très reconnaissant d’avoir pu faire votre rencontre.
RD : Nous avons parlé de Victor Hugo et le dirigeable, il nous reste un petit peu plus de cinq minutes. On peut réaborder certains de vos ouvrages. Vous avez écrit la Taverne du bagne, s’agissait-il du même bagne ?
HD : D’une certaine manière.
RD : La Taverne du bagne est un établissement qui était tenu par un ancien bagnard.
HD : Qui était à Nouméa. Il avait plusieurs bagnes en Nouvelle-Calédonie, l’île des Pins, dont je parle dans le roman, est au large Grande-Terre. Cette taverne, c’est un fait historique, a ouvert ses portes après que les communards ont été graciés dans les années 1880 et ont pu revenir en France. On y était servi par des serveurs en tenue de bagnard et qui avaient un boulet au pied. En carton-pâte, bien sûr.
RD : On a parlé tout à l’heure, du Chaudron des Illusions, paru dans la même collection. Il y a eu également La poulette et le boulanger, au Lys bleu, cette fois, dont l’intrigue se déroulait à l’époque du boulangisme.
HD : Oui, le boulanger, c’est le général Boulanger. À ce sujet, d’ailleurs, j’ai une anecdote à vous raconter. Au cours d’un salon, une jeune fille s’intéressait beaucoup au roman. Elle était là avec sa maman qui m’a dit : « Vous savez, elle s’intéresse beaucoup à la boulangerie parce qu’elle prépare un CAP de boulangère. » Je l’ai détrompée et je lui ai dit qu’il s’agissait du général Boulanger. J’ai perdu une cliente.
RD : Connaissait-elle, le général boulanger ?
HD : La jeune fille, c’est peu probable, mais sa mère le connaissait.
RD : Lorsque vous écrivez vos romans, est-ce que vous avez des heures privilégiées pour écrire ? Comment ça se passe ? Est-ce que vous avez déjà tout le scénario en tête ou est-ce au fil de l’eau ?
HD : J’ai tout le scénario avant d’écrire, mais je ne le suis jamais. Au fur et à mesure que j’écris, je me rends compte que ce que j’avais imaginé n’est pas réaliste, surtout du point de vue de la psychologie des personnages. Au fur et à mesure qu’on écrit, on les détaille et on devient de plus en plus intime avec eux. À certains moments il y a des personnages qui vous disent : « Ah non, non, je ne pourrais jamais faire ça, ce n’est pas du tout mon genre » et il faut les écouter. Le scénario de Victor et Hugo et le dirigeable, je l’ai réécrit plusieurs fois. Et quand je dis réécrit, c’est dans le détail, je détaille ce qui se passe chapitre par chapitre. Je crois que j’en ai fait quatre ou cinq versions.
RD : Certains auteurs disent que, écrire, pour eux, c’est un supplice. Qu’il faut se tordre les méninges. Est-ce que vous avez une définition du bonheur d’écrire ? Est-ce que, pour vous, c’est un bonheur ? Je pense que oui.
HD : Oui, pour moi, c’est un vrai bonheur. On n’est pas toujours content. Je dirais même qu’on est rarement content de ce qu’on écrit, mais quand on a l’impression que ça coule, que ça sonne bien, que ça correspond à l’idée qu’on se fait de la littérature, alors là c’est un vrai bonheur.
RD : Que vous aimez faire partager à des lecteurs !
HD : Que j’aime faire partager à des lecteurs. Même si certains me disent, le cas échéant, que ça ne leur plaît pas.
RD : Ça vous arrive ?
HD : Oui. Heureusement, il y en a d’autres qui me disent que ça leur plaît et c’est pour ça que je continue d’écrire. Mais, parfois, quand je demande à des gens de me dire de manière très sincère si ça leur a plu, certains me répondent, non, pas vraiment. C’est lié, en particulier, à la nature de mes romans, qui sont des romans historiques. Il faut aimer ce genre de littérature et il y a beaucoup de gens qui préfèrent quelque chose de plus actuel.
RD : Avez-vous un autre ouvrage en préparation ?
HD : J’en ai même deux en préparation. Le premier, qui est pratiquement terminé, se déroule pendant l’affaire Dreyfus. Une période assez sombre.
RD : Encore la même époque.
HD : Oui, et c’est là qu’on voit que le terme Belle Époque n’est pas forcément adéquat. Et puis j’en ai un autre, un polar, plus léger, qui se déroule dans un grand magasin. C’est la période où les grands magasins sont apparus.
RD : Il me reste à vous remercier. Je vous rappelle que nous avons accueilli aujourd’hui, Hervé Devred, pour son roman Victor Hugo et le dirigeable, publié par les éditions MVO.

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