Coup de cœur : Le Calamity Club de Kathryn Stockett

Mississippi, 1933. Trois vies, trois femmes dont les destins se croisent. La première, c’est Birdie, Birdie Calhoun. Birdie est une de ces personnes que la providence a envoyées sur terre pour aider les autres, quitte à se sacrifier. Une fatalité ou un puissant sentiment du devoir. Elle accepte cette fatalité avec une certaine résignation, même quand il lui faut acheter quatre-vingt-dix-neuf « Merry Widows » à la pharmacie de la ville d’Oxford, Mississippi, un de ces états puritains et rétrogrades du sud des États-Unis. (Ceux qui ne savent pas ce que sont des Merry Widows le découvriront dans le roman.)

Birdie vient de Footely. Ne cherchez pas sur une carte, vous ne trouverez pas. En bref, Footely, c’est le trou du c*l du monde. La mère et la « meemaw » de Birdie – sa grand-mère – y survivent, n’ayant même pas la possibilité de tirer le diable par la queue, car le diable ne mettrait sous aucun prétexte les pieds dans ce coin perdu et marécageux. Elles l’ont envoyée solliciter Frances, sa sœur, qui a fait un beau mariage, pour leur venir en aide. Oh, pas grand-chose, quelques dollars suffiraient à éviter l’expulsion et la saisie de leurs meubles. Dans l’Amérique de ces années-là, qui ne s’est pas relevée de la crise de 1929, un impayé de vingt-cinq dollars suffit à vous jeter dans la misère.

Charlie, la plus cabossée des trois

La seconde, c’est Charlie. La plus cabossée des trois, mais aussi la plus battante. Charlie est une jeune femme indépendante, que les conventions hypocrites et racistes de l’Amérique des années 1930 n’arrêtent pas. Autrement dit, elle est un véritable scandale pour la société, et elle l’a payé très cher. Charlie a une revanche à prendre ; peu importent le prix qu’elle devra payer et les moyens qu’elle emploiera : on lui a ravi l’être qui compte le plus au monde pour elle, sa fille. C’est pour elle qu’elle veut ouvrir le Calamity Club, un projet extravagant dans lequel elle va entraîner Birdie, un pied de nez jubilatoire à la société qui l’a humiliée, violentée, mutilée.

Sa fille, c’est le troisième personnage du roman, Meg. Margot Lefleur, enfermée dans un orphelinat à la porte duquel il est écrit :
Nous n’acceptons pas les enfants de couleur : indiens, juifs, mexicains, de type oriental, les jumeaux, tout enfant ayant ou ayant eu la lèpre ou souffrant de consomption, avec un bec-de-lièvre ou des membres manquants. Pas de garçons, pas d’enfants malades ou de nature attardée. Pas de filles au-dessus de douze ans. Pas de femmes dans un état intéressant, ici, nous ne mettons pas au monde les enfants. Que Dieu vous bénisse !

Un orphelinat-prison

Un orphelinat-prison, dans lequel elle a droit à un régime spécial. C’est le personnage le plus touchant du livre. Un rêve d’écrivain, tant on se sent d’empathie pour elle. J’aurais adoré accueillir une petite Meg dans l’un de mes romans. Si on ne lâche pas le bouquin (qui comporte quelques longueurs, il faut bien l’admettre), c’est pour Meg, pour savoir ce qui va lui arriver. Meg est le souffre-douleur de Garnett Pittman, la directrice de l’orphelinat, qui, pour la punir, va jusqu’à lui interdire d’assister aux cours dispensés aux petites pensionnaires. Parce que Meg aime l’école. Sa matière préférée, c’est LECTURE. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main, brochures, catalogues, le journal dans lequel Birdie lui apporte des petits pains en cachette, et même le livre de comptes qu’elle trouve dans le réduit dans lequel elle est consignée. Elle apprend par cœur ce qui lui plaît, ce qui pourra l’aider à vivre, pour plus tard, dit-elle, comme ce poème d’Emily Dickinson (Hope is the thing with feathers) dont elle a gravé ces quelques vers dans sa mémoire :
L’espoir est la chose emplumée qui perche dans l’âme
Et chante la mélodie sans les paroles […]
C’est dans la tempête que son chant est le plus suave
Et bien mauvais serait l’orage
Qui pourrait intimider le petit oiseau
Qui a réchauffé tant de gens

Un « plus tard » incertain. À douze ans, si elle n’est pas adoptée lors d’une séance où l’on présente aux parents les petites pensionnaires, comme on le ferait de chiots dans une animalerie, elle sera transférée dans une autre sorte de prison, une conserverie, où elle travaillera dans le froid dix ou douze heures par jour.

Un roman de femmes, dans lequel les hommes font piètre figure

Ce ne sont pas les seules femmes du roman. Il y a Frances, que j’ai déjà évoquée, l’insupportable Frances, qui vit dans le déni ; Mme Tartt, sa belle-mère, nostalgique d’un passé révolu dans lequel elle organisait de fastueuses réceptions et dont on découvre l’humanité ; Lucille, l’épouse toxique du gentil Tom Heidelberg (les parents adoptifs de Meg) ; Mme Heidelberg ; les filles du Calamity Club, Flossy, Trixie, Dixie, Esmeralda… ; Virginia Cunningham, la courageuse étudiante en médecine, qui cherche à toute force à être admise dans une université du nord des États-Unis, « là où on pense que la guérison dépend de la science, pas de la Bible », car à l’université Ole d’Oxford, Mississippi :
« Le Dr Weems n’aime pas les femmes. Pendant son cours de biologie, il nous a dit que les femmes sont trop hystériques pour devenir médecins à cause de leurs hormones. Quand je lui ai dit que je m’inscrivais en médecine, il m’a dit : « mais, ma jolie, si vous souhaitez vivre dans un milieu médical, pourquoi ne pas épouser un médecin, tout simplement ? Et il a essayé de me mettre la main aux fesses. »

L’odieuse Garnett Pittman

Et puis il y a l’odieuse Garnett Pittman, présidente de la branche locale de La Ligue contre l’immoralité, la mixité raciale étant, bien évidemment, classée au rang de l’immoralité : « Ces gens-là luttaient contre la miscégénation, c’est-à-dire la mixité raciale dans les lieux publics, et contre ce qu’ils appelaient la corruption de la population chrétienne pure. » Miss Garnett est une femme ambitieuse et entreprenante, à qui tout réussit :
« Je vis Mary Pepper [c’est Birdie qui parle], l’amie de Mme Tartt, et bien sûr Garnett Pittman, avec son sourire constipé. Elle était entourée d’hommes et de femmes qui, je m’en rendis compte en m’approchant, l’acclamaient : Félicitations Garnett ! Quelle grande nouvelle ! (Seigneur Dieu, quel prix avait-elle encore remporté ?) La Ligue du Mississippi a beaucoup de chance de vous avoir à sa tête, et quel honneur [vous faites] à notre ville d’Oxford ! Elle avait donc réussi. Garnett ne dirigeait plus seulement une branche locale de la Ligue contre l’immoralité, elle en était devenue la présidente pour tout l’État du Mississippi. »

Garnett Pittman mène une lutte sans merci contre les lieux de débauche, particulièrement ceux où l’on joue de la musique noire et où blancs et noirs s’accouplent :
« Je crois qu’il est de mon devoir d’avertir les habitants du Mississippi que la débauche est présente tout autour d’eux, et qu’on la trouve, pardon de le dire, surtout chez les femmes. Le péché, la maladie et la promiscuité engendrent toujours plus d’enfants illégitimes atteints d’imbécillité sévère. […] Nos orphelinats sont déjà pleins d’enfants qui coûtent cher aux contribuables, des enfants qui sont parfois atteints d’imbécillité ou bien pire. Je ne suis pas juge, simplement chrétienne, et présidente de cette belle institution qu’est la Ligue contre l’immoralité. Je recommande que Miss Stuggs et ses acolytes soient envoyées dans le service hospitalier réservé aux gens de leur espèce qui procédera à l’intervention propre à limiter la multiplication de leur progéniture. »

Portrait sans concession d’une Amérique hypocrite, ségrégationniste et eugéniste

L’un des ressorts du roman, on l’aura compris, c’est le portrait sans concession que l’autrice fait de l’Amérique hypocrite, ségrégationniste, eugéniste, de ces années-là, mais aussi d’une Amérique impitoyable pour tous ceux qu’a frappés la crise, fût-ce les Tartt, autrefois riches banquiers, et qui se voient contraints de vendre leurs meubles pour payer une note de téléphone, sous peine d’être expulsés. Un portrait sans concession, mais qui ne tombe jamais dans le misérabilisme : même les filles du Calamity Club restent dignes dans leur déchéance.

Et les hommes dans tout ça ? Racistes, sexistes et violents pour la plupart. Qui sauver, parmi eux ? Tom Heidelberg, idéaliste, fragile, trop fragile ; Jack, le banquier ; M. Binny, le musicien-chauffeur de taxi… Certainement pas Welty Pittman, le pitoyable mari de Garnett. Et que penser de Rory Tartt, incapable de jouer le rôle qu’on attend de lui, sa mère comme sa femme, et qui préfère prendre la fuite ?

Meg, celle qui permet au roman de tenir sur la longueur

Revenons à Meg. Comme je l’ai dit, le roman comporte des longueurs, les péripéties qui précèdent l’ouverture du Calamity Club manquent parfois d’intérêt (le personnage de Virginia leur apporte, heureusement, un peu de fraîcheur), mais on ne le lâche pas à cause de (ou grâce à) Meg. Meg, qui croit avoir trouvé une famille auprès de Tom et Lucille avant que tout s’effondre. Bouleversante Meg, lorsqu’elle comprend que tout est fini pour elle :
« Je décide de m’autoriser à faire la chose que je ne suis pas censée faire. […] Je ferme les yeux et je pense à elle. Je la vois dans notre petite cuisine. Elle porte sa robe jaune. Elle écoute la radio et fredonne une chanson sur laquelle on dansait. C’est n’importe quel jour d’autrefois, un jour normal où il ne se passe rien de particulier. Je l’assieds sur le canapé avec moi pour pouvoir examiner son visage un moment. Ses narines qui s’ouvrent quand elle rit, ses yeux marron perçants, ses cheveux bruns qui bouclent en encadrant son menton. Je l’examine comme j’aurais dû le faire avant pour pouvoir mieux la voir maintenant. Et peut-être que je vais m’autoriser à le dire, juste une fois, tout doucement […] Je me roule en boule et je le dis aussi doucement qu’un poème. Juste cette fois, pour que je sois la seule à entendre. Je veux ma maman. »

On n’a alors qu’une seule envie, que cela finisse bien, que l’autrice, Kathryn Stockett, nous offre un « happy end », même s’il est difficile de croire à une fin heureuse, dans cette Amérique hypocrite et raciste, que Charlie parcourra toujours en équilibre sur la corde raide, à supposer qu’elle récupère Meg ?

Ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler la fin…

Le Calamity Club, de Kathryn Stockett, est publié par les éditions Robert Laffont, pas sa collection Pavillons. Le roman (664 pages) est traduit de l’anglais par Laura Satz.

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