La Taverne du Bagne, Houlgate – Chapitre XVI

Extrait

La Taverne du Bagne… Joseph, s’est donné pour mission d’innocenter Amandine, l’héroïne de ce roman dont nous avons fait connaissance dans un post précédent. Amandine a été accusée du meurtre de son amie Ludmila, et il est à Houlgate pour rencontrer Liane de Courcy, une courtisane qui devait accueillir les deux jeunes femmes. Mais comment l’aborder ? Fort heureusement, il tombe nez à nez avec Timothy Castelford, qui connaît Liane…

— Hé ! Joseph, quelle surprise de te voir ici !

Cet accent anglais, ce ne pouvait être que Timothy Castelford ! Joseph se retourna, il avait retrouvé le sourire.
— Tim ! Et toi, que fais-tu ici ? Je te croyais à la recherche du tombeau de Sardanapale dans les ruines de Ninive.
— Lorsque j’ai compris que les jeunes femmes éplorées du tableau de Delacroix étaient en réalité des petites Françaises, j’ai repris le bateau à Tyr et je suis rentré à Marseille.
— Les as-tu retrouvées ?
— Les petites Françaises ? Elles sont ici ! Regarde autour de nous ! Viens, nous allons fêter nos retrouvailles devant un bon whisky. J’ai trouvé un café où on en sert un qui vient directement d’Écosse. Bien meilleur que celui qu’on boit à Paris.

Castelford entraîna derechef Joseph dans la rue Pré-Landry où se trouvait un bistrot appelé simplement « Pub ». Ils prirent place à une table au fond d’une salle assez sombre.
— On y boit aussi de la Guinness, je sais que tu aimes ça. Mais ce sera pour un autre jour. Patron ! Servez-nous deux Chivas !

Joseph prit le temps d’examiner son ami. Il s’était empâté depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus, lors de l’Exposition universelle de 1889. Mais il avait toujours l’œil vif et malicieux et des mèches rebelles couleur de blé mûr. Le patron apporta deux verres et une bouteille qu’il avait sortie de dessous le comptoir. Castelford fit signe à Joseph de se pencher vers lui et dit sur le ton de la fausse confidence :
— Je crois qu’il fait venir son whisky en contrebande.

Puis, plus bas :
— Tous les soirs, je me poste à la fenêtre de ma chambre avec une longue-vue pour espérer repérer le bateau des contrebandiers.
— Et tu ne l’as pas vu ?
— Non, ma chambre donne côté ville.

Castelford éclata d’un rire tonitruant et choqua son verre contre celui de Joseph. Les deux hommes dégustèrent la première gorgée.
— Parle-moi de toi. Comment se fait-il qu’un garçon sérieux, poète et éminent diplomate, soit à Houlgate, au milieu de jeunes débauchés et de cocottes ? Serais-tu amoureux ?

Joseph fit tourner le liquide ambré dans son verre et se surprit à dire :
— Oui.
— Mais c’est merveilleux ! Qui est-ce ? Elle est ici ?
— Non, elle est à Paris.
— Alors, là, je ne comprends pas, tu devrais être sous ses fenêtres en train de lui jouer de la mandoline.

Joseph ferma à demi les paupières et poussa un bref soupir. Il se sentait de nouveau abattu.
— Elle est à Versailles. À la prison des femmes de Versailles.

Castelford resta bouche bée. Joseph le regarda d’un air désespéré. Autant tout lui raconter. Il reprit d’une voix grave :
— Il s’agit d’Amandine de Chailly, la fille du sénateur inamovible Louis-Ferdinand de Chailly. Elle est accusée d’avoir assassiné Ludmilla Golovnine, la meneuse de revues du Grand Café-Théâtre Daubigny.
— Et… C’est vrai ?
— Non, bien sûr.
— Alors c’est un malentendu. Elle sera bientôt libérée.
— Notre police n’est pas aussi efficace que votre Scotland Yard. Elle n’est pas très bien organisée et elle manque de moyens. Alors, quand ils pensent avoir trouvé un suspect, ils ne font rien qui pourrait les obliger à poursuivre leur enquête.
— Mais, son père…
— Il est mort et je suis certain qu’il y a des gens, parmi les républicains, qui ne sont pas mécontents qu’une jeune femme issue d’un milieu aristocratique soit accusée de meurtre. Tu sais que nous allons avoir des élections qui risquent d’être un peu compliquées dans un mois.

Castelford était devenu tout à fait sérieux :
— Et qu’es-tu venu chercher ici ?
— Le témoignage de quelqu’un qui connaissait Ludmilla Golovnine et dont j’espérais qu’il pourrait faire taire les calomnies sur lesquelles est fondée l’accusation.
— Pourquoi dis-tu que tu « espérais »… Tu ne l’as pas vu ?
— J’imaginais que ce serait facile, qu’il me suffirait d’aborder cette personne… Mais je ne suis pas de leur monde. Il y a une muraille transparente entre nous.
— Sans indiscrétion, qui est cette personne ?
— Liane de Courcy.

Castelford eut un large sourire qui dévoila ses dents en désordre :
— Mais alors, tout s’arrange ! Je connais Liane de Courcy.

Joseph regarda Castelford avec des yeux incrédules :
— Tu connais Liane de Courcy ?
— Oui, monsieur. Tu oublies que je suis baronnet.

Castelford prit un air important, puis il émit un rire sonore. Il ajouta :
— Et puis, les Françaises adorent avoir un citoyen britannique dans leur relation. Malheureusement, ça s’arrête à la porte de leur chambre à coucher. Tout cela parce que nous avons la réputation, tout à fait déméritée, d’être de piètres amants.

Joseph avait retrouvé le sourire.
— Viens ce soir au Casino, ajouta Castelford. Liane de Courcy y va tous les soirs pour y perdre deux ou trois mille francs. C’est son médecin qui le lui a prescrit.
Joseph esquissa une grimace. Castelford hocha la tête et demanda :
— Tu n’as rien d’autre à te mettre ? Je ne crois pas que les croque-morts soient admis au Casino.
— Non.
— Eh bien, nous allons arranger ça. Je ne me déplace jamais sans une quinzaine de costumes, on en trouvera un pour toi. Tu flotteras un peu dedans, mais Andy va s’occuper de toi. Il peut tout faire, ce garçon. Le thé, de la couture, imiter ma signature et jurer sur la tête de sa mère qu’il n’en est rien. Allez, levons notre verre à la sortie de prison de ton Amandine !


L’aménagement intérieur du casino de Houlgate-Beuzeville, construit une quinzaine d’années auparavant, était très classique. Hautes boiseries en noyer, colonnes à l’apparence marbrée dans les mêmes tons, appliques diffusant une lumière dorée… En passant devant l’un des larges miroirs couvrant les murs du vestibule, Joseph jeta un regard satisfait à l’élégant jeune homme qui lui faisait face. Haut-de-forme gris perle en feutre de laine, redingote en cheviote de la même couleur – un peu chaude pour la saison –, gilet en soie assorti, lavallière et pochette vert absinthe – les Anglais se permettent des associations de couleurs qu’un Parisien hésiterait à porter –, seules les chaussures étaient d’origine, Timothy Castelford et Joseph n’ayant pas la même pointure. Il se promit de rentrer avant minuit. Qui sait si la magie ne cesserait pas alors, dévoilant à tous l’imposture de ce fonctionnaire, fils d’un artisan, ayant pénétré par effraction dans un endroit réservé à une caste à laquelle il n’appartenait pas ?

[Joseph] suivit Timothy dans la salle au centre de laquelle se trouvait la table de jeu de la roulette. Liane de Courcy était assise, robe de soirée en satin damassé argenté, triple rangée de perles, large chapeau agrémenté de fleurs artificielles. Son maquillage sombre, rouge à lèvres, fard à paupières, mettait en valeur la noblesse et la finesse des traits de son visage, ainsi que le grain soyeux de sa peau. On se pressait derrière elle, jeunes dandies, riches oisifs ventripotents, vieillard aux mains tremblantes et au chapeau de travers. Les autres joueurs attablés autour du tapis vert étaient moins entourés. Un gros homme bagué comme un pigeon de concours ponctuait chacune de ses pertes d’un « sapristi ! » retentissant ; une dame vêtue de noir, robe et chapeau à plume de corbeau poussait fébrilement devant elle des plaques et regardait d’un œil mauvais tous ceux qui misaient sur les mêmes cases qu’elle ; un jeune homme blond au visage d’adolescent ravagé de tics cherchait dans les yeux de la jeune femme brune qui lui faisait face les signes d’un amour que sa malchance aurait dû lui garantir… Seules deux personnes paraissaient échapper à la fièvre qui agitait ce petit monde inquiet : le croupier, aux joues bleuies par une pilosité rétive au rasoir, et Liane qui affichait une grande indifférence, se contentant de sourire lorsqu’un de ses admirateurs, plus hardi que les autres, lui chuchotait quelque chose à l’oreille. Joseph resta debout, faute de place. Timothy lui avait donné quelques plaques, il en plaça la moitié sur la même case que Liane, le dix-sept. Le croupier lança le plateau de la roulette dans un sens et la boule dans l’autre. Pendant un moment, elle sauta d’une case à l’autre, parut hésiter, resta un temps sur le trente-deux, puis se fixa sur le dix-sept. Tous les yeux se fixèrent sur Liane. Le croupier poussa un gros tas de jetons vers celle-ci et un tas plus modeste vers Joseph. Nouvelle passe. Liane poussa quatre plaques sur le noir et quatre sur le quatorze (rouge). Joseph se contenta de miser sur le noir. C’est le dix qui sortit. Cette fois, c’est vers Joseph que les yeux se tournèrent, y compris ceux de Liane, qui le salua d’un signe de tête. Elle misa ensuite une dizaine de plaques sur le trente-deux, il choisit le quinze et la boule le vingt-cinq. On entendit un « oh » autour de la table.

Liane de Courcy dut juger qu’elle avait assez perdu au cours de la soirée. Elle se leva pour se diriger vers le bar. Timothy lui emboîta le pas et fit signe à Joseph de le suivre. La jeune femme s’installa à une table près d’une haute fenêtre. Il faisait nuit noire à l’extérieur et on ne distinguait qu’une étroite bande de sable éclairée par les lumières du bar. Timothy écarta les quelques jeunes gens qui s’étaient empressés de la suivre et se pencha vers elle :
— Liane ! Quel bonheur de vous revoir !

Liane leva des yeux amusés vers lui.
— Tout le plaisir est pour moi, baron. J’ignorais que vous fussiez à Houlgate !
— Liane, permettez-moi de vous présenter un ami qui m’est cher. Joseph est un être exceptionnel : il a passé dix-huit mois à Londres et il en est revenu, très amaigri, mais vivant.

Liane de Courcy émit un petit rire poli, puis elle examina Joseph, en qui elle reconnut le jeune homme qui avait, par deux fois, placé ses jetons sur les mêmes cases qu’elle. L’examen dut lui paraître concluant malgré l’air emprunté dudit jeune homme. Elle lui donna sa main gantée à baiser.
— Mon ami a quelque chose à vous demander, Liane, dit Timothy.

Liane toisa Joseph avec un air ironique.
— D’ordinaire, lorsqu’on fait la connaissance d’une dame, on ne demande pas, on offre !

Joseph jeta un regard inquiet à Castelford qui lui fit un clin d’œil. Il se lança :
— J’aimerais vous parler de Ludmilla Golovnine et d’Amandine de Chailly.

Liane se figea. Une ombre passa dans son regard.
— L’endroit est mal choisi… Je… Je vous propose de me rejoindre demain au bar du Grand Hôtel. Nous pourrons parler plus librement. Onze heures, cela vous convient-il ?
— Cela me convient. Je vous suis infiniment reconnaissant, mademoiselle.
— Attendez demain avant de vous prononcer.

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