Le 8 janvier 1934, le financier Serge Alexandre Stavisky est retrouvé mort dans un chalet à Chamonix. Il est soupçonné d’être le cerveau et le principal bénéficiaire d’une escroquerie dont le montant s’élève à plusieurs centaines de millions de francs. Son « suicide d’une balle tirée à bout portant », comme l’écrit Le Canard enchaîné, intervient opportunément pour sauver la mise de ses complices, dont certains font partie du gouvernement Chautemps.
Les ligues d’extrême droite se saisissent du prétexte pour réclamer un grand coup de balai. Des émeutes éclatent chaque jour dans la capitale. Le 6 février 1934, leur objectif est le Palais Bourbon.
Folles Années, banalité de la haine est le roman des années 1934-1936, au cours desquelles la IIIe République a failli sombrer. C’est avant tout le roman de quatre jeunes gens, confrontés aux chocs des idéologies qui déchirent le pays et qui veulent vivre et aimer envers et contre tous.
Albert est l’un des personnages principaux du roman. Il est membre de la Fédération nationale des étudiants d’Action française et il est dans la rue en ce 6 février.
Extrait
Ils sont où, les autres ?
Sais pas !
Nuages gris, grisaille des façades. Il ne fait pas encore nuit, mais le jour s’est déjà retiré pour laisser place à un morne entre-deux. À la hauteur du croisement avec le boulevard Saint-Germain, le boulevard Raspail est noir de monde. Et ça continue d’arriver, par petits groupes, rien que des hommes, bourgeois, ouvriers, étudiants, anciens combattants avec leurs décorations, ou des formations marchant au pas, béret, chemise claire barrée par une sangle en cuir, pantalon noir, écusson sur le bras avec un faisceau et un épi de blé sur une roue dentée. Tout ça s’agglomère au sein d’une foule compacte.
Ils doivent être au Balto !
Albert tâche de suivre Léon qui joue des coudes pour se frayer un passage. Un homme se tourne vers lui, furieux :
Pas la peine de forcer, mon gars, les moblots barrent le boulevard Saint-Germain !
Les visages sont tendus, les regards durs. On crie, on lève le poing. Par-delà la muraille humaine, on entend les hennissements des chevaux. Léon rebrousse chemin et tente de passer plus à gauche, de l’autre côté du terre-plein central. Un peu plus loin, un type juché sur le pavillon d’une automobile s’égosille dans un porte-voix, mais on ne l’entend pas. Par moments, une clameur s’élève. « Députés, voleurs… À bas la Gueuse… Chautemps, Daladier, au poteau… » Pendant quelques secondes, la foule est à l’unisson, puis c’est de nouveau la confusion. Cris. Interpellations. Un Camelot du roi tend à bout de bras un exemplaire de L’Action française du jour. « Contre les voleurs, contre le régime abject, tous, ce soir, devant la Chambre ! » Albert a été séparé de Léon, il cherche, par-dessus la marée de chapeaux, de casquettes, de bérets, la tête de son camarade juchée à un mètre quatre-vingts du sol… Des miliciens le repoussent sans ménagement.
Un brusque mouvement de reflux ramène tout le monde en arrière. Devant, les gardes mobiles ont chargé. On se bat. Les projectiles pleuvent. Quelqu’un crie : « Ils ont envoyé l’armée ! » La rumeur se propage et c’est la panique. On se bouscule, on donne des coups de coude, on s’invective. Et puis le calme revient… Un calme très relatif. Albert a retrouvé Léon au milieu d’un groupe d’Étudiants d’Action française au coin de la rue de la Charité. Un type trapu, avec une fine moustache, les harangue :
C’est pas ici que ça se passe ! La Rocque nous a lâchés, il a ordonné aux Croix-de-Feu de se disperser. Faut aller place de la Concorde, les Jeunesses patriotes y sont, ils sont au moins cent mille !
Un autre s’en mêle :
Un gouvernement provisoire a été formé à l’Hôtel de Ville ! Daladier a fichu le camp en Belgique !
Qu’est-ce qu’on fait ? On y va ? On se regarde, on hésite.
Le point de ralliement, c’est de ce côté-ci de la Seine, pas à la Concorde.
Et alors ?
La foule est de plus en plus dense, agitée de mouvements désordonnés. En se mettant sur la pointe des pieds, Albert peut la voir s’étendre désormais en direction du carrefour avec le boulevard du Montparnasse. Une vague la parcourt à nouveau. « La France aux Français ! La France aux Français ! » Un type passe devant eux, il a du sang sur le visage :
Ça castagne, devant !
Nouvelle bousculade. Le ton monte, deux hommes en viennent aux mains. Un peu plus loin, un groupe de Camelots a entonné La Royale :
Si tu veux ta délivrance,
Pense clair et marche droit !
Les Rois ont fait la France !
Elle se défait sans Roi…
Alors, on y va ou on n’y va pas, à la Concorde ? Il faut crier pour se faire entendre.
On n’est pas là pour faire de la figuration, merde ! Faut y aller, on va les virer par la peau des fesses, tous ces voleurs ! Faut leur montrer qu’on a des couilles, bordel ! Sinon, demain, c’est nous qu’on collera au poteau !
Albert regarde Léon. Albert n’a aucune intention d’en découdre, il est venu pour qu’on ne dise pas qu’il est un lâche. D’ailleurs, sa mère ne voulait pas qu’il sorte. Il lui a dit qu’il allait chez Léon pour préparer une composition écrite.
Celui-ci le tire par la manche :
Viens, on y va. On vit un moment historique !
Albert hésite, puis il emboîte le pas à son camarade.
Rue de Sèvres, c’est plus calme. Comme si le tumulte restait prisonnier entre les hautes façades des immeubles du boulevard Raspail et du boulevard Saint-Germain. D’anciens combattants qui ont roulé leurs drapeaux se replient prudemment, ils sont venus « pour marquer le coup », pour exprimer leur dégoût de la politique, pas pour prendre d’assaut le Palais-Bourbon. On respire. Soudain, une « gueule cassée » se plante devant les deux jeunes gens. Il a un nez en acier, un gouffre sans lèvres à la place de la bouche et trois médailles épinglées au revers d’une veste défraîchie. Albert a un mouvement de recul.
Allez-y, les jeunes. C’est à vous de jouer. Nous, on a déjà donné.
Sa voix a un son caverneux et s’éteint dans une série de borborygmes. De la bave coule sur son menton. Albert a la nausée. Léon lui jette un regard inquiet. Il l’entraîne vers un bistrot au coin de la rue du Cherche-Midi.
Au bar, un grand type à casquette, parlant fort et buvant sec, explique à la cantonade, c’est-à-dire à une bande de soiffards accoudés à ses côtés, les dessous de la mort opportune d’Alexandre Stavisky :
C’est Chautemps qui a tout manigancé. Il l’emportera pas au paradis ! Quand on aura balayé cette racaille, il sera jugé devant le tribunal de la République.
Son voisin ricane :
La République ? J’espère bien qu’on sera débarrassés de cette chienlit ! T’en as pas marre de toute cette juiverie ?
Léon fait un clin d’œil à Albert.
Cette fois-ci, c’est la bonne, on a le peuple avec nous.
Puis, se tournant vers le bar :
Patron, un demi pression et un café !
Ça lui fait du bien de s’asseoir, à Albert. Ça fait une heure qu’on piétine.
Les gens ont enfin compris, reprend Léon. Le régime va tomber comme un fruit pourri !
Albert n’écoute que d’une oreille. Il regarde le décor d’un œil las. Un bistrot comme tant d’autres, avec une banquette en moleskine, abîmée par endroits, qui court le long des murs. Des carreaux en faïence de couleur marron ont remplacé les traditionnelles boiseries. Plus faciles à nettoyer. Au-dessus, un grand miroir avec des mouchetures. Le patron officie derrière le bar, il porte une chemise à carreaux et un pull sans manches par-dessus. Derrière lui, des rangées de bouteilles sur deux étagères superposées, dans lesquelles se reflète la lumière des ampoules électriques. Il faut dire qu’il fait de plus en plus sombre dehors. Le percolateur émet un chuintement strident lorsqu’il prépare le café d’Albert.
Un exemplaire de L’Écho de Paris du jour traîne sur un guéridon. « Le cabinet Daladier comparaît aujourd’hui devant les Chambres et devant l’opinion. » L’édito titre : « Pas de Monsieur Daladier ! » Léon a pris le journal et il le commente, mais Albert a perdu le fil. Il jette un œil à l’horloge murale à côté du bar. Déjà ! Il ferait mieux de rentrer. Mme Renaison est en transe ces derniers temps. Toutes ces manifestations au mois de janvier ! Elle surveille chaque sortie de son fils, qui le vit très mal. Il a vingt ans, quand même ! Mais Albert est docile. Ou bien trouillard. Au comptoir, on continue de discuter ferme :
Tu veux savoir pourquoi ils ont viré Chiappe ? C’est pour avoir les voix de la SFIO !
De son côté, Léon s’enflamme. Il croit dur comme fer que la révolution est en marche. Pourquoi pas, au fond ! Une révolution à l’envers, qui va nous débarrasser de la Gueuse.
Alors, on y va ?
Cette fois, il fait presque nuit. Il ne reste que quelques lambeaux de ciel d’un bleu profond entre des nuages noirs. Des silhouettes s’agitent, vaguement éclairées par des torches. Les hommes sont cagoulés et armés. Matraques, barres de fer, pavés ou piques hérissées de lames de rasoir pour taillader les jarrets des chevaux des gardes mobiles. Rumeur sourde, entrecoupée de cris brefs, comme des aboiements, hennissement des chevaux blessés, kiosques à journaux saccagés, grilles des arbres arrachées. Albert et Léon sont coincés sur le quai des Tuileries, à la hauteur du pont de Solférino. Ça barde. Un autobus brûle et éclaire d’une lumière sépia la scène de bataille qui se déroule à une dizaine de mètres devant eux. Des gardes mobiles sont jetés à terre et molestés. Les pavés pleuvent sur le cordon de gardiens de la paix qui barre le pont derrière eux. Albert a peur. Pas moyen de se tirer, de nouveaux émeutiers ne cessent d’arriver. Il tente de les contourner pour rebrousser chemin, mais c’est comme s’il essayait de nager à contre-courant et il se retrouve sur le pont, en première ligne.
Soudain, c’est la charge. Les gardes mobiles descendus de cheval forment une double rangée qui s’avance. Ils sont repoussés à coup de barres de fer. Albert voudrait fuir, il se sent piégé.
Un coup de feu claque. Qui a tiré ? Impossible de le savoir. Dès lors, les détonations s’enchaînent. Instinctivement, Albert s’est tassé derrière Léon, mais celui-ci bascule en arrière et tombe dans ses bras. L’instant d’après, il s’affaisse. Albert s’agenouille pour l’aider à s’allonger. Le visage de Léon est éclairé par la lueur changeante projetée par l’autobus en flammes. Il a une teinte orangée, la bouche ouverte et de grands yeux étonnés. Un liquide poisseux s’étale sur sa poitrine et tache les manches d’Albert. Merde ! Que va dire maman ?



