La première scène du roman Folles années, banalité de la haine a pour cadre l’émeute du 6 février 1934 à Paris. Retour sur un phénomène qui a marqué la IIIe République : l’émergence des ligues, pour la plupart d’extrême droite, et le succès populaire qu’elles ont rencontré.
À la fin du XIXe siècle, le pays est profondément divisé. Il y a d’un côté une France conservatrice – voire réactionnaire – et nationaliste, et de l’autre une France qui se reconnaît dans le programme de la IIIe République, qui prône une sécularisation complète de l’action de l’État.
Déroulède et la Ligue des patriotes
Cette opposition suscite de graves crises, dont certaines remettent en question les fondements mêmes de la République. Le premier épisode a lieu en 1888. Le général Boulanger, turbulent ministre de la Guerre de janvier 1886 à mai 1887, a réuni autour de lui une coalition hétéroclite d’anciens communards (Rochefort, Naquet), de nationalistes (Paul Déroulède), de bonapartistes (Thiébaud) et de royalistes (Mackau, de Mun). Porté par une vague d’antiparlementarisme, il s’est fait élire triomphalement dans plusieurs circonscriptions. En 1888, sa popularité est au zénith. Le célèbre chansonnier Paulus chante à la Scala :
Tout à coup on crie vive la France,
Crédié, c’est la revue qui commence
Je grimpe sur un marronnier en fleur,
Ma tendre épouse bat des mains
Quand défilent les saint-cyriens,
…
Moi, je faisais qu’admirer
Notre brave général Boulanger
À cette époque, Paul Déroulède veut faire de la Ligue des patriotes, créée en 1882 à l’instigation de Gambetta, une machine de guerre contre la République. La Ligue se divise sur ce sujet. En 1888, Henri Deloncle, l’un de ses dirigeants, décide de fonder l’Union patriotique de France et entraîne une partie des membres avec lui. Débarrassé de ceux qui contestaient ses orientations, Déroulède a les mains libres et donne une tournure plus radicale au mouvement, ce qui conduit à une première dissolution de la ligue en 1889, après qu’il a essayé d’entraîner Boulanger dans un coup d’État.
Elle se reconstitue progressivement, sans autorisation, à partir de 1895. En novembre 1896, c’est officiel. Déroulède a pris le temps de mûrir son projet politique. Boulangiste sans Boulanger, comme il le dit lui-même, il prône une république plébiscitaire, dans laquelle la séparation des pouvoirs est abolie.
Le mouvement pour obtenir la révision du procès du capitaine Dreyfus, initié en 1898, relance l’opposition entre la droite, restée foncièrement antirépublicaine (malgré un ralliement de façade à la suite de l’encyclique Au Milieu des sollicitudes du pape Léon XIII), et la gauche qui se dit « radicale » (au sens que ce mot avait à l’époque). Le centre (les républicains progressistes) oscille entre ces deux pôles. Il se proclame défenseur de l’honneur de l’armée, mais, fidèle aux institutions, il ne peut empêcher la demande de révision du procès d’aboutir.
Coup d’ État !
En affichant des positions violemment anti-dreyfusardes, Déroulède a vu sa popularité grimper en flèche. Élu député en 1898, il attend son heure, persuadé que l’occasion se présentera de renverser la République. La mort du président Faure et l’élection d’Émile Loubet en février 1889 le poussent à passer à l’action. Entreprise pitoyable, l’armée, sur laquelle il comptait pour marcher sur l’Élysée, ne le suit pas. Il est arrêté et traduit en justice. Relaxé une première fois, il est de nouveau arrêté en août 1899 et passe devant la Haute Cour de justice en septembre. Il est banni, puis gracié, mais la Ligue des patriotes est en perte de vitesse. Elle se fondra, avec une autre ligue beaucoup moins active, la Ligue de la Patrie française, dans le « groupe républicain nationaliste », qui obtiendra 35 sièges aux élections législatives de 1902.
La Ligue de la Patrie française a été créée le 31 décembre 1898, par des personnalités de la droite conservatrice et antidreyfusarde, comme Maurice Barrès et Joseph Lemaître. Elle a un positionnement résolument conservateur (son objet est « de maintenir et de fortifier l’amour de la Patrie et de l’Armée nationale »). Ernest Lavisse, qui n’était pourtant pas franchement progressiste, disait d’elle : « Dans [son] programme, le passé tient à peu près toute la place. » Plus élitiste, elle a assez peu fait parler d’elle.
Ligue antisémitique de Jules Guérin
La Ligue antisémitique de France, quant à elle, a été créée en 1889 par Édouard Drumont, journaliste et pamphlétaire, fondateur du journal La Libre parole, et le sulfureux Marquis de Morès. Elle disparaît une première fois en 1892, puis renaît de ses cendres en 1897, en pleine affaire Dreyfus, sous l’impulsion du journaliste Jules Guérin, principal collaborateur du journal L’Antijuif. L’antisémitisme a le vent en poupe, l’assemblée élue en 1898 comporte un groupe parlementaire antisémite fort de 22 membres. Guérin est habile et récolte des fonds, en particulier auprès des milieux royalistes. La formation d’un gouvernement de défense républicaine autour de Pierre Waldeck-Rousseau, en juin 1899, le prend par surprise. Il se barricade en août 1899 dans le siège de la ligue (rebaptisée entre-temps Grand Occident de France), rue de Chabrol, épisode qui restera dans l’histoire sous le nom de Fort-Chabrol. Il est contraint de se rendre un mois plus tard et traduit, lui aussi, devant la Haute Cour de justice, qui le bannit.
La ligue antisémitique est à l’instigation de manifestations tumultueuses, dégénérant souvent en chasse aux juifs. L’Algérois Max Régis est le digne émule de Guérin. Il s’est fait connaître à Alger, où des émeutes anti-juives ont fait plusieurs morts. Son mot d’ordre : « Arroser de sang juif l’arbre de la liberté. » Élu maire d’Alger, il sera destitué par le préfet avant d’être poursuivi en justice pour apologie de meurtre. Il est acquitté, mais ses provocations éloignent de lui ses principaux soutiens.
Ligue d’Action française
La Ligue d’action française a été créée en 1905 par Henri Vaugeois. Elle est l’émanation de L’Action française, un cercle de réflexion réuni en 1899 autour du même Henri Vaugeois. Il se signale par la publication, en juillet 1899, du premier numéro d’une revue, la Revue d’Action française.
L’écrivain Charles Maurras, alors âgé de trente ans, a rejoint ce cercle dès la parution des premiers numéros de la revue. Il est proche, quoique agnostique, des milieux catholiques conservateurs. Il s’est formé au journalisme auprès de Maurice Barrès, qui s’est fait le chantre d’un nationalisme républicain, mais il va plus loin que lui et rejette l’institution républicaine. Il impose très vite à la revue sa conception d’un « nationalisme intégral ». Son engagement monarchiste en découle, il aspire, en effet, à « une union nationale supérieure à toute division de partis » et il prône la sujétion du peuple au monarque, dépositaire de la grandeur de la France et qui ne peut être que le descendant des « fondateurs de la nation », c’est-à-dire le descendant des Bourbons. S’il n’est pas opposé au suffrage universel, il rejette le parlementarisme.
Selon lui, le suffrage a pour fonction de réunir des représentants de la nation, mais pas des législateurs, et encore moins de nommer un président du Conseil. « La démocratie, c’est le mal, la démocratie, c’est la mort », écrit-il. Le pouvoir doit rester entre les mains du monarque, dont la priorité est de rétablir les fondements de l’État : l’armée, la magistrature et l’Église. Il devra pour cela combattre les « quatre États confédérés », les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques. Sur le plan social, Maurras s’inscrit dans la tradition paternaliste du milieu du XIXe siècle. Il s’oppose au syndicalisme naissant et propose de revenir au corporatisme comme moyen d’encadrement des cohortes d’ouvriers qui continuent d’affluer dans les villes. Un projet pas très éloigné du programme mussolinien, que Maurras préférera à celui du parti nazi, qu’il juge trop centralisé.
Ce nationalisme intégral et le monarchisme affiché par Maurras rebutent les républicains qui quittent le mouvement. C’est à la suite de leur départ, en 1905, qu’est créée la Ligue d’Action française. On est alors en pleine bagarre parlementaire sur la loi de séparation des Églises et de l’État et la Ligue attire les catholiques fermement opposés à la loi. La Fédération nationale des étudiants d’Action française est créée la même année, qui va imposer sa loi dans certaines facultés.
En 1908, la Revue d’Action française se transforme en un quotidien qui porte le titre d’Action française. Le mouvement des Camelots du Roi, fondé la même année, regroupe, sous le prétexte de diffuser le journal, une jeunesse très engagée et prête à faire des actions violentes pour défendre les mots d’ordre de la Ligue.
Influence de l’Action française pendant l’entre-deux-guerres
L’influence de l’Action française auprès des milieux intellectuels et des étudiants a été grande, mais le mouvement est resté élitiste, même s’il a pris une certaine ampleur après la Première Guerre mondiale. Le tirage du journal, avant la guerre, plafonnait à vingt mille exemplaires. Dans les années 1930, il est monté à plus de cent mille. Les historiens estiment à soixante mille les effectifs de la Ligue à la même époque.
Le discours de la Ligue s’est alors radicalisé. Parmi les quatre épouvantails, les juifs, les francs-maçons, les protestants et les métèques, Maurras privilégie nettement les deux premiers. Son nationalisme intégral préconise, en théorie, un « antisémitisme d’État », visant à écarter du pouvoir et de l’armée les juifs, supposés agir en sous-main pour prendre le contrôle, à leur profit, des rênes de l’État, mais il ne faut pas gratter longtemps pour qu’apparaisse le caractère viscéral de sa haine des juifs. Déjà, contre Dreyfus, alors même que des révélations successives mettaient sérieusement en doute la solidité de l’accusation, Maurras réclamait « douze balles » pour ce « misérable traître juif ».
En 1925, cette haine refait surface dans une lettre ouverte à Abraham Schrameck, ministre de l’Intérieur : « Vous êtes le Juif, vous êtes l’étranger… nous vous abattrons comme un chien… » Elle ne connaît plus de bornes lorsque Léon Blum s’affirme comme un possible président du Conseil en 1935 : « Ce juif allemand naturalisé […] n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Détritus humain à traiter comme tel. […] C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »
De son côté, la Fédération nationale des étudiants d’Action française organise des actions spectaculaires et parfois violentes, comme la campagne contre « l’invasion des métèques » à la Faculté de médecine de Paris, le 29 janvier 1935, ou l’empêchement de la tenue des cours du professeur de droit Gaston Jèze.
En janvier 1936, Léon Blum est sévèrement agressé par des Camelots du roi. Il doit être transporté à l’hôpital. Maurras est jugé et condamné et la Ligue est dissoute, ainsi que la fédération et les camelots. Dissolution, somme toute tardive. Le ligueur, en adhérant, ne devait-il pas s’engager par serment à « à combattre tout régime républicain », car « la République en France est le règne de l’étranger […] seule la Monarchie assure le salut public, et, répondant de l’ordre, prévient les maux publics que l’antisémitisme et le nationalisme dénoncent ». La République ne faisait que se défendre contre une organisation factieuse !
Condamnation prudente de l’église et du prétendant au trône
À l’époque, les prises de position extrêmes de la Ligue avaient d’ailleurs éloigné d’elle une partie de ses soutiens naturels. En 1926, le cardinal Andrieu avait mis en garde la jeunesse contre la Ligue : « Catholiques par calcul et non par conviction, les dirigeants de l’Action française se servent de l’Église, ou du moins ils espèrent s’en servir, mais ils ne la servent pas, puisqu’ils repoussent l’enseignement divin qu’elle a mission de propager. » Cette condamnation suscita un certain émoi, mais elle fut confirmée par le pape Pie XI.
Le prétendant au trône lui-même, le duc d’Orléans, « héritier des quarante rois qui, en mille ans, firent la France », avait pris, lui aussi, ses distances. Rien n’allait plus, la Ligue était en perte de vitesse face aux autres ligues, comme celle des Croix de feu, véritable organisation de masse regroupant plus d’un million d’adhérents.
La réaction des militants de la Ligue lors de la Seconde Guerre mondiale sera très diverse. Certains sombreront dans la collaboration la plus abjecte, d’autres rejoindront le général de Gaulle ou la résistance. Maurras, quant à lui, soutiendra Pétain et les législations antisémites et réclamera l’exécution de résistants. À la Libération, il fut condamné à la réclusion perpétuelle, puis gracié quelques mois avant sa mort en 1952.
Les années 1930 : Jeunesses patriotes, Légion, Faisceau, Solidarité française
Si la Ligue d’Action française est largement citée dans les ouvrages historiques et si elle a eu, incontestablement, une grande influence dans les milieux intellectuels, elle n’est pas la seule organisation d’extrême droite a avoir existé, en marge des principaux partis politiques. On peut même dire qu’elles ont fleuri durant la décennie qui va de 1925 à 1935.
Les Jeunesses patriotes sont fondées en 1924 par Pierre Taittinger. La Légion, mouvement qui se veut nationaliste, antiparlementaire et patriarcal, est créée quelques mois plus tard. Les deux mouvements fusionnent l’année suivante. Le Faisceau voit le jour en 1925. Son fondateur est Georges Valois. Il prône un modèle d’organisation de la société ouvertement fasciste.
En 1933, le parfumeur François Coty crée l’organisation Solidarité française, qui se veut populaire et anticommuniste. Son journal L’Ami du peuple en détaille le programme, réforme de l’État sur un mode plébiscitaire et bonapartiste. De son côté, Marcel Bucard, un temps proche de Tardieu (Alliance Démocratique) puis adhérent du Faisceau, fonde le mouvement franciste, que l’on qualifierait aujourd’hui de populiste. Bucard suit de près l’accession au pouvoir d’Hitler en Allemagne, qui lui sert de modèle. Le Front national est une structure confédérale créée en 1934 pour coordonner ces différentes organisations.
Les Croix-de-feu
On ne peut pas terminer ce tour d’horizon non exhaustif sans parler des Croix-de-feu (Association des combattants de l’avant et des blessés de guerre cités pour action d’éclat), organisation d’anciens combattants, créée en 1927 avec le soutien financier de François Coty. C’est un mouvement structuré, qui dispose d’une doctrine, exposée dans le Manifeste des Croix de feu. L’insigne du mouvement est une tête de mort superposée sur une croix orthogonale de six langues de feu et diagonalement de deux glaives. Il prend en 1929 le nom de Croix-de-feu et Briscards après l’absorption de l’Association des Briscards, créée par Maurice d’Hartoy deux ans auparavant.
La présidence en est assurée par le colonel de la Rocque à partir de 1931. De la Rocque prône un nationalisme modéré, inspiré par le catholicisme social et préconisant un salaire minimum et des congés payés. Sa pensée est résumée dans le livre Service public, publié en 1934. Il prend nettement ses distances avec la dérive totalitaire des autres ligues et rejette l’antisémitisme. Il fait des Croix-de-feu un véritable mouvement de masse, qui compte près de cinq cent mille membres en 1935. Le mouvement est très actif et s’investit dans des œuvres sociales (services d’entraide, ventes de charité, organisation de colonies de vacances, aide aux victimes de catastrophes…). Sa devise est « Social d’abord ! »
La dissolution des « groupes de combat et milices privées » décrétée en 1936 conduira le mouvement à se transformer en parti politique : le Parti social français.
6 février 1934
Le 6 février 1934 représente l’acmé du mouvement antiparlementaire, un mot d’ordre partagé par la totalité des ligues. Depuis plusieurs semaines, des manifestations violentes ont lieu dans la capitale, déclenchées par l’affaire Stavisky, un scandale politico-financier dans lequel sont impliqués plusieurs hommes politiques, dont de proches collaborateurs du président du Conseil, Camille Chautemps (renversé le 27 janvier 1934). Le limogeage du préfet de police Jean Chiappe, proche des milieux monarchistes et indulgent envers les ligues, met le feu aux poudres. Les ligues appellent à une grande manifestation. L’objectif à peine dissimulé : le Palais Bourbon. La manifestation tourne à l’émeute, on relève quatorze morts chez les manifestants, un parmi les forces de l’ordre.
Les Croix-de-feu ont participé à la manifestation du 6 février 1934, mais le colonel de la Rocque a commandé à ses troupes de se disperser lorsque les premiers heurts ont éclaté entre la police et les manifestants, place de la Concorde. Les partisans des autres ligues lui reprocheront, par la suite, d’être responsable de « l’échec » de la manifestation.
Front populaire
L’onde de choc générée par la nuit du 6 février a fait prendre conscience à la gauche et aux républicains modérés du risque de voir le pays emporté par la vague qui a déjà balayé l’Italie et l’Allemagne. Le 9 février, le Parti communiste organise une contre-manifestation qui est sévèrement réprimée par la police (quatre morts). L’heure n’est plus à la division (PCF et SFIO étaient, jusqu’alors, farouchement opposés l’un à l’autre). Le 12 février, la SFIO organise à son tour une grande manifestation à laquelle se joint la PCF. Elle ouvre la voie de la création du Front populaire, auquel adhère une partie des radicaux.



