Le Mystère des carnets volés, polar historique. On est en 1873, la France sort meurtrie de la guerre contre la Prusse. La Commune a été écrasée deux ans plus tôt et le pays hésite entre royauté et République. Dans une modeste pension, comme il en existait beaucoup à Paris à cette époque, nous allons faire connaissance de Paul Thiébaut (né le 13 juin 1846 à Héricourt-en-Caux, dans le département de la Seine Inférieure) et de Louisette, la bonne à tout faire de la pension… Ce sont les deux personnages principaux de cette ténébreuse histoire. Premiers chapitres :
« Et moi je vous dis que vous ne sortirez pas comme ça ! » Du haut de ses vingt-deux ans, Louisette toisait Monsieur Paul. Pour nous, ce sera Paul, tout court. Paul qui tanguait devant elle, avec la sensation que sa tête était remplie d’un liquide qui altérait ses perceptions, bien que ça allât un peu mieux depuis que Louisette lui avait fait boire du lait chaud avec du miel et prendre une potion à base de teinture d’échinacée. Louisette lui barrait l’accès à la porte, menaçant de lui entourer le cou d’une écharpe en grosse laine, un de ces cache-nez aux mailles irrégulières, comme ceux dont sa mère l’affublait lorsqu’il était enfant, parce qu’il était fragile de la gorge, et sur lequel ses camarades tiraient en rigolant, s’amusant parfois à l’entortiller jusqu’à ce que le curé qui faisait la classe – sauf les jours d’enterrement – intervienne.
Mais elle n’était pas sa mère, Louisette, avec ses yeux rieurs, ses taches de rousseur, son petit nez retroussé et son menton arrondi qui adoucissait la pointe de son visage. Elle était plutôt mignonne, d’ailleurs, malgré sa charlotte blanche en lin qui cachait ses cheveux auburn, sa robe stricte à rayures verticales grises et son tablier ; elle devait joliment danser la gavotte, car elle était mince et elle avait la taille bien prise, et de fines chevilles que Paul pouvait admirer lorsqu’elle montait l’escalier devant lui. Mais Paul s’interdisait de penser à la jeune fille, car elle était la bonne à tout faire de la pension Richier, et lui l’adjoint du commissaire d’Entremont, du genre intègre et peu enclin aux amours ancillaires, quoique, parfois, ses pensées s’égarassent le soir avant de s’endormir, et qui pouvait savoir qui venait le visiter en rêve la nuit et causer les taches suspectes sur les draps que Louisette frottait énergiquement avec une brosse de chiendent et du savon noir ? De toute façon, Paul ne savait pas danser.
Il nous faut dire quelques mots de la pension Richier. Madame Richier Hortense la dirigeait d’une main ferme. Son mari, Louis-Albert, était mort deux ans auparavant, en janvier 1871, à quelques jours de l’Armistice. Hortense Richier avait hérité d’un immeuble rue de Reuilly que Louis-Albert avait aménagé à l’époque où il était sobre. Madame Richier louait au moins quatre appartements de deux pièces et sept chambres à la semaine. Les toilettes étaient sur le palier, un cabinet par étage. Paul occupait l’un des appartements du premier. Trente-cinq francs par mois, même en février, un franc pour le repas du soir, à condition de prévenir la veille, deux francs le dimanche midi, huit sous pour un bol de soupe avec du pain et de la margarine le matin. Le vin se payait au litre, chacun sa bouteille. Pour deux francs par semaine, Louisette s’occupait de votre linge et de vos draps, et l’heure de ménage était à cinq sous. Le tarif des autres prestations, savon, eau chaude pour le bain, petit seau de charbon, et cetera, était inscrit à l’encre sur une feuille de papier jaunie affichée sur la porte de chaque appartement. Madame Richier, comme on le voit, était très organisée, et cela convenait tout à fait à Paul qui aimait la rigueur et pouvait maîtriser son budget.
Paul s’était accoutumé à son petit logement. Il n’avait pas trouvé mieux, à moins de payer beaucoup plus cher, et, tout bien considéré, le confort que lui procurait la vie bien réglée orchestrée par madame Richier contrebalançait la tristesse des pièces toujours sombres, même en été alors que le soleil inondait la rue et les parcs publics. Au demeurant, le manque de luminosité, une seule fenêtre dans chaque pièce, et qui donnait au nord, ne le gênait que le dimanche, lorsqu’il passait son après-midi à lire ou lorsqu’il sortait son violon et ses partitions pour travailler une sonate de Saint-Saëns, de Lipsky ou de Bach. Madame Richier prêtait alors l’oreille et levait un doigt. Monsieur Paul fait de la musique, disait-elle à Louisette qui s’arrêtait un temps de repasser pour écouter la mélodie, parfois grinçante, qui venait de l’étage supérieur.
Revenons à Paul, qui finit par capituler. Il accepta l’écharpe que Louisette lui noua autour du cou tout en maugréant qu’il eut été préférable qu’il restât au lit, ne serait-ce qu’une demi-journée, et qu’on pouvait très bien envoyer quelqu’un, le petit de la mercière qui tenait boutique en face de la pension par exemple, dire au commissaire Machin que Monsieur Paul était souffrant. Paul fronça les sourcils. Il n’en était pas question !
On vante souvent les bienfaits de la marche. De manière générale, des études sérieuses ont montré que c’était vrai. Les bienfaits de la marche dans le froid humide, lorsqu’on a une angine, sont plus incertains. À moins, bien sûr, d’avoir une bonne écharpe en laine autour du cou. Une écharpe qui vous tenait au chaud et que vous pouviez vous rabattre sur le nez pour atténuer la désagréable sensation que faisait l’air froid et humide sur votre gorge irritée. Au fond, Louisette n’avait pas tort, et à qui Paul chercherait-il à plaire au commissariat ? Le commissaire d’Entremont était, certes, toujours mis à quatre épingles, mais les gardiens de la paix, que l’on continuait d’appeler sergents de ville, n’en déplaise au ci-devant préfet de police Émile de Kératy, étaient en général plutôt débraillés, leur négligence vestimentaire se combinant à un manque de moyens endémique de la police qui les condamnait à porter leurs uniformes jusqu’à ce qu’ils fussent usés jusqu’à la corde.
C’est donc quelque peu ragaillardi, quoique la gorge toujours très irritée, que Paul poussa la porte du commissariat de police, saluant d’un signe de tête le sergent de ville qui l’accueillit au garde-à-vous. Pardon, le gardien de la paix.
Chapitre II
Le commissaire d’Entremont regarda ostensiblement sa montre de gousset lorsque Paul pénétra dans son bureau. Le commissaire d’Entremont aimait la ponctualité. Ce trait de caractère dénotait chez lui un certain manque de souplesse, manque de souplesse qui expliquait probablement pourquoi sa carrière avait stagné après un début retentissant. Lorsqu’on rentrait au service de l’état, il n’était pas inutile de se faire remarquer par quelque action d’éclat, mais, pour progresser, il valait mieux faire preuve de docilité. Le commissaire ne paraissait pas souffrir de cette stagnation, même si son apparence physique pouvait donner à penser le contraire. Petit, sec, le nez busqué, des yeux profondément enfoncés sous d’épais sourcils poivre et sel, le teint terreux et le visage parcheminé, il n’avait pas la physionomie d’un quinquagénaire replet et satisfait de sa réussite sociale. Mais il était déjà comme ça dix ans plus tôt, à l’époque où il avait fait la une du Petit Journal.
Que pensa-t-il du gros cache-nez en laine chinée qui entourait le cou de son adjoint ? Un commissaire a autre chose à faire que s’occuper de la santé de ses subordonnés. Surtout lorsqu’il a une journée chargée en perspective. Et qu’il vient de lui tomber une sacrée tuile. Aussi, ne proposa-t-il pas à Paul de s’asseoir et entra-t-il aussitôt dans le vif du sujet :
— Je vous attendais. Un meurtre a été commis rue du Chemin-Vert. Au numéro 41. Je ne peux pas m’y rendre, je suis convoqué chez le ministre. Je vous demande donc de me remplacer.
Un meurtre. Rue du Chemin-Vert. Au numéro 41. Paul enregistra les informations dans sa tête. Son cerveau fonctionnait au ralenti. Il lui fallut un peu de temps pour comprendre qu’il allait devoir s’occuper de cette affaire de meurtre tout seul. Son premier meurtre. Jusqu’alors, il avait toujours accompagné le commissaire d’Entremont, trottinant derrière cet homme pressé, saisissant au vol ses remarques qu’il consignait au crayon dans un carnet, les restituant le soir même au commissaire qui tournait et retournait derrière son bureau en ponctuant son compte-rendu de « Bien » et de « Hum ! ». Paul se sentait honoré de cette confiance toute nouvelle que lui témoignait le commissaire. Et quelque peu intimidé. Serait-il à la hauteur ?
— Vous savez ce que vous avez à faire, n’est-ce pas ? Les constatations, la pose de scellés, une première enquête de voisinage. J’ai fait appeler le chirurgien légiste, il vous rejoindra sur place.
D’Entremont s’immobilisa, soudain inquiet.
— Ça va ? Vous vous sentez de taille ?
— Oui Monsieur. Vous pouvez compter sur moi.
Paul venait de prendre conscience qu’il allait se retrouver face à un cadavre. Ce n’était, bien sûr, pas la première fois. Les meurtres, à Paris, on en recensait plus d’un par semaine. Mais, jusqu’alors, c’était toujours d’Entremont qui faisait les constatations. Paul se débrouillait pour regarder ailleurs.



